Politique et actualité (18)

Politique et actualité

Hervé LE BRAS, Une autre France, Odile Jacob, 2002, 224 pages, 95 cartes quadri.

Cet ouvrage offre un éclairage le plus souvent méconnu sur la réalité électorale française : sa dimension spatiale. Des facteurs tels que la distance par rapport au centre ville, la place dans l’espace rural, l’écart par rapport aux grands axes de circulation, l’éloignement du lieu de travail, etc. constituent des facteurs explicatifs des résultats de l’élection qu’on a généralement tendance à présenter notamment par catégorie socioprofessionnelle, taille des villes ou tradition ancienne de telle ou telle région. En se fondant sur des résultats fins au niveau communal, Le Bras scrute la France politique au microscope, les réalités au niveau le plus proche du terrain se superposant aux analyses plus traditionnelles, sans toujours les annuler. L’hétérogénéité du territoire (deux communes proches peuvent connaître une sociologie radicalement différente) est ainsi mieux prise en compte et permet de montrer le caractère de moins en moins déterminant du facteur socio-économique dans le vote et, de plus en plus, l’importance de la sociabilité et de l’interaction dans la formation de l’opinion. Il insiste ainsi sur le phénomène de propagation des idées sur le modèle de la contagion, proposant de remettre en cause le modèle de l’électeur rationnel et « isolé ». Analysant ainsi essentiellement le vote « atypique », ses résultats sont surprenants.
En premier lieu, il montre que, même s’il est vrai que de plus en plus d’ouvriers et de chômeurs votent Le Pen, il n’existe pas de superposition possible entre la carte du vote en faveur du leader de l’extrême droite et celles des fortes concentrations ouvrières et des zones de chômage plus élevé que la moyenne (celles-ci ayant en revanche, pour des raisons que Le Bras explique bien, un lien fort avec les zones ayant connu traditionnellement, jusqu’à une période récente, une forte implantation communiste). Dès lors, selon Le Bras, « il n’est pas possible de mettre en évidence un terrain socio-économique en rapport avec le vote FN » (p. 31). Davantage, constatant la forte volatilité de l’électorat lepéniste entre 1995 et 2002 selon les critères traditionnels (âge, profession, niveau d’étude), il observe sa stabilité géographique. Cette géographie coïncide globalement avec celle de la présence plus ou moins importante d’une population étrangère, avec toutefois une différence forte sur le plan local : le vote FN est développé dans les périphéries alors que les étrangers sont plus nombreux dans les centre-ville. Cela conduit Le Bras à insister sur le facteur relationnel et l’importance du rapport à la sociabilité (qu’en d’autres termes Nonna Mayer avait déjà observés). Il peut insister dès lors sur l’importance du vote « rumeur », particulièrement propice à se développer dans des milieux mal intégrés et dont le lien social est relâché (on renverra ainsi le lecteur aux analyses éclairantes sur la différence entre le vote des régions de l’Ouest et celles de l’Est). Ainsi, le vote dépend davantage « de liens sociaux élémentaires et concrets plutôt que de paramètres globaux de l’économie et de la société » (p. 38). Lorsqu’on parle de l’électeur, il faut aussi le prendre plutôt « dans la trajectoire totale de son existence » (p. 44).
Après avoir ainsi insisté sur l’autonomie du politique par rapport aux facteurs socio-économiques (chapitre premier), Le Bras tente de montrer en quoi la géographie électorale peut être féconde pour comprendre la naissance et le développement d’un mouvement politique. Là aussi, en effet, il ne faut pas appliquer inconsidérément le même type d’analyse à tout mouvement suivant les étapes de sa vie – et c’est ce qui explique les limites des informations de ce type pour analyser la progression ou la stagnation de la droite et e la gauche classique. Il convient aussi de se méfier des analyses trop globales qui méconnaissent les spécificités : ainsi, s’il est vrai que le FN a pris certains électeurs au PC dans certaines régions, ce n’est pas vrai partout (régression du PC au centre de la France sans progression du FN, score élevé du PC en Alsace dont le vote communiste est traditionnellement faible, faiblesse du PC et du FN dans l’Ouest intérieur). Analysant la progression du vote FN dans la vallée de la Garonne, Le Bras montre l’importance d’autres facteurs : le vote se développe surtout dans les villes ou les agglomérations où les actifs sont peu nombreux (villes donc de passage et peu dynamiques), où la répartition des revenus est peu structurée et dont les étrangers « ne sont ni trop près ni trtop loin » (p. 60). On retrouve là le « mode de propagation archaïque » (p. 62), selon la rumeur, du vote Le Pen. Le Bras peut d’ailleurs aisément expliquer la propagation du vote Saint-Josse en baie de Somme et un peu au-delà.
Un troisième chapitre est consacré plus spécifiquement au vote urbain, par différence avec le vote rural, ce qui amène Le Bras à étudier surtout les électorats écologiste, trotskiste et chevènementiste. Il fait des notations intéressantes sur le vote écologiste urbain dans l’Ouest – marqué par une opposition forte et revendiquée entre l’esprit de la ville et celui de la campagne, qui n’existe pas dans les villes du Centre dont les campagnes ont connu plutôt un exode rural vers la région parisienne , mais aussi dans la plupart des autres régions. Il montre aussi bien l’importance du continuum urbain en termes relationnels, qui est nettement plus important qu’entre les villes et les campagnes. On mentionnera aussi son analyse très éclairante du vote trotskiste et de l’hétérogénéité marquée entre les électorats de Laguiller et de Besancenot et, de manière plus générale, ses notations fortes sur la différence fondamentale entre l’urbain, d’abord marqué par une continuité entre les agglomérations, et le rural, désormais marqué par la discontinuité – ce qui constitue un changement majeur par rapport à une quarante d’années. Les deux derniers chapitres du livre sont consacrés à la Bretagne et au Bassin parisien, qui apportent un nouvel élément de complexité sur lequel nous n’insisterons pas ainsi. Si, comme l’affirme Le Bras dans sa conclusion, « l’économie part d’en haut pour se répercuter de proche en proche jusqu’en bas » et que « la politique part du bas pour atteindre le haut par agrégation et fédération successives » (p. 202), nous sommes conduits à remettre en cause non seulement bien des mesures classiques de la répartition des opinions (en fonction de l’histoire ou de la CSP notamment), mais aussi à reconsidérer différemment notre analyse de la crise de la politique et des moyens éventuels de reconquête.


Paul YONNET, François Mitterrand le Phénix, De Fallois, 2003, 173 pages

Ce livre a été écrit en juillet 1996, mais l’auteur a attendu plus de six ans avant de le publier, même si certains fragments en avaient été publiés dans la revue Le Débat. Déjà, les souvenirs s’effacent et la réévaluation, négative ou positive, de cette période paraît une entreprise vaine à beaucoup. Pourtant, les ressorts profonds qui ont rendu le règne de Mitterrand acceptable, ont rendu parfois possible sa transfiguration au lendemain de sa mort et ont semé les germes de légende dont les Français apparaissent friands méritent d’être interrogés. Naturellement, le portrait que brosse Yonnet est sans complaisance, acide et lucide, distant et dégoûté, et il lui est facile d’ironiser sur les égarements verbaux qui ont suivi sa disparition et de retourner contre l’ami de Bousquet ce que l’auteur du Coup d’État permanent adressait à de Gaulle. Il montre aussi combien est erronée l’image, véhiculée par certains médias et par le président Chirac lui-même, d’un peuple dans grande majorité rassemblé dans le recueillement du deuil. Si émotion il y eut, ce fut essentiellement par la mise en scène publique de sa vie privée – son cancer et son adultère. Plutôt que sphinx, l’auteur de Jeux, modes et masques le qualifie de « phénix », tant est grande sa capacité à rebondir après avoir été maintes fois ridiculisé, rejeté et méprisé.
Comment ne pas rappeler ses multiples échecs, son absence de « flair historique » (p. 39), ses jugements excessifs, ses mensonges permanents et sa suffisance ? La réalité est celle-ci : « Mitterrand n’est ni un créatif ni un croyant ni un visionnaire ; il épouse son siècle, s’y glisse comme une anguille ou s’y accroche et le parasite » (p. 42). Les exemples – connus – de revirements, de reniements et de contradictions intrinsèques sont légion : de Vichy à un socialisme de façade, de la défense d’une politique répressive pour défendre l’Algérie française à l’anticolonialisme et aux droits de l’homme tardivement découverts, du refus de l’économie dirigée aux nationalisations, de la critique de la Constitution du 4 octobre 1958 au renforcement, jusque dans l’arbitraire, des pouvoirs du Président de la République, de la dénonciation du règne de l’argent à l’argent facile de certains membres de son entourage, etc. Yonnet rappelle aussi à bon droit certains exemples trop peu connus : l’hostilité de Mitterrand, en 1964, à l’introduction dans le droit de la notion de crimes contre l’humanité, son refus en 1984 de leur imprescriptibilité – il devait finalement s’incliner devant les pressions de Badinter , ses complaisances envers Mao ou Brejnev, etc. On ne sait pas toujours si la provocation, chez Mitterrand, l’emportait sur l’inconséquence ou l’opportunisme absolu sur l’absence de convictions.
Yonnet montre bien – et ce fut l’une des perversités les plus graves de la présidence de Mitterrand – comment, de mensonges en dénégations, « il instaur[a] un rapport volatil à la réalité » (p. 72). Et cela est le plus grave, bien plus que les évolutions à 180 degrés qui n’ont pas épargné beaucoup d’hommes politiques, de militants et d’intellectuels. Et Yonnet de s’exclamer : « l’opprobre dérape à proportion de la louange excessive. Aux critiques systématiques, il faut toujours demander : Où étiez-vous ? Que pensiez-vous à l’époque ? » (p. 80). De fait, il faut comprendre Mitterrand dans ses contradictions plus que dans la continuité d’un parcours qui n’existe pas sur le plan idéologique et intellectuel. À la différence de De Gaulle, « qui est un créatif » (même s’il peut « vaticiner »), Mitterrand est un « homme du détail, de la précision marginale. […] C’est le personnage encombrant par excellence » (p. 170), celui qui veut le pouvoir, entend s’y maintenir et rester présent après sa mort. Là, ce fut bien l’échec. Cet homme qui légua au pays un champ de ruines, une corruption rare de l’esprit public, qui détruisit les idéaux de son propre camp, qui n’entreprit aucune œuvre qui pût excuser ses turpitudes, finit en effet par s’effacer de notre histoire. On osera s’en réjouir. L’ouvrage de Yonnet, ni biographie, ni bilan politique, mais contribution à l’histoire d’un dérèglement, nous y aidera certainement.