Politique internationale (18)

Politique internationale

Henry KISSINGER, La nouvelle puissance américaine, Fayard, 2003, 386 pages

Le dernier ouvrage de Kissinger est exceptionnel à maints égards. D’abord, quant à son champ, puisqu’il est l’un des rares à nous offrir une description globale – mais aussi extrêmement précise – de l’état des rapports entre les États et les différentes zones du monde et à souligner les risques de tension, les évolutions possibles et les orientations souhaitables pour la gestion des affaires du monde, non seulement pour les États-Unis, mais également pour l’Europe. Ensuite, quant à son intelligence tant analytique qu’opérationnelle : sans recourir à aucune simplification, sans esquisser de grandes théories ni bâtir des fresques majestueuses, il dissèque les comportements des États, rappelle les constantes historiques et les nouveautés dramatiques, alerte sur les facilités conceptuelles ou rhétoriques, y compris de l’actuelle administration américaine. Il tend, pour chaque sujet, à dégager une orientation stratégique, dont il pointe le défaut, non sans avoir examiné systématiquement tous les scénarios possibles. Enfin, il nous oblige à nous prononcer. Chacun pourra contester ses propositions, réfuter ses analyses, dénoncer ses présupposés ; nul ne pourra, en revanche, s’exonérer d’une réponse et d’un examen sérieux de ses propos et cela devrait faire de cet ouvrage le livre de chevet des chefs d’État et de gouvernement et des ministres des Affaires étrangères du monde entier – et de la France en particulier.
Le premier chapitre, introduction au livre, qui tend à définir la position actuelle des États-Unis, constitue une critique en règle de la politique et de la posture américaines. Lisons donc ceci : « Les États-Unis semblent n’avoir pas besoin de politique étrangère à long terme et paraissent se satisfaire d’une réaction au coup par coup face aux problèmes qui se posent. […) Ils n’ont pas su élaborer de concepts applicables aux réalités nouvelles » (p. 15). Les hommes de droit américains ont, quant à eux, une attitude particulièrement inquiétante (on se rappelle que, dans ses Mémoires déjà, Kissinger dénonçait les positions de Rumsfeld) : « ils se figurent que l’hégémonie américaine est la solution à tous les maux de la planète – ce qui revient à imposer des solutions américaines aux différents foyers de crise par l’affirmation têtue de la prééminence des États-Unis » (p. 15). Après avoir brossé la nouvelle donne mondiale et tracé l’évolution des différentes zones du monde, il constate qu’il importe de « faire preuve de subtilité si l’on veut parvenir à définir une stratégie à long terme, ce qui n’est pas chosée aisée pour la politique étrangère américaine, toujours en quête de formules magiques et universelles » (p. 24). Comme dans ses Mémoires, il dénonce l’influence néfaste du Congrès dont l’effet cumulé des décisions « confère à la politique étrangère américaine un caractère d’unilatéralité et, à l’occasion, de tyrannie » (p. 25). L’absence de culture historique des dirigeants et leur méconnaissance du monde expliquent aussi que « la diplomatie des Etats-Unis ressemble de plus en plus à une sorte de catalogue de propositions d’adhésion à un programme purement américain » (p. 28). C’est dans la perspective de la définition d’une politique d’intérêt national – il n’est pas question d’autre chose – qui puisse être acceptée que Kissinger a écrit les six chapitres suivants.
Le premier traite de la relation avec l’Europe, le deuxième de celle avec l’Amérique latine, le troisième avec l’Asie et le quatrième avec le Moyen-Orient et l’Afrique. Les deux derniers traitent respectivement de la politique de globalisation et de ce qu’on pourrait appeler un nouvel interventionnisme international – le chapitre s’intitule « Paix et justice ». Le chapitre consacré à l’Europe ne cherche à dissimuler ni les différends transatlantiques, ni les ambiguïtés de l’évolution de l’OTAN, ni les risques de contradiction entre le renforcement de l’identité européenne et un partenariat transatlantique, équilibré et fondé sur des objectifs communs, que Kissinger appelle de ses vœux., ni bien sûr les raisons profondes de la défiance entre la France et les Etats-Unis. Il écrit notamment que « la France mène une politique étrangère moins pragmatique [que le Royaume-Uni]. Ses dirigeants cherchent à donner l’impression que la politique française (ou européenne) a arraché aux États-Unis ce que ses derniers auraient, en réalité, été tout disposés à accorder sans pressions. La Grande-Bretagne défend ses intérêts en participant de si près au processus de décision qu’il serait presque gênant de mépriser son point de vue. La France défend les siens en faisant en sorte qu’il soit trop pénible d’ignorer son avis » (p. 51). Mais surtout, il a cette analyse prémonitoire : « La politique qui consiste à affirmer son identité en défiant l’autre n’est vraiment efficace que si l’autre, précisément, s’abstient d’adopter la même attitude. Si les États-Unis répliquaient systématiquement, comme ils le feront tôt ou tard, les tensions avec l’Union européenne et, plus encore, en son sein même, pourraient bien s’aggraver » (p. 52).
Bien sûr, le partenariat transatlantique n’est pas certain : les intérêts communs n’ont pas vraiment été définis et la rivalité entre les nations est une réalité plus forte que la coopération. De manière réaliste – même si l’on comprend que les États-Unis ne puissent que sortir gagnants de cette situation , Kissinger remarque que l’accentuation de la rivalité entre certains États et l’Amérique est sans issue : « Ceux qui cherchent à définir leur identité en s’opposant à l’Amérique ne doivent pas s’imaginer que celle-ci acceptera longtemps sans réagir que l’on conteste systématiquement sa politique. […] Le résultat d’une telle évolution pourrait bien être l’affaiblissement de l’intégration européenne : en effet, certains membres clés de l’Union européenne refuseront certainement, pour finir, de prendre le risque de se couper des États-Unis » (p. 56). En même temps, il ne se fait pas faute de reconnaître que « le triomphalisme américain a sa part de responsabilité dans la situation actuelle » et recommande que « la politique américaine [fasse] preuve de plus de sensibilité » et que « la politique européenne [devienne] moins doctrinaire » (p. 88). Nous pourrions multiplier aisément les exemples d’analyses percutantes sur le nouveau rôle de l’OTAN et ses limites, sur la stratégie russe en Europe, sur la nouvelle doctrine stratégique, sur les relations avec le continent américain pris globalement (« Au lieu de chercher à faire de l’Europe un contrepoids à l’ALENA, il serait plus judicieux de réunir l’ALENA, le Mercosur et l’Union européenne au sein d’une vaste zone de libre-échange atlantique » p. 117), sur les limites de l’action humanitaire, etc. Bien sûr, dans le chapitre consacré à la justice internationale, il revient longuement sur le cas Pinochet (pp. 307-310), d’une manière qui paraîtra sans doute contestable à bien des lecteurs français et réveillera des suspicions anciennes, mais peut être lue aussi comme une réflexion plus fondamentale sur les limites, le rôle et les conditions d’une internationalisation du droit pénal.
L’ouvrage se conclut par une postface de trente-cinq pages écrite après le 11 septembre et alors que l’opération irakienne semblait se décider, sans toutefois avoir encore été arrêtée. On sent d’ailleurs là comme une rupture de ton due au cataclysme, comme si l’urgence était soudain apparue, obligeant à trancher et à avancer et à prendre le risque de certaines ruptures. Le moment n’est plus à la critique – même si Kissinger ne cède pas à l’affolement et l’on connaît la modération dont il a fait preuve au moment des discussions de l’année 2002 , mais à l’action. Il peut ainsi rappeler une réalité historique à méditer : « Tout au long de leur histoire, les États-Unis se sont attachés à régler définitivement un problème aussitôt que celui-ci était identifié ; les sociétés européennes ont rarement eu les ressources indispensables pour agir de la sorte, et ont affiché une propension, aiguisée par l’expérience, à tenter de “gérer” les crises au lieu de les résoudre » (p. 328). En même temps, la mise en garde est répétée : « Il ne faut pas que notre statut de pays le plus puissant du monde nous incite à fonder notre prétention au leadership sur l’hégémonie de fait » (p. 334). Mais cette conclusion, riche en considérations sur les conditions selon lesquelles une intervention en Irak serait possible, comporte aussi des propositions précises sur le conflit israélo-palestinien et les relations avec la Russie – et telles sont bien les deux questions à clarifier de manière urgente.


Laurent COHEN-TANUGI, Les Sentinelles de la liberté. L’Europe et l’Amérique au seuil du XXIe siècle, Odile Jacob, 2003, 226 pages

Ce petit livre, aisément accessible, a deux principaux mérites. Le premier est qu’il constitue un salutaire antidote aux torrents d’hostilité à l’égard des États-Unis qui se déversent périodiquement, en France notamment, à droite comme à gauche, dans la population comme dans les sphères dirigeantes. Cohen-Tanugi démontre de manière convaincante qu’il existe envers et contre tout une communauté non seulement de destin et de valeurs, mais aussi d’intérêts entre l’Amérique et nous. Il nous faut dès lors cultiver davantage ce qui peut nous rassembler que ce qui peut nous diviser. Naturellement, cela implique un travail sérieux de conversion des deux côtés de l’Atlantique. Son second mérite est d’appeler, comme il l’a déjà fait dans de précédents ouvrages, au renforcement de l’Europe politique et notamment de la défense. Sur ce dernier point, il émet d’ailleurs des propositions précises. Ce à quoi rêve Cohen-Tanugi, c’est bien d’une alliance fondamentale entre les États-Unis et l’Europe qui n’a rien à voir avec les schémas multipolaires qui sont parfois présentés comme notre seul avenir.
Convaincant dans son plaidoyer, même s’il lui arrive, par pédagogie de forcer un peu le trait, l’ouvrage a les faiblesses de ses qualités. D’abord, ayant été écrit avant la guerre contre l’Irak et le creusement du fossé entre les États-Unis et la France, il tend à sous-estimer le caractère durable de l’incompréhension et de la brouille en même temps qu’il surestime les concessions opérées par les uns et les autres : il a rétrospectivement tort – mais on ne peut lui reprocher de ne pas avoir été devin – de considérer que la position française s’est apparentée à une voie moyenne comme de penser que les États-Unis souhaitent « réinvestir » les Nations unies. Ensuite, par auto-persuasion optimiste, il minimise sans doute l’impact politique des différends transatlantiques en cours (sur les OGM, le protocole de Kyoto, la justice internationale). Il a peut-être techniquement raison ; mais les déchirures politiques ne sont pas uniquement rationnelles (au demeurant, il force un peu le trait, là aussi, dans sa tentative de « comprendre », sinon de justifier, les positions américaines). Enfin, si nous ne pouvons lui donner tort ni lorsqu’il prône les retrouvailles de l’Europe avec la puissance, ni lorsqu’il trace la voie d’un euro-atlantisme explicite, il ne donne pas le mode d’emploi, ni politique, ni même technique – compte tenu notamment des divergences inter-européennes. Au moins ce livre est-il une base sérieuse pour penser la suite et pour agir, même si un trop grand optimisme n’est pas de rigueur.


Pierre-Arnaud CHOUVY, Les territoires de l’opium. Conflits et trafics du Triangle d’Or et du Croissant d’Or, Genève, Olizane, 2002, 539 pages, 27 cartes et Pierre-André CHOUVY, Joël MEISSONNIER, Yaa baa. Production, trafic et consommation de méthamphétamine en Asie du Sud-Est contemporaine, L’Harmattan/IRASEC, 2002, 310 pages

Le premier ouvrage, issu d’une thèse de doctorat, constitue un travail majeur qui aide à la compréhension d’un défi majeur pour les sociétés libres. Faisant appel aux ressources de l’histoire, de l’économie, de la sociologie et de la géopolitique, il repose aussi sur un important travail d’investigation. Retraçant la genèse de deux zones grosses productrices d’opium (Birmanie, Afghanistan), à la confluence d’interventions étrangères – le développement de la production et du commerce de drogues est le plus souvent lié à la guerre et de jeux politiques locaux, il explore aussi les implications mondiales de ces trafics et met au jour les réseaux qui les organisent. Contre une vision fataliste de la permanence de ces activités destructrices, il montre de manière convaincante la primauté des facteurs politiques sur les raisons économiques (pauvreté) du développement de la production, de la transformation et du commerce des drogues dures. Retraçant aussi les différences entre le cas afghan et la situation birmane, il tend à limiter le facteur ethnique à la seconde.
On mentionnera aussi sa pertinente analyse de la légitimité de l’État : lorsque celui-ci n’assume plus ses fonctions, le développement de l’économie de la drogue devient un facteur d’intégration. Comme Chouvy l’écrit de manière subtile, « c’est à travers le recours à la coercition – au conflit armé – et au potentiel de négociation qu’offre la narco-économie que ces États et gouvernements parviennent à asseoir territorialement et politiquement cette autorité » (p. 432). Il convient enfin d’inscrire l’économie de la drogue dans le contexte général des relations internationales : « La portée [des] politiques internationales d’isolement […] n’est pas plus à même de provoquer de réelles réductions des productions illicites que de contraindre les régimes en place, quelle que soit leur légitimité interne effective, à céder aux exigences de la “communauté internationale” » (p. 440). Ce facteur s’ajoute à la dimension interne : « La contestation […] de la légitimité interne des régimes en place, comme de leur iniquité et de leur tendance ethnocratique, alimente en partie les conflits de guerre civile qui y dynamisent la production d’opium » (ibid.). Un livre très riche en informations, dont l’apport théorique n’est pas moins remarquable.
Publié sous l’égide de l’Institut de recherches sur l’Asie du Sud-Est contemporaine que dirige Stéphane Dovert, le second ouvrage constitue un intéressant complément au précédent. Il traite du développement considérable, propre à tous les milieux sociaux, à la ville comme à la campagne, de la consommation, chez les jeunes essentiellement, de méthamphétamine en Thaïlande au cours des années 1990, consommation qui se répand ailleurs en Asie. Étude sociologique plus que géopolitique, à la différence de l’autre ouvrage de Chouvy, centrée sur les représentations, les pratiques et les institutions civiles et sociales qui peuvent favoriser ce type de consommation, ce livre, passionnant et alarmant, n’en retrace pas moins aussi les réseaux de trafiquants, l’économie de la production et de la circulation de la drogue, ainsi que le développement d’une économie criminelle qui voit s’accroître le nombre de revendeurs.