Le dernier Lukacs et le premier Marx en jeu de miroir

Le dernier Lukacs et le premier Marx en jeux de miroir

Robert Redeker

À propos de György Lukacs, Le Jeune Marx, éditions de la Passion, 2002, 93 pages

Quels sont les auteurs, s’inscrivant dans le sillage de la pensée de Karl Marx, qui surnagent, après l’effondrement des communismes historiques et le trépas des marxismes officiels ? Trois noms viennent aussitôt à l’esprit : Antonio Gramsci, aussi incontournable sans aucun doute que Machiavel lui-même, Ernst Bloch et György Lukacs. Il se trouve que quelques-uns parmi les livres majeurs du philosophe hongrois (dont l’influence fut considérable sur la pensée européenne) n’ont toujours pas été traduits en langue française. La traduction que Pierre Rusch vient de donner d’un texte passionnant mais bref, datant de 1955, Le Jeune Marx, ne comble que partiellement cette regrettable lacune.
Le texte de Lukacs offre un premier enjeu au lecteur français : longtemps domina chez les intellectuels hexagonaux le dogme althussérien de la coupure entre un Marx non marxiste, parce que non scientifique, celui d’avant 1848, et un Marx marxiste, le vrai Marx, le Marx scientifique postérieur à 1848. De son côté, la vulgate stalinienne tenait les Manuscrits de 1844 pour criminellement entachés d’idéalisme hégélien. Étaient alors (dans les années 1960-1970), sous l’influence de l’épuratrice doxa althussérienne, rejetés dans un idéalisme affecté d’abjection bourgeoise tous ceux qui prenaient en considération les œuvres de ce premier Marx : Michel Henry , Gérard Granel (à la recherche des lignes pouvant tisser une toile entre Marx, Heidegger, Gramsci et Wittgenstein) et même Maximilien Rubel, éditeur de Marx dans la collection « La Pléiade ». Ces penseurs développaient leur curiosité pour ces textes maudits en dépit des oracles du marxiste pontife de ces rouges années : pour Althusser, en effet, l’œuvre de jeunesse de Karl Marx n’appartenait pas au corpus marxiste – elle n’était rien d’autre que la production philosophique d’un « jeune bourgeois allemand », quasiment étranger au marxisme ! La pensée de Lukacs se révèle d’un autre sérieux et d’une autre profondeur que les diktats de papiers signés Louis Althusser : le philosophe hongrois plonge dans les écrits du jeune Marx, s’attachant à mettre en évidence autant leur force que leur importance dans et pour le marxisme. Lukacs propose une vision dialectique du développement de Marx qui exige, dans l’unité dialectique en mouvement de l’identité et de la non-identité, d’articuler les continuités et les ruptures. C’est en passant par des stades dialectiques que la pensée de Karl Marx s’est construite, et non sur le socle d’une coupure-révélation soudaine (d’une certaine façon, le présupposé althussérien de la coupure soudaine qui donnerait naissance à la « vraie » pensée de Marx, reconduit inconsciemment, et pour le coup typiquement d’une façon théologico-idéaliste, le mythe pascalien de la révélation intellectuelle fulgurante). Lukacs se révèle attentif à ces différents stades, montrant comment, par quels conflits internes et quelles continuités, la pensée de Marx lève (ainsi qu’un champ de blé) à partir de ses germes (il s’agit pour lui de dégager « les voies et les phases successives qui l’ont amené du jeune-hégélianisme radical à la fondation du matérialisme dialectique et historique »).
On peut scander cette jeunesse de Marx par plusieurs stations. Attardons-nous sur les plus importantes. D’abord, une grande attention doit être accordée à la thèse de doctorat du jeune Marx – sur les différences entre les philosophies de la nature de Démocrite et d’Épicure – dont la rédaction s’étala entre 1838 et 1841. Marx s’y affronte à Hegel et y risque ses premiers pas matérialistes. Dans cet écrit, le futur auteur du Capital réhabilite la tradition matérialiste tout en dissociant, contre l’opinion imposée par Hegel, Épicure d’avec Démocrite, en apercevant chez le philosophe du Jardin les prémisses d’une double approche dialectique : de la réalité, d’une part, et du hasard (porte ouverte sur une pensée de la liberté humaine), d’autre part. C’est un pas décisif : la philosophie de Marx se dessine déjà dans ce travail de doctorat, dont Lukacs n’hésite pas à signaler le génie, qui projette son auteur bien au-delà de Hegel. Ensuite vient la période de la Rheinische Zeitung (1842-1843), périodique que Marx dirigea ; sa critique de la religion et de la fausse conscience se forge durant ces années-là, qui sont aussi celles des attaques contre la censure prussienne et celles où Marx fait preuve de cet « hégélianisme radical très particulier » dont le jeu conceptuel continue de séduire jusqu’à aujourd’hui, et dont la rhétorique situationniste contemporaine à la Guy Debord ne fournit qu’un écho très affaibli. Que sort-il de cette période où Marx demeure encore jacobin et idéaliste ? Ceci : « Le jeune Marx connaît, vers 1843, une crise théorique d’où sortira en un temps incroyablement court le socialisme scientifique, avec son fondement philosophique : le matérialisme historique et dialectique ». La phrase que nous venons de citer est anti-althussérienne par anticipation : elle suggère que, dans l’esprit et l’œuvre de Karl Marx, s’accomplit sur le plan théorique ce qui s’est opéré beaucoup plus lentement dans la réalité historique. Après quoi arrive, dans l’évolution de Marx, la période de la critique définitive de la philosophie hégélienne de l’État et du droit : la compréhension de l’unité de l’universel et du particulier d’un point de vue matérialiste et dialectique devient possible à partir de cette critique de l’idéalisme stato-juridique de Hegel (et, derrière elle, de la forme générale de l’idéalisme) sans qu’apparaisse encore ce que l’histoire de la philosophie devait retenir comme étant la pensée mûre de Marx. Pour cet accomplissement, il fallut attendre un peu. Les textes de la période des Deutsch-französische Jahrbücher (1844) sont des documents de transition au travers desquels Marx parvient à « la conception scientifique définitive du socialisme prolétarien ». La rencontre entre la philosophie – qui a considérablement évolué en peu d’années – de Karl Marx et le prolétariat est devenue possible à ce moment théorique-là, qui est aussi celui où il croise la route de Friedrich Engels, entamant sa collaboration avec lui. Ce temps est celui où se clôt la jeunesse philosophique de Karl Marx : celui des Manuscrits de 1844 et de la préparation, avec Engels, de leur première grande œuvre commune, L’idéologie allemande.
Philosophe de haut vol, auteur de quelques livres essentiels de la philosophie du XXe siècle, György Lukacs (1885-1971) n’a pas toujours fait dans la dentelle et s’est parfois montré mesquin : il lui est arrivé d’utiliser contre « les philosophies bourgeoises » (Nietzsche, Simmel, Spengler, Heidegger, Sartre, Merleau-Ponty, tous rassemblés dans la stigmatisation) des méthodes que les brutaux idéocrates stalininoïdes (Rudas, Bela Kun, Boukharine ) utilisèrent contre lui-même. L’ouvrage, datant de 1948, Existentialisme ou marxisme ? , occupé à ausculter « la crise de la philosophie bourgeoise », se réduit, malgré une tentative de compréhension des philosophes attaqués (Nietzsche, Heidegger, Sartre principalement), in fine à la double accusation de petit bourgeois et de réactionnaire. Nietzsche, Spengler, Ortega y Gasset et Heidegger ont, selon cet ouvrage, développé « des idéologies qui s’étaient chargées de préparer, intellectuellement et moralement, la voie au fascisme » ! Ces dérapages s’expliquent par l’écartèlement entre des positions officielles, de pouvoir, que Lukacs exerça parfois, et une authentique soif de penser, une exigence intellectuelle absolue et sans partage qui lui permirent de produire une œuvre destinée à rester. Cette liberté ne lui fut jamais pardonnée par le mouvement communiste : en 1955, en parfait stalinien, Henri Lefebvre (qui s’était spécialisé avec Roger Garaudy, Jean-Toussaint Desanti et Jean Kanapa dans la barbouzerie philosophique au service de Staline contre Sartre et Merleau-Ponty) s’applique à dénoncer « les faiblesses, les déficiences, les erreurs de György Lukacs ». Jean-Marie Brohm signale dans sa préface à cet ouvrage l’identification inconsciente entre Lukacs, « le jeune Lukacs » déjà bien éloigné dans le passé au moment de la rédaction de ce livre, et « le jeune Marx » : le chemin vers Marx emprunté par le jeune Lukacs se regardant en miroir dans le chemin vers lui-même emprunté par Marx entre 1839 et 1844. Tout compte fait, c’est sans doute ce jeu spéculatif entre Lukacs et Marx qui procure à ce livre sa figure fulgurante cantonnant l’obligatoire dogmatisme marxiste de ces année-là à quelques formules marginales – le philosophe Lukacs ayant eu besoin de s’avancer quelque peu masqué derrière l’intellectuel communiste Lukacs.