De quelques souvenirs

De quelques souvenirs

Félix Oppenheim

Ces souvenirs ne sont pas destinés à former une autobiographie. J’ai préféré sélectionner des événements qui pouvaient éclairer les traits politiques et sociaux essentiels d’une période intéressante. J’espère que ces souvenirs pourront ainsi revêtir un intérêt général.

Une enfance allemande (1913-1933)

J’ai eu une enfance peu heureuse, qui est devenue d’autant plus triste lorsque je suis entré, en 1922, au lycée Goethe de Francfort. De nombreux enseignants étaient des officiers de réserve maussades de la Première Guerre mondiale qui, comme beaucoup d’autres, ne pouvaient se réconcilier avec le fait – parfois même nié – que l’Allemagne avait perdu la guerre. Nous étions endoctrinés par un nationalisme, un militarisme et, quoiqu’il fût plus dissimulé, un antisémitisme virulents. Les éléments de l’idéologie nazie étaient tous là, contrairement au mythe selon lequel il fut la création soudaine d’un seul homme qui était arrivé au pouvoir en 1933.
Un incident typique. Alors qu’un professeur mentionnait la Marne, l’un d’entre nous dit : « C’était l’endroit où les Allemands ont dû battre en retraite ». Réaction du professeur : « D’abord, vous dites “les Allemands” au lieu de “nous“. Ensuite, vous auriez dû dire : “C’était l’endroit jusqu’où nous avons pu avancer héroïquement“ – honte à vous ! » À l’occasion d’une fête patriotique, le même enseignant ordonna à ceux dont le père n’avait pas fait la guerre de se lever. J’étais l’un de ceux-ci et je me levai, tout couvert de honte. Régulièrement, les professeurs faisaient pression sur nous pour que nous contribuions au Verein für das Deutschtum im Ausland (association pour la germanité à l’étranger), nous disant combien ces pauvres Allemands souffraient dans les territoires que l’Allemagne avait perdus avec le Schandvertrag (traité de la honte) de Versailles en France (Alsace), en Belgique, au Danemark, en Pologne, en Tchécoslovaquie (Sudètes) et en Italie (Sud Tyrol). Seulement l’un d’entre nous eut le courage de refuser – il était juif , quoique nous sachions tous que l’argent était destiné au parti nationaliste extrémiste, qui allait bientôt devenir le mouvement national-socialiste.
Le sentiment francophobe était particulièrement fort à Francfort, car la zone d’occupation française de la Ruhr et du Rhin s’étendait jusqu’à l’une des banlieues industrielles de cette ville d’où certains élèves du lycée provenaient. Je me rappelle encore l’affiche placardée dans toute la ville d’un soldat français fouettant un adolescent allemand couvert de chaînes.
J’ai été moi-même jusqu’à un certain point victime de cet endoctrinement. À la maison, je parlais français avec ma mère belge qui me lisait des livres français. Deux fois par an, nous rendions visite à ma grand-mère à Bruxelles qui m’aimait de manière violente – elle était Florentine. À ma surprise, je trouvait les gens là-bas tout à fait humains, plaisants et dépourvus de toute cruauté.
J’étais la victime de ce nationalisme dominant. La classe s’offensait de mon patriotisme tiède et de ma connaissance du français – un avantage dans une classe de français. Pour éviter d’être battu, j’ai souvent dû me cacher dans les toilettes pendant la récréation. Je me rappelle une excursion de la classe au Niederwald Denkmal, une gigantesque statue de l’Allemagne victorieuse dominant le Rhin. Je m’exclamai : « Quelle horrible statue ! ». Le professeur hurla : « Comment pouvez-vous oser appliquer des canons esthétiques aux symboles nationaux ? » (je n’ai pas changé). J’ai senti que toute la classe était prête à me précipiter dans le Rhin.
L’antisémitisme, du moins de manière ouverte, était moins dominant, peut-être parce qu’au moins un tiers de ma classe était composée de juifs. Je me rappelle pourtant un incident impliquant un professeur qui portait le nom de De Lucca (rien d’autre n’était italien chez lui). Quant on le voyait venir, nous avions l’habitude de nous écrier « Maccaronifresser » jusqu’à ce qu’il se plaigne. Il demanda à un étudiant typiquement « Arien » de nommer les coupables : tous des juifs. J’étais l’un d’entre eux. Parmi d’autres punitions, nous nous fîmes infliger des blâmes sur nos bulletins scolaires. Je n’ai pas osé signaler que toute la classe était impliquée, car cela eût signifié rapporter. Comme dans Le Procès de Kafka, je me sentais même coupable, tellement était forte la conception qu’on nous avait inculquée que les autorités, de l’école ou de l’État, ont toujours raison.
Ce sentiment était renforcé par mon père qui, comme la plupart des juifs dans tous les pays, était un super-patriote. Il me reprochait mon affinité pour la culture française et mon amour pour l’Italie (qui commença avec mon voyage à Florence lorsque j’avais quinze ans). Il m’appelait « verwaschener Internazionalist » (internationaliste délavé), ajoutant : « Ce n’est pas ta faute », comme si cela ne rendait pas les choses encore pires. Il était un homme de discipline strict de style prussien. Un exemple : par une faveur exceptionnelle, je fus autorisé à me rendre à un concert le soir, mais je devais rentrer à la maison à 21 heures 30. La seconde partie du concert était consacrée à la quatrième symphonie de Brahms. Le long deuxième mouvement me sembla interminable ; plutôt que de savourer la musique, je me demandai comment partir en plein milieu, dérangeant tout le monde dans la rangé, pour arriver à l’heure à la maison. J’attendis jusqu’au bout (ratant le reste) et arrivai à la maison en retard, peut-être d’une quinzaine de minutes. Ce fut une scène et plus de concerts pendant longtemps.
D’autres scènes étaient dues à mes mauvaises notes à l’école. « Tu seras un raté dans la vie » bien sûr, une prophétie autoréalisatrice concernant les notes.
Tout cela changea radicalement autour de 1928. En plus des cours obligatoires, nous pûmes choisir des séminaires optionnels l’après-midi. Mon père me contraignit à « choisir » la biologie, ce qui ne m’intéressait pas. Quand je découvris que le Rektor (principal) nouvellement arrivé proposait lui-même un séminaire de philosophie présocratique, je m’y inscrivis avec enthousiasme. Il était évidemment impressionné par ma participation aux discussions. C’était la première personne qui me fit me considérer comme quelqu’un d’une certaine valeur. Il m’invita même chez lui, ce que je considérais comme un privilège exceptionnel dans cette société hiérarchique. Il parla de toute évidence au professeur de grec qui me traitait comme une victime spéciale de son sadisme. Son attitude changea radicalement. Un signe de la largeur de vue de ce principal : l’un d’entre nous – Bamberger, de la famille des propriétaires des grands magasins – écrivit dans une dissertation : « Pourquoi ai-je besoin de Platon alors que je veux plus tard vendre des pantalons ! » Le professeur lui tomba dessus, mais le principal – un fervent admirateur de la culture classique – plaida son honnêteté.
Comme par magie, toutes mes notes montèrent, du grec et du latin aux mathématiques et je réussis haut la main le dernier examen. Je n’oublierai jamais l’épreuve orale : je devais traduire un texte latin. Quand apparut le mot aequanimitas, le principal me demanda : « Comment dites-vous cela en grec ? » pendant que je lisais sur les lèvres de mon professeur de grec (mon ancien tortionnaire) : ataraxia. (Je devais toujours me rappeler ce mot grec, mais je n’ai pas toujours pratiqué ce qu’il signifiait).
En 1931, je commençai des études de droit. Elles ne m’intéressaient pas du tout, mais j’étais d’accord avec le fait qu’il n’y avait pas d’avenir en philosophie. Il était habituel de changer d’université au cours des premiers semestres et je partis de Francfort pour Heidelberg puis pour Berlin. À cette époque, l’atmosphère devenait plus tendue. Je me rappelle avoir été pris entre deux rues parallèles, chacune occupée par une manifestation assez belliqueuse, l’une communiste, l’autre nazie (qui devaient probablement se rencontrer et en découdre). L’issue semblait incertaine de savoir lequel de ces deux mouvement détruiraient bientôt la faible République de Weimar. Au début de l’année 1933, Hitler accédait au pouvoir.

L’université de Bruxelles (1933-1938)

L’un des premiers décrets du régime nazi exclut les juifs de l’université. Dès lors, pour moi, le futur était clairement dessiné. Je partis pour Bruxelles et mes parents prirent le même chemin quelques mois plus tard. Mon jeune frère avait quitté l’Allemagne auparavant pour intégrer une école préparatoire en Suisse.
Les parents de mon père refusèrent de quitter Francfort. Le lendemain du jour où mes parents prirent le train pour Bruxelles, mes grands-parents se suicidèrent – ils avaient tous les deux 84 ans. Ils ne pouvaient supporter le fait de devenir soudainement des parias après une vie où ils avaient été des citoyens respectés et en vue. Mon grand-père avait fondé la chaire de physique de l’université de Francfort et ma grand-mère avait donné un buste de Clara Schumann (qui avait été son professeur de piano) qui avait été exposé sur la scène de l’une des salles de concert.
Rapidement après mon arrivée à Bruxelles, j’exerçai mon droit d’option pour la nationalité belge, en tant que fils d’une mère belge, évitant ainsi le long processus de naturalisation. À cette fin, j’eus à produire aux autorités belges l’attestation selon laquelle j’avais abandonné ma nationalité allemande. Afin d’obtenir ce certificat, je dus me rendre au consulat allemand. Mon père m’accompagna. Sur le chemin, il déclara : « Pour moi, c’est comme si tu étais baptisé ». Il ne niait pas la nécessité de cette démarche, mais il blâmait de toute évidence le fait que j’étais, tout au contraire, heureux de procéder à ce changement (et je le lui ai dit ainsi). Par une certaine ironie, sur le plan de mon avenir personnel, je fus l’un des rares qui bénéficia alors du régime nazi.
En octobre 1933, je rejoignis la faculté de droit de l’université de Bruxelles, dont mon grand-père maternel avait été recteur (c’est-à-dire président élu par la faculté). J’ai dû tout recommencer à zéro, les trois semestres en Allemagne ne me donnant que quelques crédits de cours. Le droit ne m’intéressait pas plus qu’avant. Plutôt que d’assister aux cours de droit, je suivais les conférences de philosophie et d’histoire. Ce n’était pas une grosse perte puisqu’il était suffisant de bourrer au cours des six semaines à partir de juin pour préparer les examens oraux annuels, vu leur difficulté. C’était une question d’apprentissage par cœur. Je me rappelle cette question : quelles sont les six conditions du mariage ? Réponse : premièrement, la différence de sexe (et cela a changé). J’ai oublié les cinq autres.
Ces cinq années d’études furent en effet heureuses. Quel contraste ! Pour la première fois, je me sentais « l’un d’entre eux ». Je bénéficiais même de l’aura liée au fait que j’étais l’un des premiers « réfugiés ». Toute l’atmosphère de liberté de l’État-providence, l’antifascisme, l’anti-nationalisme et l’anticléricalisme (l’université de Bruxelles avait été fondée en 1830 par les Libéraux comme contrepoids à l’université catholique de Louvain) m’étaient congénitaux et je participai à de nombreux débats politiques.
J’avais de nombreux amis des deux sexes dans les différentes facultés, spécialement en médecine et en sciences de l’ingénieur, et trouvais ces derniers dans l’ensemble les plus cultivés et les plus intéressés à la musique et aux arts. Un petit groupe avait l’habitude d’aller dans le même café, Les Ducs de Bourgogne, après les concerts. Il y avait de nombreuses autres sorties informelles.
Presque chaque printemps, certains d’entre nous partions en bicyclette à travers la Hollande pour assister à une représentation inhabituelle et « authentique » de La Passion selon saint Mathieu dans l’église de Naarden près d’Amsterdam. Il y avait peu de voitures, même dans les villes, et des pistes cyclables dans tout le pays, beaucoup bordées d’arbres comme les canaux. (Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands abattirent la plupart des arbres et le paysage hollandais a perdu beaucoup de son charme et même une partie de sa lumière douce si caractéristique).
Lors de chaque vacance de Noël, un train spécial était affrété pour amener les étudiants bruxellois (à peu près également divisés entre les sexes) aux stations de ski autrichiennes. Le train s’arrêtait à Bâle tôt le matin après une nuit d’orgies – à la consternation des conducteurs suisses impassibles qui étaient déjà furieux parce que le train continuait jusqu’en Autriche en passant par la Suisse (où différents groupes descendaient aux diverses stations). Notre groupe d’environ une vingtaine avait loué un chalet à partir duquel nous partions en excursion pour la journée. Les plus robustes d’entre nous avaient l’habitude de partir pour plusieurs jours jusqu’aux glaciers avec un guide et passaient la nuit dans des cabanes primitives et isolées. C’était vivifiant mais ardu (montée avec les skis recouverts avec des peaux de phoque). Les remontées mécaniques n’existaient pas, heureusement. C’était merveilleux de descendre des glaciers dans une neige vierge baignée par le soleil.
En été, je partais toujours pour l’Italie, parfois par moi-même, souvent avec ma mère et parfois aussi avec mon frère. Mon père restait toujours à la maison, car il n’aimait pas voyager, surtout en Italie. Je me rendis aussi plusieurs fois au festival de Salzbourg et j’ai eu la chance inoubliable d’assister à des représentations de Don Juan dirigées par Bruno Walter et à des Requiem ou des Falstaff de Verdi sous la baguette de Toscanini. On jouait aussi la Messe de couronnement de Mozart dans l’église même pour laquelle elle avait été composée.
Pourtant, nous étions tous conscients des grondements menaçants qui environnaient cette atmosphère joyeuse : le resserrement de la dictature nazie, l’Anschluss en Autriche (un an après mon dernier voyage à Salzbourg), la guerre civile espagnole dans laquelle combattirent de nombreux étudiants de notre université et où certains laissèrent la vie (évidemment dans le camp républicain).
Le premier élément perturbant fut la remilitarisation de la Rhénanie en 1936. L’attaché militaire belge en Allemagne était juste revenu de Berlin pour Bruxelles et avait été invité aux déjeuners réguliers du samedi chez mes parents. Il nous informa qu’il avait donné notre numéro de téléphone, car il pouvait y avoir un appel important. Il eut lieu et quand il revint du téléphone, il dit simplement : « Non ». Nous comprîmes tous : on attendait une mobilisation générale en Belgique comme en France ; mais l’Angleterre s’opposa à toute intervention militaire, jugeant apparemment les forces militaires françaises supérieures à celles de l’Allemagne. Dès lors, « non », et la dernière chance de détruire le pouvoir nazi de manière assez aisée et sans confrontation majeure était perdue.
Au cours de ma dernière année à l’université, je remportai le premier prix du « concours universitaire », une compétition entre les quatre universités belges pour les meilleures thèses dans différents domaines. La mienne, de philosophie juridique, était une critique de la théorie du droit naturel. J’eus à défendre mes conceptions positivistes et agnostiques contre un professeur thomiste de l’université catholique de Louvain – évidemment avec succès.
En juin 1938, je réussis les examens finaux et devins docteur en droit. Peu de temps après, je prêtais le serment d’avocat. Je ne devais jamais pratiquer ; j’étais déjà en uniforme.

Dans l’armée belge (1938-1940)

Quand je fus enrôlé immédiatement après avoir été diplômé de la faculté de droit, le service militaire obligatoire venait de passer de 12 à 14 mois. Pourtant, nous étions peu optimistes quant aux chances d’être renvoyés à la maison à l’issue de cette période. Nous attendions, sinon la guerre, du moins une mobilisation continue.
Je fus affecté à un régiment d’artillerie lourde, plus particulièrement dans son unité de candidats officiers. Heureusement, la caserne, un ensemble de bâtiments de briques beiges et rouges, était à Bruxelles, à 15 minutes de la maison à bicyclette ou en tramway. Cependant, pendant les deux premières semaines, je fus confiné à la caserne. Quand l’un d’entre nous demandait au sergent : « Quand aurons-nous des permissions ? », il répondait : « Pourquoi donc ? Pour partir comme ça (avec son doigt levé) et revenir comme ça (avec son poing baissé) ? »
Nous eûmes finalement les permissions convoitées de 18 à 21 heures, quand nous n’étions pas punis, ce qui arrivait souvent. Cela me donnait juste le temps d’aller à la maison pour dîner (évitant l’horrible nourriture du mess) et prendre un bain bien nécessaire.
L’entraînement de base comprenait la trigonométrie, les manœuvres et le cheval, puisque notre artillerie était tractée par des chevaux, quoique devant prochainement être motorisée. Une fois, je tombai du cheval et dévallai une colline. Réaction du lieutenant : « Oppenheim, s’il y avait des grades négatifs, ils seraient pour vous ».
Nous ne prenions pas cet entraînement et cette instruction bien au sérieux, puisqu’elle consistait essentiellement à nous préparer pour la guerre précédente. Le major, un officier de carrière de la Première Guerre mondiale, expliquait : « L’artillerie ne bouge jamais. Dans une guerre, vous serez plantés à un endroit, peut-être encore pour quatre ans. Assurez-vous seulement que les canons tirent au-dessus de nos propres lignes d’infanterie ». Cela semblait peu plausible, mais pas complètement, que nous ayons tous été influencés jusqu’à un certain point par la psychologie de la ligne Maginot – une ligne qui s’étendait depuis la France jusqu’à l’infranchissable canal Albert à la frontière belgo-hollandaise. Mais nous sentions aussi que nos activités n’avaient que peu de rapports avec le genre de conduite de la guerre, fondée sur les tanks et les avions, dont nous entendions parler (ayant cependant peu de temps pour lire les journaux).
La discipline, spécialement pendant notre entraînement de base, était assez stricte et illogique. Une fois, lors de la fête de sainte Barbe, il y eut une rumeur selon laquelle nous aurions une demi-journée de congés, sainte Barbe étant la sainte patronne des artilleurs. La rumeur fut confirmée au cours du déjeuner. Nous étions prêts à nous lever précipitamment quand le sergent chef pénétra dans le mess et dit : « Manger est un service comme les autres. Terminez de manger, puis partez ».
L’atmosphère dans notre chambrée était typique de l’armée, peut-être quelque peu plus relevée dans une chambrée de recrues belges. Un type d’un coin éloigné des Flandres se plaignait souvent que « mon femme » lui manquait (se trompant sur le genre du pronom). Il n’était jamais allé au théâtre et nous l’encourageâmes à aller au Théâtre du Parc pour voir cette pièce excitante Relâche. Il y alla, le pauvre ; dès lors, notre devise fut : « Mon femme connaît relâche ».
Le passage par une batterie-école ne nous donnait pour l’instant que le grade de sergent. Nous fûmes affectés à l’une des douze batteries de notre régiment, chacune consistant en quatre canons de 120 mm, désormais motorisés. Tout le régiment était alors devenu d’expression flamande et nous apprîmes les commandements dans cette langue ainsi que les mots habituels de l’armée. La monotonie de la vie en caserne était parfois égayée par des manœuvres sur le terrain et je savourais la beauté de la campagne autour de Bruxelles. Je fis aussi à cette époque quelques bons amis parmi mes camarades.
En tant que sergents, nous pouvions rester dehors jusqu’à minuit, mais nous devions frapper quand nous revenions. Un soir, j’étais assis sur le balcon à la maison quand, soudain, je vis une procession de jeunes couples tournant autour de la maison et entrant par la porte. Je les reconnus : pratiquement toute la batterie-école avec leurs petites amies (que je ne connaissais pas). Par un hasard du destin, mes parents étaient en dehors de la ville, j’avais la clé de la cave à vins et il y avait de bonnes réserves de capiteux Bourgogne. Ce furent des orgies dans chaque chambre. L’un d’entre nous remarqua : il est proche de minuit. Un volontaire alla frapper pour nous tous. Heureusement, le garde ne remarqua rien. Il revint et la soirée se prolongea jusqu’à ce qu’à ce que nous rentrions, titubant à travers la nuit et la porte (heureusement le garde ne remarqua toujours rien), afin d’être à temps pour le réveil. J’avais du mal à rester debout.
Dans les premiers jours de septembre 1939, quand l’Allemagne envahit la Pologne, on décréta la mobilisation générale en Belgique. Les réservistes furent rappelés et notre batterie était désormais composée de plus de nouveaux visages que d’anciens. Nous nous déplaçames vers un campement qui n’était qu’à quelques kilomètres de Bruxelles. Un chapelain arriva avec une petite valise, tout juste sortie de son monastère, un jeune homme fragile et timide. Il demanda à un officier, qui se trouvait être le médecin de l’unité, où il pouvait mettre cette valise. En produit typique de l’université de Bruxelles, l’officier répondit : « Fous tes bondieuseries là dans le coin ! » Ils devinrent de bons amis et j’ai entendu dire que le chapelain se conduisit héroïquement pendant la courte campagne.
Nos quatre canons d’artillerie furent enfouis profondément dans le sol et pointés… vers l’ouest. Cette « stratégie » était en concordance avec la politique du roi Léopold III de « neutralité » de la Belgique qui n’avait même pas marché pendant la Première Guerre mondiale. Tout cela semblait si irréel et la discipline était en conséquence relâchée. Un matin, nous remarquâmes que les tracteurs des quatre canons avaient disparu. Panique – et rires. Soudain, vers midi, il y eut de sourds grondements sur les pavés ronds de la grand-route proche. Les tracteurs ! leurs conducteurs, tous de Bruges, avaient passé la nuit à la maison.
La vie était assez facile et même plaisante pendant l’automne de la « drôle de guerre ». Le paysage était superbe (comme l’arrière-plan d’une peinture de Brueghel), le temps clément et les fermiers gentils avec nous. Le quartier général était situé dans un petit château dont la bibliothèque consistait en deux livres : la Bible et l’Annuaire de la noblesse belge.
À la fin du mois de septembre, je reçus la visite de mes parents. Ils étaient sur le point de partir pour les États-Unis afin de participer à un congrès de philosophie. Mais il était clair pour eux comme pour moi qu’ils ne reviendraient pas de sitôt. Je pouvais voir dans leurs yeux combien ils trouvaient pénible de me laisser derrière eux.
Finalement, notre unité se déplaça vers le nord en direction de la frontière hollandaise, non loin du canal Albert. Cette fois, les canons furent pointés vers l’est. C’était essentiellement un jeu d’attente, d’attente de ce qui devrait bien arriver un jour ou l’autre. Les soldats flamands écoutaient souvent la radio allemande qui diffusait une propagande diaboliquement intelligente à leur destination : « vous êtes de souche germanique ! », « ne servez pas les intérêts d’un État belge artificiel dominé par les Français ! », ou, pire, « les intérêts de l’impérialisme britannique, eux-mêmes asservis à la finance juive internationale de Wall Street ! ».
De manière ironique, mais non surprenante, l’extrême gauche parvenait à des conclusions similaires. Une fois, alors que je retournais à Bruxelles en permission, je rencontrai un ancien camarade d’école avec lequel j’avais de nombreuses discussions, un antinazi, antifasciste et stalinien de stricte obédience. Je lui dis : « Maintenant, enfin, nous sommes du même côté ». Il répondit : « Pas du tout. Ce conflit ne m’intéresse pas ; c’est une lutte entre les impérialisme rivaux de Berlin et de Paris-Londres. Je me moque de qui va l’emporter ». Je ne compris pas à cette époque qu’il suivait la ligne changeante du Parti communiste, ces changements réguliers reflétant les intérêts de politique étrangère de Moscou. Lui-même n’était probablement pas conscient de son rôle de marionnette. C’était l’époque du pacte germano-soviétique. Le jour même où l’Allemagne envahit l’Union soviétique, il devient sans doute à nouveau un « croisé de la démocratie » comme tous les communistes à travers le monde.
Le 8 mai 1940, il devint évident que l’Allemagne était sur le point de lancer une offensive à l’ouest. Dans de telles situations, je découvris que le moral est un phénomène collectif. Nous nous sentions confiants : le canal Albert est imprenable ; l’armée française est bien derrière nous ; nous sommes protégés par la RAF. Puis, le 10 mai, la rumeur vint, bientôt confirmée, que les Allemands avaient traversé le canal Albert, simplement en coupant les fils électriques, rendant impossible de faire sauter le pont qui l’enjambait. Immédiatement, le moral flancha, tandis que notre unité dut soudainement battre en retrait. Quoique nous connaissions le bombardement de Varsovie, je fus totalement surpris quand j’entendis et je vis des avions allemands volant sur nos têtes et frôlant presque la cime des arbres. Soudain, notre colonne s’arrêta. J’entendis quelques tirs de fusil. Comme nous étions armés seulement de carabines peu maniables, nous nous jetâmes, très peu héroïquement, dans les trous. Puis j’entendis une voix : « Raus ! » C’était un jeune soldat allemand, sans casque, un petit pistolet dans chaque main. Je devins un prisonnier de guerre, avec des milliers d’autres déjà alignés sur la grand-route proche. Si quelqu’un m’avait dit que je me trouverais au même endroit quatre ans plus tard comme officier américain, je l’aurais considéré comme fou.

Prisonnier de guerre (10 mi – fin août 1940)

Soudain je me trouvai perdu dans la colonne sans fin des prisonniers de guerre débraillés, marchant vers l’est, tandis que, sur la même route, l’armée allemande, arborant la svastika, faisait route vers l’ouest – une parade victorieuse de tanks énormes, d’unités d’artillerie et d’infanterie, les derniers chantant en chœur des chants martiaux avec des staccatos d’une joie artificielle. Ils n’eurent pas à tirer un seul coup de fusil.
Pour moi, cela signifiait la fin de tout ce qui avait valeur dans ma vie ; je ne me risquais pas à envisager mon avenir. En premier lieu, après m’être assuré qu’aucun garde allemand ne me regardait, je déchirai rapidement ma carte d’identité militaire et en jetai les morceaux afin de prendre un nouveau nom. Le premier qui me vint à l’esprit était Orban, un nom assez commun en Belgique. Ainsi, je devins Félix Orban qui avait perdu ses papiers.
Il y eut un moment de soulagement comique, le seul rire avant longtemps. Parmi les unités allemandes que nous croisions, il y avait une compagnie à bicyclette. Un des soldats ordonna à un prisonnier qui poussait son propre vélo de lui donner sa pompe. Ce à quoi ce dernier cria à l’Allemand : « Was ist denn das für eine Organisazion ! Eine ganze Radfahr Kompanie und keine Pumpe ! » Aucun de nous ne put se retenir de rire, pas les Allemands, naturellement.
Ce jour nous marchâmes au-delà de la frontière hollandaise jusqu’à Maastricht, d’abord à travers une banlieue soignée typique avec de petites maisons coquettes. Beaucoup regardaient le spectacle affligeant à travers leurs porches. Une femme fit un signe presque imperceptible, peut-être dirigé vers moi. Un moment, je fus prêt d’accepter ce que j’interprétais comme une invitation à m’évader. Je pris en compte le risque, pour moi et peut-être plus encore pour elle et continuai ma route.
Cette nuit, environ une centaine d’entre nous furent conduits dans un monastère de nonnes abandonné, situé au centre de la ville, où l’on nous donna à manger et où nous fûmes enfermés pour la nuit. Je montai l’escalier jusqu’au dernier étage, ouvrant la porte où était inscrit « Zuster Maria » et me trouvai dans une cellule avec un lit confortable et même un peu d’aspirine sur la table de nuit. Elle offrait une vue sur le pont enjambant la rivière Mass (que je reconnus récemment sur une photo du New York Times alors que Maastricht figurait en bonne place dans l’actualité). Ce pont fut bombardé plusieurs fois cette nuit par la RAF. Ils le manquèrent malheureusement, mais ils ratèrent heureusement aussi le monastère avec « ma » chambre.
Le jour suivant nous dûmes traverser la frontière allemande peu éloignée. Ce fut un étrange sentiment de revenir en Allemagne après sept ans dans ces conditions. Un long train de marchandises nous attendait. Je me rappelle intensément le voyage long et inconfortable plus loin vers l’est. Finalement, on nous ordonna « Raus ! » de marcher vers un camp proche. Je découvris plus tard qu’il était situé quelque part entre Hanovre et Hambourg. Nous passâmes devant un sergent assis à une table qui notait nos noms. Je dis « Félix Orban » et l’on ne me demanda pas mes papiers.
Je fus assigné à l’une de ces innombrables baraques à un étage, chacune avec des couchettes triples. Quelques-uns d’entre nous furent mis au travail et on leur donna la nourriture adéquate. La majorité, dont j’étais, furent laissés à l’oisiveté et à des rations de famine : une fois par jour quelques pommes de terre qui, une fois épluchées, se révélaient noires à l’intérieur et un quignon de pain noir, qu’il fallait diviser par cinq. Je découvris rapidement que la faim rend les gens minables. Dans notre groupe, nous tirions à pile ou face pour savoir qui avait le « droit » de couper le quignon en cinq parts dont il valait mieux qu’elles fussent égales ! Un autre tirage au sort pour déterminer qui pouvait choisir le premier entre ces parts supposées égales et ainsi de suite jusqu’à la dernière. Cependant, ceux d’entre nous qui travaillaient nous apportaient parfois un peu de la nourriture qu’ils avaient gagnée, seulement par bonté d’âme. Certains échangeaient leur ration de pain contre une cigarette.
Tous dans ma baraque étaient flamands. Cinq appartenaient à mon ancienne unité. À eux j’expliquai pourquoi j’étais maintenant Orban. Aucun d’entre eux n’étaient au courant du fait que j’étais juif. Heureusement, je pus les convaincre. D’autres auraient pu être prêts à me trahir pour une miche de pain.
Un nationaliste flamand fut chargé de nos baraquements. Chaque soir il traduisait le journal allemand en flamand à notre attention avec des intonations enthousiastes : « La Belgique a sagement capitulé ; nous (oui, « nous » !) avons traversé la Marne ; l’Italie a rejoint notre camp ; nous sommes entrés triomphalement à Paris ; les Britanniques ont trahi leurs alliés français et ont fui Dunkerque ; la France a abandonné ; bientôt les laquais de la haute finance juive vont solliciter la paix ». Je devais écouter, en silence, encouragé par l’un de mes camarades qui me chuchota : « Félix, mets ton idéalisme dans la poche ! » Il n’était pas facile pour moi d’écouter des mensonges si évidents et encore moins d’accepter que cela était vrai, m’enfermant dans ma croyance que, au moins pour moi, tout était perdu.
Toutes les quelques semaines, on nous remettait des listes sur lesquelles nous devions écrire nos noms suivis soit de « francophone », soit de « d’expression flamande ». On nous disait : « La Belgique n’existe plus, pour autant que cela ait jamais été autre chose qu’une création artificielle des Anglais ». Chaque fois, j’écrivais : « Félix Orban, flamand », me rappelant la politique allemande de Divide et impera à l’époque de l’occupation de la Belgique pendant la Première Guerre mondiale, qui consistait à attirer les Flamands par des traitements favorables. Je surpris un garde allemand disant à un autre : « C’est étonnant, je ne parviens pas à distinguer qui est de la race flamande et qui appartient à la race wallonne (sic) ». En effet, de nombreux Belges francophones sont de type blond germanique et beaucoup de Flamands ont un air méditerranéen, en raison de l’époque des Pays-Bas hispaniques du XVIe siècle.
En juillet, si je me souviens bien, un Belge qui avait été condamné pour haute trahison pendant la Première Guerre mondiale et s’était enfui en Allemagne visita le camp afin de déterminer si ceux qui s’étaient proclamés flamands l’avaient fait sans mentir. Je sentis qu’une épée de Damoclès était suspendue sur ma tête pendant une semaine. Par un hasard de la fortune, je ne fus pas l’un de ceux choisis pour passer un interrogatoire. Autrement, « toute la vérité » aurait éclaté après quelques questions.
Cette frayeur mise à part, les jours et les semaines passaient dans une morne vie végétative. J’avais égaré mes lunettes, mais il n’y avait de toute manière rien à lire. Il n’y avait pas non plus de calendrier et je perdis mon sens du temps et même une partie de ma mémoire. Je ne parvenais pas à me rappeler le premier thème de la Symphonie héroïque de Beethoven. Je pris une résolution : si je devais un jour mener à nouveau une vie normale, je ne perdrais pas un moment, mais la vivrais pleinement, qu’il s’agisse de loisir ou de travail (dans cet ordre).
Le camp était divisé en groupes « ethniques » : Flamands, Wallons, Hollandais, Français, Polonais (que je ne vis jamais). Les Alsaciens furent vite relâchés et versés dans l’armée allemande. Une rumeur voulait que les Corse, Bretons, Basques avaient également été séparés des autres Français. La machine à rumeur était en mouvement perpétuel : on laisse les Polonais mourir de faim ; nous serions bientôt tous libérés ; non, nous serions tous envoyés plus à l’est pour travailler dans les mines de charbon.
Une fois, alors que je me promenais le long du fil de fer barbelé « nous » séparant des Belges francophones, je reconnus de l’autre côté du grillage un bon ami de Bruxelles. Nous eûmes une longue conversation à travers la palissade. Je lui demandais pourquoi il n’était pas de notre côté. Il me répondit qu’il était trop dégoûté par les nationalistes flamands.
Quand les listes durent à nouveau être remplies après trois mois, les Allemands dirent : « À partir de maintenant, ce que vous écrivez n’a plus d’importance ; faites comme vous voulez ! » Je me dis : cela signifie que cela a de l’importance et agis en conséquence. Les quelques-uns qui avaient indiqué « francophones » furent rapidement transférés de l’autre côté de la clôture. Quelques jours plus tard, nous reçûmes quelques simples feuilles de salade. Je n’ai jamais eu autant de plaisir à un « repas », avant ou depuis. Puis, après environ quatre mois de captivité, nous fûmes relâchés, pendant que les francophones (parmi lesquels mon ami) furent emmenés en captivité pour cinq ans, jusqu’à la fin de la guerre.
Je n’ai gardé aucun souvenir du voyage en train de retour. Je me rappelle seulement que nous nous retrouvâmes enfermés dans la cour d’un entrepôt à Anvers pour recevoir nos papiers de décharge. Nous attendions et attendions toujours et rien n’arriva. Finalement, un officier apparut et annonça : « Nous avons fait une erreur ; vous allez immédiatement être envoyés de nouveau en Allemagne ». Ce fut le point bas et certains devinrent à moitié fous. Une autre attente qui nous sembla sans fin. Soudain, la porte s’ouvrit. Nous nous précipitâmes tous dehors, sans papiers.
Je ne me souviens plus comment je me rendis à la gare, comment je payai le billet jusqu’à Bruxelles (à moins que je ne l’aie obtenu gratuitement) et comment j’allai à la maison d’un ami. Je me rappelle que je fus accueilli chaleureusement par lui et sa famille qui me donnèrent un « vrai » repas et des vêtements civils. J’étais libre – sous l’occupation.

De Bruxelles à Princeton (septembre 1940 – 1er janvier 1941)

Pendant la première année, l’occupation allemande de la Belgique fut « correcte ». Je n’ai pas entendu parler d’arrestations, encore moins de déportations et d’exécutions. Tout cela devait changer plus tard et l’un de mes meilleurs amis fut exécuté. La raison en était que la Belgique, de même que le nord de la France, était placé sous administration militaire et non nazie. Il n’y avait pas de Gauleiter comme aux Pays-Bas et dans d’autres pays occupés. Le commandant militaire, le général von Falkenhausen, était l’un de ces aristocrates prussiens du genre Junker, plein de mépris pour la plèbe nazie – mais à mon sens, pas moins dangereux sur le long terme. Dès lors, à cette époque la vie continuait, dans l’ensemble, normalement. Le moral était élevé car chacun écoutait clandestinement la BBC. L’orchestre philharmonique de Berlin donna un concert à Bruxelles sous la direction de Herbert von Karajan. Personne n’y alla et l’énorme salle de concert demeura vide, si l’on excepte quelques militaires allemands. J’assurai le tutorat d’un étudiant en logique, dont le cours était donné par un professeur juif de l’université de Bruxelles (qui fut ensuite fermée par les Allemands en tant que foyer du libéralisme).
Je n’avais qu’un seul but : rejoindre ma famille aux États-Unis. Cela n’était pas aussi difficile que cela le devint plus tard. La politique officieuse, du moins en Belgique, était : plus de juifs partent, mieux c’est pour l’Allemagne. En pratique, cela n’était pas dépourvu de risques.
Je repris mon ancienne identité. Je ne sais comment je remis la main sur mon passeport, toujours valide. Je ne pouvais pas rentrer à la maison, car elle avait été récupérée par les Allemands. Un ami de mes parents en avait ôté les tableaux qui avaient le plus de valeur pour les entreposer sous son nom dans une banque ; ils furent récupérés après la guerre. Le directeur de la Croix Rouge belge me proposa de me faire de faux papiers et me mit en contact avec un homme qui pouvait me conduire en France en zone libre. Le rendez-vous avait été fixé un jour convenu à 23 heures place Royale. Au dernier moment, je sentis que je ne pouvais lui faire confiance. Envisageait-il de me livrer à la Gestapo de la France de Vichy ? Je ne le saurai jamais ; mais je décidai qu’il était plus prudent de procéder « légalement ».
Aucun consulat ne délivrait de visas, sauf celui de Saint-Domingue à Anvers. C’était naturellement un faux visa qui coûtait une fortune – un racket organisé par les juifs pour les juifs qui pouvaient se le permettre. C’était répugnant. Je le leur dis, mais pris le visa.
Début octobre, je rencontrai un ami de ma famille éloignée, un Italien qui devait aller à Paris et se proposait de me prendre avec lui. Il n’y avait pas de problèmes pour lui, car sa voiture avait une plaque d’immatriculation italienne, mais c’était assez risqué pour moi. Nous partîmes la nuit et arrivâmes à la frontière franco-belge alors qu’il faisait encore nuit. Je retins mon souffle. La police de la frontière allemande examina ses papiers, mais ne sembla pas m’apercevoir dans le noir. Peu de temps après, le soleil se leva sur la cathédrale de Laon sur le sommet de la colline, émergeant progressivement d’une bande de nuages blancs – La cathédrale engloutie. Je me demandais si je verrais à nouveau de telles merveilles.
Nous nous séparâmes à Paris, rempli d’Allemands en uniformes. C’était incongru ! Je pris le train pour Bayonne, près de la frontière espagnole, encore en zone occupée. Pourquoi Bayonne ? La Sofina, une société belge d’électricité (qui avait installé des systèmes de tramways de Buenos Aires à Pékin) avait organisé une sorte de ligne de chemins de fer clandestine au profit de gens dans ma situation. À Bruxelles, j’avais reçu les noms et adresses de personnes à contacter à Bayonne, Madrid et Lisbonne. À Bayonne, c’était un avocat. Je l’appelai et me rendis à son bureau à l’horaire indiqué. Il y avait là aussi le consul du Portugal que l’avocat dut convaincre de me donner un visa de transit. Il fit un plaidoyer éloquent dans le grand genre français, me présentant comme un officier supérieur belge qui avait de justesse échappé au peloton d’exécution. Cela fonctionna. L’avocat m’aiguilla vers une pension de famille où je devais attendre le feu vert. Je fus surpris par l’attitude du propriétaire : « Les Allemands sont corrects et polis ; mais les Anglais, voilà les responsables ; ils nous ont abandonnés à Dunkerque ».
Finalement, après plus de deux semaines, je reçus le signal. Je pris le taxi jusqu’à la frontière franco-espagnole à Hendaye. Autre obstacle : le poste-frontière français, contrôlé par les Allemands. Ils examinèrent mon passeport et ouvrirent la barrière. Je parcourus le pont séparant la France et l’Espagne. Au milieu, une autre barrière : le contrôle espagnol des passeports. L’officier dit : « Votre visa portugais a expiré, retournez en arrière ! » J’empruntai le pont dans l’autre sens. Mais les Allemands, au lieu de lever la barrière, dirent : « Vous avez quitté la France ; nous ne pouvez pas revenir ». Je ne me rappelle plus combien de temps je restai au milieu, pris, comme une souris, entre deux barrières. Finalement, les Allemands se laissèrent fléchir.
Je me rendis directement au consulat portugais à Bayonne pour renouveler mon visa. Le consul le fit, très obligeamment, et je fis une autre tentative. À nouveau, les Allemands me laissèrent passer, mais l’officier espagnol demanda : « Quelle est la preuve que vous quittez la France occupée légalement ? » Je rebroussai chemin une nouvelle fois. Je me dis : avec les Allemands, tu dois utiliser leurs méthodes. J’avisai un sergent à travers la barrière et lui criai en allemand : « Venez immédiatement avec moi du côté espagnol et expliquez aux Espagnols que je pars légalement ». Il obéit d’un air penaud. Il s’avérait qu’il était à moitié italien, du sud Tyrol, et qu’il détestait les Allemands. Nous parlâmes italien. Cela aida. Il persuada l’officier espagnol de me laisser passer. Je pris le train de nuit d’Irun à Madrid.
Je fus assigné par mon contact de la Sofina à un hôtel pour attendre un nouveau feu vert. Juste par curiosité, je me rendis au consulat belge. Réaction du consul : « Mais que faites-vous en Espagne ? Comment se fait-il que nous n’avez pas été emprisonné à Miranda ? » Il était, en effet, dangereux pour des Belges en âge d’être incorporé d’être en Espagne, dans la mesure où beaucoup avaient combattu du côté républicain. Beaucoup étaient pris par la police et jetés au camp de concentration de Miranda. J’en connaissais à qui cela était arrivé. Là, ils furent gardés jusqu’au jour même où les Allemands perdirent la bataille de Stalingrad. Le consul me conseilla : « Vous feriez mieux de passer aussi inaperçu que possible ; surtout, ne vous asseyez pas dans les cafés ! » Je suivis son conseil et passai la plupart de mon temps au musée du Prado, sombre et non chauffé.
L’atmosphère à Madrid était déplaisante. C’était le moment où l’Espagne inclinait vers Hitler (quoiqu’elle fut assez intelligente pour demeurer neutre, à la différence de Mussolini). Je me rappelle l’exposition d’un grand arbre de Noël à l’office de tourisme allemand avec une crèche et une légende : c’est ainsi que nous célébrons Noël en Allemagne (alors même que l’idéologie nazie exaltait le paganisme allemand comme opposé à la mythologie chrétienne du péché originel).
À nouveau, une longue attente du « signal ». Quand il vint, je me décidai à prendre l’avion pour Lisbonne pour éviter la frontière au milieu de nulle part. C’était mon premier voyage en avion. À l’aéroport de Lisbonne, nouveau contrôle des passeports : « Où allez-vous ? » « À Saint-Domingue ». « Ce visa est un faux ». « Je me dirige en fait vers les États-Unis ». « Vous n’avez pas de visa ». « Puis-je appeler le bureau de la Sofina ici à Lisbonne ». « Non ». Je fus jeté dans la prison de l’aéroport, une simple cellule sans fenêtre ni lit, où je passai la nuit, gardé par un soldat qui jurait. Le matin suivant, je fus obligé de prendre un avion vers Madrid, à mes propres frais – élevés. De manière évidente, le « signal » avait été une erreur.
Retourner à Madrid était une nouvelle déprime, ainsi que l’attente à l’hôtel pour un nouveau signe. Celui-ci se révéla correcte et j’arrivai à Lisbonne sans incident, à nouveau par avion.
Je trouvai le contraste frappant entre l’aspect terne de Madrid et la beauté de Lisbonne. Surtout, l’atmosphère était largement différente. Quoique le Portugal fût une dictature autoritaire comme l’Espagne, la population paraissait entièrement du côté des Alliés à en juger par le nombre d’insignes de la RAF aux boutonnières. Surtout, ce fut ma première occasion de communiquer avec mes parents, au moins par télégraphe (non par téléphone). Je rencontrai aussi la sœur de l’un de mes meilleurs amis ; elle avait fait le chemin d’Anvers à Lisbonne par une route différente.
À nouveau, je demeurais dans un hôtel indiqué par le contact du bureau de la Sofina à Lisbonne. À nouveau, j’attendis, cette fois le visa américain pour réfugiés politiques que mes parents avaient été capables de faire établir avec l’aide d’un ancien Premier ministre belge qui vivait à ce moment-là aux États-Unis. Il parvint finalement au consulat américain. L’obtenir nécessita de faire une longue queue, beaucoup de paperasseries et de discussions avec un personnel peu amène.
Finalement, vers le 20 décembre, je pris le bateau, un vieux cargo cubain transformé en un paquebot de fortune pour passagers américains. Il était plein de réfugiés, parmi lesquels la sœur de mon ami. Mon compagnon de cabine était un aristocrate agréable, cultivé et raffiné. Son nom n’était pas inscrit, mais je découvris dans un récent article de journal qu’il était, à n’en pas douter, Antoine de Saint-Exupéry, auteur du Petit Prince.
Après douze jours de traversée agitée, le bateau appareilla au port de New York. Il y eut un dernier obstacle : attendre sur le pont inférieur dans une grande queue pour passer la très longue procédure d’immigration, sachant que mes parents et mon frère m’attendaient sur le quai au-delà. Finalement, je pus les embrasser. Nous prîmes le train pour Princeton où mes parents vivaient.

L’université de Princeton (février 1941 – juin 1942)

En tant qu’étranger je ne fus pas autorisé à me porter volontaire pour le service militaire dans l’armée américaine, mais dus attendre jusqu’à ce que je sois incorporé. Cela prendrait un certain temps (qui dura même au-delà de Pearl Harbor). Je pouvais par conséquence espérer une période de liberté.
Un ami de mes parents, professeur de droit international à l’université de Princeton, se proposa de me faire admettre comme étudiant diplômé dans le département de science politique. Avec mon doctorat en droit de Bruxelles, je n’aurais qu’à suivre quelques séminaires et à rédiger une thèse pour obtenir un Ph. D. J’acceptai avec enthousiasme car je vis là la possibilité d’une carrière universitaire après la guerre. Cela avait toujours été mon but, mais il y avait peu de possibilités en Belgique avec ses quatre universités, dont une flamande et une catholique. Je fus admis, ne suivant que quatre séminaires avec les examens écrits correspondants. Un réfugié était naturellement encore une curiosité.
Ainsi devins-je à nouveau un étudiant. Je fus surpris et même d’une certaine manière choqué par l’attitude insouciante des étudiants en général. Ils semblaient assez peu affectés par les événements tragiques en Europe. L’isolationnisme et le sentiment anglophobe étaient puissants et ne commencèrent à diminuer progressivement qu’après Pearl Harbor.
La principale difficulté de mes études était ma connaissance insuffisante de l’anglais. Au cours du premier séminaire auquel j’assistais, un étudiant fit un exposé auquel je compris difficilement un mot. Après le cours, je demandai à un autre étudiant : « Quelle langue parlait-il ? ». Il était de Caroline du Sud.
Le droit constitutionnel américain était pour le moins un défi. J’appris l’anglais en étudiant Marbury v. Madison et d’autres arrêts de la Cour suprême américaine (en même temps que le manuel de conduite du New Jersey). En outre, j’avais d’abord bien des difficultés à me familiariser avec l’accent mal articulé du Middle-West du professeur Edward Corwin et je n’entendais rien du système judiciaire et des institutions politiques américains. Je devais connaître environ cent décisions de la Cour suprême pour l’examen final.
La théorie politique et les relations internationales ne constituaient pas un problème, mais le séminaire de logique de niveau supérieur, animé par Alonzo Church, n’était pas facile. Je crois que je compris pendant une minute la démonstration du théorème de Godel, puis tout disparut.
Je fus capable de « vendre » comme thèse une version révisée d’un papier que j’avais écrit à Bruxelles – autre avantage d’être un des premiers réfugiés. Il portait sur l’application de l’analyse logique à la pensée juridique. J’ai depuis longtemps désavoué ce texte, mais il fut accepté comme dissertation et publié, pour partie, dans Philosophie de la Science. Pendant la soutenance orale, Corwin contesta et Church défendit que j’avais le « droit » d’appliquer la « terminologie de Carnap » aux concepts juridiques et je pus demeurer silencieux. Finalement, Corwin déclara : « Dans la mesure où je ne comprends pas ce qu’il a écrit, il doit y avoir quelque chose à en tirer ». Dès lors, en juin 1942, après trois semestres, on me délivra mon Ph. D. au cours d’une cérémonie dans la chapelle de l’université de Princeton – alors que j’étais déjà en uniforme. J’avais été incorporé une semaine auparavant – à nouveau une combinaison de diplôme et d’uniforme, comme à Bruxelles exactement quatre années avant.

L’armée américaine (juin 1942 – 1er janvier 1946)

Je fus d’abord envoyé au camp Ritchie dans le Maryland, composé presque exclusivement d’étrangers : c’était la tour de Babel. L’histoire circulait selon laquelle quand on avait demandé à l’un d’entre nous combien de langues il connaissait, il avait répondu : « Moi parler doze langages, l’inglai c’est le mieux ».
Le premier jour, alors que nous nous tenions alignés, le sergent, né américain, me tira et me dit : « Vous travaillerez pour le major ». Savait-il que j’avais un Ph. D. ? Je pensais m’asseoir devant une machine à écrire, jusqu’à ce qu’il m’apporte un balai.
Nous passions notre temps à remplir des papiers, essentiellement en vue de notre prochaine naturalisation qui pouvait être obtenue par les étrangers en uniforme américain après quelques semaines. Un sergent, probablement du FBI, vint vers moi avec un questionnaire interminable : « Avez-vous juré allégeance à un gouvernement étranger ou à un roi ? » « Oui, au roi des Belges ». « Mais ne voulez-vous pas devenir américain ? » « Si, bien sûr, pourquoi sinon voudrais-je remplir tous ces papiers ? Mais jusqu’à ce que je sois naturalisé, je suis belge ». « Bon, de toutes manières, la Belgique, c’est maintenant l’Allemagne ». Alors je me mis en colère : « Écoutez, au moment où les États-Unis faisaient commerce avec Hitler, la Belgique combattait l’Allemagne » (sans succès, mais je ne le dis pas). Un parmi plusieurs centaines de GIs, je fus naturalisé au cours d’une grande cérémonie en plein air.
Évidemment, dans la perspective d’acquérir les compétences requises, on m’ordonna de rejoindre un bataillon de ballons de barrage à Sault Sainte-Marie, là haut à la frontière canadienne. Afin de stimuler notre moral, on nous expliqua que les écluses séparant le Lac Supérieur du Lac Michigan étaient de la plus grande importance sur le plan militaire, qu’elles n’étaient qu’à cinq heures de vol des îles tenues par les Japonais, que l’ennemi pouvait les attaquer à tout instant et que les longs câbles attachés aux ballons pourraient couper les avions ennemis en deux. Rien ne se passa.
Ainsi, j’étais à nouveau un simple soldat sous un autre uniforme. Mon impression, peut-être superficielle, était que la plupart des GIs avaient perdu leur individualité et formaient un groupe homogène, si on les comparait aux soldats belges indisciplinés. Les GIs avaient tendance à obéir aux ordres sans les critiquer et volontairement, grand avantage pour une armée. Pour anticiper : de nombreux GIs dans les zones libérées en Europe comprenaient difficilement pourquoi ils étaient là, particulièrement après la défaite de l’Allemagne ; pourtant, ils continuaient à faire leur devoir très consciencieusement en dépit de leur forte envie de rentrer chez eux.
Après quelques semaines, je fus à nouveau transféré, cette fois-ci au programme d’entraînement spécialisé de l’armée à l’université de l’Illinois à Urbana pour apprendre le français ! Était-ce le résultat de tous les papiers remplis au camp Ritchie ? L’instructeur ne m’en voulait pas de ne pas assister à ses cours, dans la mesure où son français était quelque peu chancelant. Au lieu de cela, je passais mes jours à la bibliothèque de l’université de vraies vacances !
Finalement, l’armée trouva l’endroit où je pourrais être de quelque utilité, à savoir le bureau des services stratégiques (Office of Strategic Services – OSS) à Washington, plus précisément la section de l’Europe de l’Ouest de sa division de recherche et analyse. La plupart de mes collègues étaient d’éminents professeurs d’histoire moderne ou d’économie, un grand nombre venant de Harvard, notamment William Langer, Stuart Hughes, Arthur Schlesinger Jr. Mon travail consistait à digérer un flot d’informations sur la Belgique occupée qui arrivaient par divers canaux : la situation politique, les conditions économiques, les décisions des autorités d’occupation, les activités de collaboration et de résistance, mais aussi les orientations politiques du gouvernement belge en exil à Londres. Nos rapports hebdomadaires étaient transmis à différentes agences, mais il n’y avait pas de possibilité de savoir si l’information était traduite en décisions politiques concrètes.
Je n’avais pas à me plaindre. Je vivais une vie essentiellement civile en uniforme. J’habitais une chambre dans l’appartement d’une famille agréable dans la partie haute de Connecticut Avenue et me rendais à mon travail par bus pour y être à 9 heures du matin pour retourner à la maison à 17 heures. Quel soulagement d’être en dehors d’une structure militaire de commandement ! Une fois, alors que je prenais mon petit-déjeuner dans mon drugstore habituel, un impétueux lieutenant des Marines vint vers mois avec l’intention évidente de m’arrêter en tant que déserteur. Quand je montrai ma carte de l’OSS, il partit furieux.
Au milieu de l’année 1943, la plupart d’entre nous furent progressivement transférés au bureau londonien de l’OSS. Mon tour vint aussi et je fus envoyé à Fort Hamilton à Brooklyn, lieu d’appontement des bateaux militaires partant pour l’Angleterre. Les tâches serviles étaient accomplies par des prisonniers de guerre italiens qui avaient été capturés au cours de la campagne d’Afrique du nord. L’un d’entre eux me dit combien il était content d’être en dehors de la guerre. Mon discours, à ce moment-là très idéaliste, sur la nécessité de combattre le fascisme ne l’impressionna pas. Le jour du départ, je fus l’un de ces GIs marchant en colonne vers le bateau, transpirant dans la chaleur de l’été, casqué et chargé d’un masque à gaz, d’un fusil, etc. une photo pour le New Yorker. Soudain, j’entendis une voix en ma direction : « Coraggio ! » C’était mon ami italien, assis sur une branche, qui m’avait apostrophé. La bateau se révéla être le Queen Elizabeth, le plus grand du monde, capable de déjouer tout sous-marin en raison de sa vitesse, sans qu’il soit besoin de le convoyer. Nous étions douze mille GIs. Je trouvai une cabine « certifiée pour accueillir deux marins » ; nous étions douze. La salle à manger lambrissée de première classe était en fonction vingt-quatre heures par jour. Chaque soldat avait droit à deux repas qui pouvaient être pris n’importe quand le jour ou la nuit. Après moins de cinq jours, nous débarquions à Glasgow, un temps record, et certains d’entre nous prirent le train pour Londres.
La division de recherche et d’analyse de l’OSS était associée à sa contrepartie britannique et hébergée dans le même immeuble. Quand je retournai à Londres plusieurs années après pour donner une conférence à la London School of Economics, l’endroit me sembla familier ; c’était le bâtiment où j’avais travaillé chaque jour en 1943-1944. Le directeur était un civil britannique, un homme très cultivé. Mon travail était substantiellement le même qu’à Washington, mais plus intéressant parce que j’étais plus près du théâtre des opérations et que je connaissais plusieurs membres du gouvernement belge à Londres. Comme à Washington, je vivais comme un civil. J’habitais avec un groupe d’amis belges qui appartenaient soit à l’administration soit à l’armée. L’un d’entre eux fut parachuté en Normandie derrière les lignes ennemies et revint avec un délicieux camembert. Je retrouvai aussi mon meilleur ami américain, un Canadien qui avait été naturalisé comme moi au camp Ritchie.
C’était l’époque des V1 et des V2. Paradoxalement, quand on pouvait entendre le bruit menaçant, le danger n’était pas encore présent ou était déjà passé, faisant des victimes ailleurs. C’était le silence qui était effrayant. Cependant, le moral était élevé. Quand les sirènes signalaient un raid aérien retentissaient, personne au bureau ne se rendait aux abris. Le faire aurait été de mauvais goût. Pourtant, quand je revins là un jour, un immeuble proche avait été soufflé et l’on me dit qu’il y avait de nombreuses victimes. Malgré tout, il y avait des concerts à midi au British Museum et des représentations théâtrales en fin d’après-midi.
Peu de temps après le jour du débarquement, je reçus ma nouvelle affectation et m’envollai de manière peu héroïque dans un avion militaire pour Paris. Je n’oublierai jamais le contraste soudain entre la grisaille du Londres en guerre et la beauté radieuse du Paris libéré. Le quartier général de l’OSS était situé dans un immeuble des Champs-Élysées, pas encore défigurés par des enseignes lumineuses criardes. Une loi voulait qu’on ne pouvait pas être envoyé dans son pays d’origine, probablement sans que cela ait de rapport avec le fait qu’on manquerait d’objectivité. Je fis beaucoup d’efforts pour persuader les hauts gradés que la Belgique était l’endroit où je pourrais exercer mes fonctions de la manière la plus efficace.
Vers septembre 1944, je fus envoyé dans Bruxelles libéré. Le voyage en train prit onze heures au lieu des trois habituelles. Seule une voie était en service et aucune route directe. Je n’ai pas besoin de décrire ma joie de redécouvrir les endroits familiers, heureusement intacts, et, plus encore, de revoir des amis et des membres de ma famille qui étaient restés, et ma tristesse devant la disparition de certains, victimes de l’occupation allemande. L’un de mes meilleurs amis juifs revint plus tard de l’un des pires camps de concentration en Pologne, où il avait survécu miraculeusement.
Le bureau de l’OSS se composait d’un major, un Américain d’origine belge très sympathique, de moi-même et de deux simples soldats. Le bureau était installé dans une maison confortable à la hauteur de l’avenue des Arts et je trouvai un appartement douillet à proximité. La concierge était disposée à préparer les repas quand j’avais des « invités », de nombreux collègues du bureau de Paris qui passaient.
L’année à Bruxelles de fin 1944 à fin 1945 fut l’une des plus intéressantes de ma vie, quelque chose que peu de gens peuvent dire de leur expérience militaire. C’était essentiellement une activité de correspondant de presse. Mes rapports n’allaient pas seulement via Paris à Washington, mais aussi à l’ambassadeur des États-Unis en Belgique qui n’avait pratiquement pas de services à ce moment-là. C’était une époque exaltante. Différents partis politiques avaient surgi de la période de l’Occupation ; d’anciens groupes de résistants répugnaient à abandonner leur rôle ; les partis communiste et socialiste se battaient pour le contrôle des syndicats nouvellement organisés et j’expliquai pourquoi le dernier l’emporterait à la différence de la France. De nombreux problèmes existaient tels le châtiment des collaborateurs, le renouveau de l’antagonisme entre Flamands et Wallons, entre catholiques et libres penseurs, entre ceux qui voulaient que le roi Léopold III abdique en raison de son rôle ambigu pendant l’Occupation et ceux qui lui restaient fidèles. J’obtins le « scoop » d’une réunion secrète en Autriche qui aboutit finalement à l’abdication du roi.
J’étais libre d’aller où je voulais, soit habillé en civil, soit en uniforme suivant le cas. Comme la Belgique était dans la zone militaire britannique, les uniformes américains étaient pratiquement inconnus. Quand je retournai Chez Léon près de la Grand’ Place où j’allais souvent manger alors que je portais l’uniforme belge, la patronne me reconnut et me dit en dialecte bruxellois : « Alors, ça fait que tu es maintenant définitif à l’armée ». J’étais souvent pris pour une huile et les gens que j’interrogeais me disaient parfois : « Dites à votre gouvernement que ». Mes amis m’appelaient « l’œil de Washington » (au même titre que les agents soviétiques étaient appelés « l’œil de Moscou »).
J’assistais aux sessions parlementaires, aux conventions des partis et des syndicats et je profitais de mes contacts avec les fonctionnaires pour remonter aux cabinets des ministres. L’un de mes meilleurs amis était le chef de la sécurité militaire (qui correspondait à la fois au FBI et à la CIA). Le directeur du Musée des Beaux Arts, qui revenait juste d’inspecter les peintures que les Allemands avaient volées et entreposées dans une mine en Autriche, me dit : « Songez donc ! Les GIs classaient les peintures : les nus d’un côté ! »
J’avais ma propre jeep et me rendais en province, par exemple lorsqu’une grève se déclenchait dans une mine de charbon afin de déterminer qui était derrière. Les communistes ? Il semblait que c’était, de manière générale et partout, la seule question qui intéressait les politiques de Washington. Ils ne semblaient pas se soucier du pouvoir croissant des mouvements d’extrême droite dans les pays libérés, y compris plus tard en Allemagne, quoiqu’ils fussent, à mon sens, non moins dangereux.
Les week-ends, avec la permission au moins tacite du major, je rendais souvent visite à des amis qui vivaient à la campagne, aussi loin que les Ardennes. Ils aimaient effectuer les voyages dans ma jeep, parfois chargée d’enfants et même d’une chèvre (j’ai encore la photo). Je me rendis aussi à l’endroit où j’avais été capturé cinq ans plus tôt.
La situation économique et alimentaire était meilleure en Belgique que dans les autres zones libérées, parce qu’Anvers était le porte d’entrée pour les forces alliées et que beaucoup de travailleurs avaient été engagés par elles, payés en dollars. Quand je pris le train pour Paris pour être nommé officier, les casiers à bagages dans mon compartiment étaient chargés de valises et de paquets pleins à craquer. Le préposé des douanes belges ouvrait la porte du compartiment et avertissait : « Il est interdit d’exporter du café, du fromage, de la viande, etc. ; vous êtes prévenus ». Quelques minutes plus tard, un autre douanier demanda : « Rien à déclarer ». Huit voix crièrent : « Non ». Il déchira un paquet et un gros jambon apparut. « Et ça ? » Les huit passagers répondirent : « N’avez-vous pas honte ? Nous allons aider nos amis français qui n’ont que des rations de famine ». Il partit piteusement.
Pour devenir officier, je devais passer un examen devant un jury d’une douzaine d’officiers. On me posa la question habituelle : « Pourquoi voulez-vous devenir officier ? » Au lieu de répondre de manière courante, « parce que je crois que je pourrais mieux servir mon pays », je répondis : « Parce qu’il me semble qu’il pourrait être embarrassant pour les États-Unis que le Premier ministre belge soit interrogé par un sergent ». Ainsi, je devins deuxième lieutenant, le plus haut grade que j’ai jamais atteint dans quelque armée où j’ai servi.
Finalement, je pris un bateau militaire du Havre jusqu’à New York, où j’arrivai le jour du Nouvel an 1946, exactement cinq ans après ma première arrivée. Ainsi, à trente-deux ans, je pus commencer une vie « normale », devenant successivement professeur, mari, père et, en dernier et non par ordre d’importance, grand-père.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Tenzer