Histoire (18)

Histoire

Alya AGLAN, Jean-Pierre AZÉMA (dir.), Jean Cavaillès résistant ou la pensée en actes, Flammarion, 2002, 319 pages

Les lecteurs du Banquet se souviennent que nous avions salué le bouleversant petit opuscule de Canguilhem, Vie et mort de Jean Cavaillès . Nous ne pouvons que leur conseiller de se plonger dans le présent ouvrage qui retrace ce que fut l’œuvre et l’action de Cavaillès (1903-1944) et qui est le premier consacré aux différentes facettes du résistant exemplaire et du philosophe hors du commun, de cet homme dont Raymond Aron disait qu’il a eu « un destin tragique mais pas absurde ».
Nicole Racine retrace ce que furent les « années d’apprentissage » de ce cacique de la rue d’Ulm, secret et passionné, chrétien œcuménique et homme engagé sans appartenance partisane. Le récit de ses séjours et de ses études en Allemagne de 1930 à 1934 est aussi saisissant : il y combina la poursuite de ses travaux de logique, l’étude, dans le cadre d’une bourse Rockefeller, des mouvements de jeunesse allemands et l’observation proche des débats au sein du protestantisme allemand. Il devait y entendre aussi bien Karl Barth que Hitler. À la veille de la guerre, alors qu’il s’est un temps éloigné de la politique pour achever la rédaction de sa thèse de doctorat (Remarques sur la formation de la théorie abstraite des ensembles. Méthode axiomatique et formalisme), il est clairement du côté de la fermeté.
C’est l’histoire de sa résistance que raconte Alya Aglan, résistance au plus haut niveau (d’abord à Libération-Sud, ensuite comme l’un des dirigeants puis le chef de Libération-Nord – jusqu’à la rupture avec son comité directeur parallèlement au commandement de Cohors qu’il a créé, auxquels il faut ajouter d’autres activités de renseignement et surtout militaires – création du GRAC, section d’action immédiate centrée sur le sabotage et des liens constants avec le BCRA de Londres et le général de Gaulle) en même temps qu’atypique, marquée par un total désintéressement et un courage absolu , le refus de tout regard sur l’après et la constance d’un combat qui apparaît parfois comme solitaire. Au-delà des choix personnels, ce sont aussi des options fondamentales qui sont retracées (cf. notamment la divergence de vues entre Cavaillès et Christian Pineau).
Benoît Verny revient, dans un article qui est un modèle dans le genre de l’investigation historique, sur « la chute » de Cavaillès. Il apparaît, en effet, que l’histoire de la dernière arrestation par le service Léopold de l’Abwehr puis de la fin de celui qui est considéré par beaucoup comme l’une des cinq figures les plus importantes de la Résistance est encore mal connue. Verny lève certaines zones d’ombres, émet des hypothèses et montre aussi l’étendue des zones de méconnaissance. Dans un texte plus bref mais lumineux, Hourya Sinaceur revient sur la philosophie de l’histoire de Cavaillès telle qu’elle peut se dégager de son œuvre. Enfin, Jean-Pierre Azéma s’interroge sur la mémoire de la Résistance : pourquoi une figure aussi essentielle que Cavaillès a-t-elle été partiellement retirée du panthéon des grands héros que sont Moulin et Brossolette, alors même que Jacques Bingen sans doute et lui certainement le méritaient tout autant ? Cette interrogation douloureuse et polémique est l’une des plus importantes qui soit pour qui entend favoriser une réappropriation du passé.


Jean BLOCH, Épreuves et combats 1940-1945. Histoires d’hommes et de femmes
issus de la collectivité juive de Belgique
, Bruxelles, Didier Devillez Éditeur /Institut d’Études du judaïsme, 2002, 363 pages et Jean BRAUMANN, Georges LOINGER et Frida WATTENBERG (dir.), Organisation juive de combat. Résistance/sauvetage France 1940-1945, Éd. Autrement, 2002, 448 pages

La présentation commune de ces deux ouvrages nous a paru s’imposer. L’un et l’autre constituent un dernier travail de mémoire avant l’effacement définitif des traces. L’un comme l’autre, avec des moyens très différents – de manière artisanale pour Jean Bloch, de manière plus organisée et soutenue par une organisation collective pour l’ouvrage paru chez Autrement , ont accompli de répertorier et de glaner les sources, souvent lacunaires et parfois par la force des choses approximatives, retraçant la vie de ceux qui concoururent à la Résistance en Belgique et en France et qui ont pour point commun d’être d’origine juive. Il était important de rendre toute sa place à cette Résistance juive alors que la tentation est parfois grande, dans certains milieux, d’incriminer une prétendue « passivité » des juifs, sinon d’en faire un groupe extérieur à la communauté de destin nationale. En Belgique comme en France, les juifs furent des résistants comme les autres et, en Belgique, souvent plus que les autres en raison de leur tradition propre, et Bloch rappelle aussi justement que l’armée compta aussi nombre d’officiers de confession juive. Les deux ouvrages rappellent que les œuvres collectives en faveur de liberté reposent d’abord sur des destins individuels, souvent brisés, qu’il est juste de faire revivre.
Jean Bloch (1913-2002) n’a malheureusement pas assister à la sortie du livre auquel il avait consacré ses derniers efforts. Lui-même combattant de la première heure, passé à Londres, officier de renseignement, combattant dans l’armée britannique puis dans l’armée américaine, puis l’un des membres éminents de la communauté juive de Belgique (il fut notamment président du Consistoire central israélite de Belgique), il a entrepris, pour écrire cette histoire (qui n’est certes pas linéaire), de faire un travail d’archives important. Au-delà, il a souhaité recueillir les témoignages des résistants et de leurs familles et enrichir son texte de plus de 350 photographies inédites provenant de fonds privés. Une centaine de pages de témoignages complètent ce livre. Sans doute ce livre n’est-il pas l’histoire « totale » de la Résistance juive en Belgique qui reste encore à écrire, mais il en est une contribution importante, toujours émouvante, urgente et aujourd’hui inégalée.
L’ouvrage publié par les éditions Autrement dans la collection « Mémoires » rappelle la double dimension du travail des organisations juives de la Résistance : contribuer à la libération du territoire national naturellement, mais aussi sauver les juifs menacés dans les dernières années de l’Occupation, c’est-à-dire organiser des réseaux d’évasion et mettre en place des systèmes d’hébergement clandestin. C’est le travail spécifique de la Résistance juive communautaire qui est ici mise en lumière. Naturellement, les auteurs n’ignorent pas le rôle éminent que des juifs jouèrent dans les autres mouvements de Résistance, mais ce n’est pas le but de ce livre que de le retracer – et c’est une différence notable avec le travail de Jean Bloch qui ne s’attache pas spécifiquement à retracer le travail des organisations juives. Pour autant, comme le souligne Lucien Lazare dans la plus substantielle des contributions introductives au volume, les organisations juives se placèrent le plus souvent sous le commandement, pour des raisons d’efficacité, des grandes structures qu’étaient les FFI et les FTP. Mais leur objectif était aussi spécifique : sauver le plus de juifs possible, ce qui ne pouvait être qu’une préoccupation seconde chez des résistants dont l’objectif premier était naturellement de bouter les Allemands hors de France. C’est d’ailleurs le travail de ces organisations juives (ayant fait comprendre cet enjeu à de nombreux Français non juifs) qui peut expliquer pourquoi, à la différence de ce qui s’est passé dans d’autres pays occupés, plus de juifs ont survécu en France (alors que, comme le rappelle Lazare, seuls 2 560 sur 75 721 déportés survécurent). Près de 400 pages du livre sont consacrés à des notices individuelles, minutieusement établies et qu’il importe de lire dans le détail, regroupées autour des grandes organisations, notamment l’Armée juive, le Mouvement de la jeunesse sioniste, le comité Amelot, la Sixième Éclaireurs israélites de France, l’Œuvre de secours aux enfants (OSE) – Réseau Garel, le réseau André, etc. Une présentation succincte est chaque fois faite de ces organisations. Quelques photos illustrent aussi cet ouvrage qui se devait d’être publié.


Denis GUEDJ, Le mètre du monde, Seuil, 2000, 336 pages

Cet ouvrage est l’exploration d’une genèse : celle du système métrique. Aujourd’hui, nous vivons avec et le système métrique constitue, pour parodier Kant, une condition transcendantale de notre perception du monde. Nous ne pouvons plus littéralement imaginer autre chose, ce qui nous conduit à ne plus percevoir en quoi non seulement il a modifié notre appréhension du monde et notre situation dans celui-ci, mais aussi comment il véhicule, sans que nous le sachions, des conceptions philosophiques que nous considérons comme évidentes et non contestables. Guedj rappelle qu’il n’en fut pas toujours ainsi : en 1788, 2 000 mesures « ont cours sur l’ensemble du territoire français » (p. 7) et l’expression « deux poids, deux mesures », signe de l’arbitraire seigneurial et ecclésial, est la marque d’une critique qui apparaît avec forces dans de nombreux cahiers de doléances. L’absence d’unification gêne certes la science, mais elle est aussi un obstacle à l’objectivité (notamment du prélèvement fiscal) et une entrave au commerce. Comme l’écrit Guedj, « le pouvoir métrologique des seigneurs est l’un des attributs de la féodalité les plus insupportables à la population » (p. 10). Mais il y a plus : apparaît aussi une demande considérable d’uniformisation de l’espace, du territoire, de la loi – une demande d’unité du royaume en somme qui repousse toute frontière et toute différence à la périphérie, signe de l’unité du peuple.
Dans une passionnante histoire, l’auteur de La Méridienne retrace un avènement : celui de l’égalité. Déclaration des droits de l’homme et abolition de la féodalité, départementalisation, unification du parler, uniformisation de la mesure, harmonisation de la désignation du temps – la moins durable, car la moins universelle, la moins rationnelle et la plus nationale, comme le montre l’échec du calendrier révolutionnaire et la dissociation par Laplace, en 1805, de la réforme des poids des mesures de celle du calendrier constituent les pièces indissociables d’un processus d’émancipation où les citoyens voient la poursuite de l’œuvre de Charlemagne engagée mille ans exactement auparavant et que nul souverain, en France et ailleurs, n’avait réussi à poursuivre malgré de nombreuses tentatives. C’est cette histoire semée d’embûches et cette œuvre globale de création – il fallut même instituer des mots que raconte Guedj, dans un style toujours alerte qui ne sacrifie jamais la précision.
Histoire conceptuelle, histoire politique, histoire sociale et des mentalités, histoire administrative aussi. En effet, des décisions, il fallut passer à la réalité, ce qui signifiait, concrètement, adresser des mesures dans toutes les provinces et donc les fabriquer en un temps record avec rigueur et exactitude. L’histoire du mètre est aussi celle d’une organisation administrative et industrielle. Il fallait également instruire, faire comprendre et accepter, d’où tout un travail pédagogique et une « action de communication ». Bien sûr, la fin des anciennes mesures, si fortement ancrées dans la pratique et reliées à des activités humaines (dont Guedj nous donne un florilège – l’hommée, par exemple, était le travail d’un homme en un jour et la coudée, le pied, le pouce, etc. correspondaient à des réalités visibles, quoique non absolument homogènes), et l’institution difficile du calcul décimal ne passèrent pas toujours très aisément. Il fallut attendre aussi près de cent ans pour que le mètre fasse l’objet d’une définition internationale (conférence de Berlin de 1867) et près de deux cents pour que les Britanniques adoptent le mètre et le kilogramme (qui ne sont toujours pas rentrés dans les mœurs outre-Manche).


François MASPERO, Les abeilles et la guêpe, Le Seuil, 2002, 285 pages

Ce petit livre, sorte d’extraits de mémoires, est d’une lecture captivante pour qui a, directement ou indirectement, vécu en résistant les soixante dernières années du siècle passé. Chacun connaît l’ancien libraire et éditeur, directeur de revues engagées, homme de tous les combats, contre la torture en Algérie, contre l’oppression et l’exploitation du tiers-monde, en faveur de certaines utopies de l’extrême gauche, etc. Il les raconte dans ce livre – et bien d’autres, plus récents, en Bosnie notamment , faisant le départ entre ce que ces nécessaires indignations ont d’actuel et ce qu’elles peuvent charrier comme illusions et désillusions (Cuba certes, l’Algérie encore, dont Maspero est resté proche de cœur). Le ton est toujours juste, refusant le reniement comme l’autojustification, se donnant à comprendre lui-même et, par là, toute une génération qui a pu partager ses espoirs et ses désespoirs.
Ce qui restera le plus toutefois, dans ce livre auquel on s’attache, est l’évocation de la guerre. Son père, éminent sinologue (son grand-père était un égyptologue élu à vingt-sept ans professeur au Collège de France), est mort à soixante ans à Büchenwald. Sa mère est revenue de Ravensbrück. Son frère Jean, résistant, responsable étudiant des FTP, puis engagé dans l’armée américaine, être exceptionnel, a été tué par les Allemands : il n’avait pas vingt ans. On ne notera ici que deux réflexions. L’impossibilité de parler juste, d’abord : sur le père de François et ses derniers jours au camp, les témoignages, rapides et différés, abondent. Chacun emporte le malaise ; la fausseté s’y mêle au vrai ; le récit de soi à la compassion pour autrui ; le souci de se « sauver » et l’incapacité de dire l’autre. Il n’y a pas de témoin, ou du moins les témoins ne disent rien qui vaille. Écoutons Maspero : « Les contemporains de nos morts nous les ont confisqués. Nous nous sommes tus. Comme vaguement honteux de n’être que leurs enfants. […] Ensuite, ce fut à la génération qui a suivi la nôtre de prendre ou parfois s’arroger la parole : notre parole, ainsi doublement confisquée. Discours pathétiques ou analyses subtiles, thèses, doctes et émouvantes dissertations sur le “face à l’extrême”, avec, pourquoi s’en priver, arrogante distribution de bons et de mauvais points. Je ne m’y reconnais pas davantage » (p. 31). Et telle est bien la conclusion : « N’en demandons pas trop aux témoins, quand ils n’en finissent plus de se conter leur histoire » (p. 48).
L’autre réflexion est relative à l’engagement pour les idées, tel que la guerre a pu le susciter, sans recours à de « (grands) mots en isme » (p. 74) et sans engagement politique nécessaire. La réalité est simple : « Faire la guerre, c’est tuer. Le risque zéro, comme stratégie militaire, n’avait pas encore été inventé. […] Être un homme, un être humain, cela peut donc signifier aussi tuer, en dernier recours, l’ennemi qui dénie à d’autres le droit d’être humain » (pp. 100-101). Il est effectivement à craindre que nos sociétés aient propagé l’oubli de cette règle.