Philosophie politique (18)

Philosophie politique

L’art de gouverner. Le livre des maîtres du Sud-de-Houai, Édition et introduction de Thomas Cleary, Calmann-Lévy, 1999, 167 pages

Ce petit livre est l’un des trois textes fondateurs du taoïsme. Œuvre collective de sages de cour du deuxième siècle avant notre ère, il est, à la différence des grandes œuvres de philosophie politique (Machiavel, Hobbes, Arendt), non le reflet d’une période troublée, mais celui d’un moment de reconstruction, comme le précise Cleary dans sa présentation. Les principes qui s’y expriment relèvent à la fois des règles du commandement, mais aussi des préceptes d’organisation de la société. À l’instar de Platon ou de Rousseau, il institue un lien permanent entre l’individu, le social et le politique. On peut naturellement utiliser cet ouvrage comme un recueil de citations – et certains hommes politiques sont friands d’orientalisme , mais aussi, et c’est plus fécond, comme appel à penser.
Nous ne saurions donner ici quelque chose qui correspondrait à une synthèse de cet ouvrage, sans doute impossible sans anachronisme et irrespect de ce que la différence culturelle peut avoir d’irréductible. Malgré une traduction élégante et « occidentalisée », il est des distances qui ne sauraient être abolies. Bornons-nous à quelques rapides exemples. Une métaphore d’abord : « Placez un singe dans une cage et vous aurez un cochon, non qu’il ne soit ni malin, ni leste, mais parce qu’il n’a pas d’espace pour y exercer rapidement ses capacités » (p. 21). Quelques maximes, à peu près universelles ensuite : « Qui a de grandes opinions a de petites connaissances » (p. 130). Ou encore : « Dès qu’une société exhibe ses personnalités importantes, le jour de décadence est arrivé » (p. 139). Et qui n’appliquerait aussi ceci à nos sociétés médiatiques ? « Dans les nations confuses, on récompense ceux qui n’ont rien fait pour le mériter, du moment que tout le monde dit du bien d’eux » (p. 82). Une règle de la philosophie enfin : « Les sages commencent dans la contradiction et finissent dans l’harmonie. Les fous commencent dans la joie et finissent dans la tristesse » (p. 139).
Naturellement, la philosophie de la guerre est une composante majeure de ce texte et l’on ne peut se déprendre de penser à l’actualité de certaines sentences. Le devoir d’ingérence tout d’abord : « Les opérations militaires des chefs efficaces […] ne sont pas prévues pour détruire ce qui existe mais pour préserver ce qui risque de périr. Si bien que, lorsqu’ils apprennent qu’un pays voisin opprime son peuple, les chefs dignes de ce nom lèvent une armée et se postent à la frontière en accusant d’injustice et d’excès le pays qu’ils estiment coupable. […] L’armée est venue évincer l’injuste pour rétablir le vertueux » (p. 92). La gestion de l’après-guerre ensuite : « Conquérir un État, ce n’est pas s’approprier un peuple. Cela consiste à chasser son ou ses chefs et à renouveler le gouvernement en honorant les meilleurs chevaliers, en offrant en exemple les sages et les bons, en aidant la veuve et l’orphelin, en traitant le pauvre et l’indigent avec merci, en libérant les prisonniers et en récompensant ceux qui le méritent » (p. 93). Deux leçons générales enfin : « Les opérations militaires des chefs illuminés [par la Voie] se bornent à éliminer ce qui est destructeur dans le monde, pour que tous et chacun y trouvent leur compte » (p. 96). Et prenons garde à ne pas accumuler les guerres, même victorieuses : « Quand les guerres se répètent, le peuple perd ses forces ; quand ils accumulent les victoires, les chefs se font hautains. Que des chefs hautains commandent à un peuple sans force : je doute qu’alors aucune nation ne coure droit à sa perte » (p. 34).
Ce traité est aussi un ouvrage sur l’honnêteté des dirigeants et sur les vecteurs de la corruption morale et politique. Quelques sentences entre mille. La première sur le rapport entre le Prince et le peuple : « Quand les sujets n’obtiennent pas ce qu’ils veulent de leurs souverains, les souverains ne peuvent pas non plus obtenir ce qu’ils exigent de leurs sujets » (p. 65). Une autre sur les principes de fonctionnement de la justice : « Quand le gouvernement est illuminé, l’État exécute les criminels sans que son chef ne se soit mis en colère ; le tribunal récompense ceux qui le méritent sans aucune implication du chef d’État. […] Ceux qui reçoivent des récompenses ne le lui attribuent pas non plus, car ce ne sont là que les effets de leurs propres accomplissements. Et ainsi, les gens savent qu’il dépend d’eux seuls d’être punis et récompensés » (p. 66). Un autre encore sur l’évaluation des gens : « Il y a diverses façons d’évaluer les gens. S’ils ont des postes élevés, observez ce qu’ils promeuvent. S’ils sont riches, observez ce qu’ils donnent. S’ils sont pauvres, observez ce qu’ils refusent. S’ils tiennent des postes inférieurs, observez ce qu’ils ne veulent pas faire » (p. 63). Et n’oublions pas ceci : « Une seule nomination fautive suffit à remplir toute une vie de soucis » (p. 64). Ou cette règle politique oubliée : « Les malins excellent à calculer ; ceux qui savent excellent à prévoir » (p. 54).