Les idées politiques au secours de la sociologie de la mobilisation

Les idées politiques au secours de la sociologie de la mobilisation

Isabelle Saporta

De plus en plus, on s’interroge sur la pertinence de la philosophie politique dans l’appréhension du présent. Bien que Pierre Rosanvallon ait proposé, dans sa leçon inaugurale au Collège de France , d’éclairer celui-ci à l’aide d’expériences passées, pareille investigation reste difficile à faire accepter dans le milieu de la sociologie politique et, plus particulièrement, de celle connue sous le nom de « sociologie des mobilisations ». Dans ce petit milieu, on pratique la réinvention perpétuelle, censée invalider tout recours aux idées politiques. Les données empiriques sont perçues comme ne pouvant être décryptées que par des outils du présent, considérés comme plus « scientifiques » que les expériences passées. Tout se passe comme si les données, les entretiens et les statistiques ne pouvaient être compris et, surtout, pris au « sérieux » que par le truchement des outils d’un perpétuel présent offerts par la sociologie des mobilisations.
Or, il est possible de proposer une analyse pertinente des associations récentes en ayant recours aux analyses politiques classiques et en les inscrivant dans une généalogie de la contestation. Cela requiert de ne pas les appréhender pas comme d’éternelles novations, ancrées dans un présent sans mémoire, mais bien comme des héritières des militantismes passés et déjà oubliés.

Une généalogie des mobilisations

En travaillant sur quatre associations, Droits devant ! !, ProChoix, l’Ardhis (Association pour la Reconnaissance des Droits des personnes Homosexuelles et transsexuelles à l’Immigration et au Séjour) et Attac (Association pour une Taxation des Transactions financières pour l’Aide aux Citoyens) , nées ces dix dernières années, il nous est apparu que l’analyse des militantismes passés, notamment du syndicalisme révolutionnaire, pouvait éclairer le comportement et les objectifs de ces acteurs politiques qui s’autoproclament « nouveaux mouvements sociaux » et affichent leur volonté d’éviter tout phénomène de délégation, de bureaucratie et de hiérarchie. Ces mouvements ambitionnent aujourd’hui, comme le syndicalisme révolutionnaire hier, de créer une forme dénuée d’oppression et d’abolir la structure tout en restant viables et « vivables » pour leurs militants. Comme lui, ils connaissent les joies et les écueils de ces structurations déstructurées. Se tourner vers le passé pour éclairer le présent, mettre en perspective l’histoire des mobilisations, tenter d’établir des filiations avec un passé trop vite recouvert par un éternel présent, c’est faire le choix de l’ouverture. Sauf à perdre toute distance avec son objet, la sociologie des mouvements sociaux ne peut être une affaire « d’initiés ».
Le recours à la philosophie politique, au travers des trois auteurs et acteurs que sont Sorel, Weil et Bataille, s’est alors imposé. Ces trois figures ont pensé à leur époque le renouveau du militantisme, la fin de la bureaucratie, de la centralisation et de l’idéologie au profit de la personne, de son pragmatisme et de sa liberté. L’individu, c’est le rempart contre l’Un. Comme les plus anciennes, les nouvelles associations ont la préoccupation d’éviter la contrainte tout en favorisant l’action. Elles empruntent le modèle du rhizome à Gilles Deleuze et Félix Guattari. En dépit de son aspect « bucolique », ce modèle permet, en effet, de circonscrire l’approche mouvante de ces nouvelles formes d’engagement politique. Pourquoi le rhizome ? Parce qu’il s’est construit contre ce que Deleuze appelait « les systèmes centrés (même polycentrés), à communication hiérarchique et liaisons préétablies » et qu’il présente l’avantage d’être, comme les nouvelles formes de mobilisation, « un système acentré, non hiérarchique et non signifiant, sans Général, sans mémoire organisatrice ou automate central, uniquement défini par une circulation d’états » . Cette approche deleuzienne permet de suivre les alliances, les connexions du rhizome et ses multiplicités, d’ajouter des dimensions, d’en comprendre les métamorphoses et les changements de nature et, surtout, de ne pas ramener à l’Un.
Prenons deux exemples concrets de l’apport de la philosophie politique à la compréhension de certains points précis : celui du terme de « vigilance », au travers de l’analyse de Raymond Duval, qui, tout en illustrant un thème cher à ces associations, permet de revenir sur une analyse déjà présente chez Alain dans les années trente ; ou encore celui du temps ouvrier chez Simone Weil. Le militant de base est, comme l’ouvrier qui travaille en usine, dominé par le temps. Tous deux n’ont, dans leur domaine respectif, ni projet, ni réellement d’avenir. Ils n’ont aucune possibilité de développer leur capacité de prévision à moyen terme. Pour l’ouvrier d’usine, cette domination passe par le pointage et l’identité des instants, pour le militant, au contraire, par le flou et l’indiscernabilité. La principale revendication de Simone Weil, le « droit de prévoir », s’applique également aux « petits » et aux dominés de ces associations. Cette dimension de fuite devant un avenir inconnu et cette tentative panique de maîtrise sont la source commune de nombreux militantismes. Il s’agit là d’un modèle , non d’une tradition qui reste par trop fragmentée, dont on peut suivre les diverses étapes : 1848, mère de toutes les mobilisations avec Proudhon ; autour de 1900, avec Sorel et la naissance du syndicalisme révolutionnaire ; les journées de juin 1936 et la renaissance de l’utopie d’une révolution autour de l’homme avec Simone Weil et Georges Bataille – sans parler de la contribution d’Antonio Gramsci à une pensée marxiste dissidente imprégnée de Sorel, ou encore de « la pensée 68 » avec Blanchot, Deleuze et Guattari. Ce retour généalogique nous permet de mieux appréhender que les « nouveaux » mouvements sociaux d’aujourd’hui ne le sont pas autant qu’ils le croient.

De nouveaux acteurs ?

Trop souvent les sciences sociales, particulièrement sur le sujet du militantisme, choisissent l’accumulation dans le présent, sans aucune référence au passé (si ce n’est au marxisme). L’appréhension dans le seul présent donne une lecture de ces mouvements comme « novation », alors que certaines de leurs positions ont plus de soixante-dix ans d’âge. Un regard rétrospectif permettra, selon l’expression de Rosanvallon, de mettre au jour les résonances entre notre expérience du politique et l’expérience de ceux qui nous ont précédés.
Pourquoi recourir à Sorel, Weil et Bataille ? Parce que tous trois ont eu le même désir d’engagement dans des mouvements similaires et ont pensé cet engagement. Sorel et Simone Weil furent proches du syndicalisme révolutionnaire. Proches seulement, puisque Sorel n’a appartenu à aucun parti ou syndicat, bien qu’il ait été passionné par les bourses du travail et leur « effervescence ». Simone Weil, quant à elle, s’est engagée dans le syndicalisme révolutionnaire, mais toujours avec méfiance et en marge . La chose est encore plus vraie pour Bataille. Compagnon de Boris Souvarine au sein du Cercle Communiste Démocratique (émanation de la revue La Critique Sociale), puis de Breton dans Contre-Attaque , il se résolut finalement à créer sa propre structure qui devait surtout ne pas en être une, la société secrète Acéphale . Simone Weil et Bataille se connaissaient, ils avaient des amis communs tels que Boris Souvarine et des engagements proches ; et Bataille avait fait de Weil son héroïne « particulière », « érotique », dans Le Bleu du Ciel.
Si Bataille apparaît, sur un certain plan, comme l’envers de Weil et de Sorel la morale de Bataille est immorale, elle est désir ; Bataille était même « nécessaire » en ce qu’il réintroduisait le désir, le sexe et la pornographie dans l’engagement sans doute un peu trop « puritain » des deux autres , ces trois « auteurs-acteurs » partagent malgré tout beaucoup de points communs, en particulier leur engagement dans l’action. Thierry Leterre analyse la façon qu’avait Alain d’appréhender la politique dans son immanence, et cette analyse peut – de façon logique dans le cas de Simone Weil, puisque Alain était son maître s’appliquer à ces trois auteurs. Chacun est « venu à la politique en citoyen » la politique se définissant comme « penser une action, et par là même s’engager dans l’action » et chacun réagissant « à des faits particuliers, singuliers, d’inégale importance, affrontant, non les règles de la politique dans leur généralité, mais son quotidien parcellaire, éclaté, dont le sens est toujours différé » . Le principe sous-jacent à cette approche réside dans le refus d’une pensée globale, systémique, imposée d’en haut et a contrario dans l’attachement à l’individuel, au singulier, au contingent et aux individus. C’est le refus de toute théorisation politique, de tout « esprit de système » afin, pour reprendre une expression chère à Sorel, de ne pas « négliger les individus » .
On retrouve chez ces auteurs, comme dans les formes d’organisation d’aujourd’hui, une sorte de contingence de la pensée : il faut parvenir à penser le politique comme le lieu d’interaction entre les individus concrets pris dans une histoire, dans leur histoire et pas seulement comme appartenant à la masse des mouvements collectifs, ou y étant perdus.
Ce commun intérêt pour le contingent et pour l’immanent soulève aujourd’hui des difficultés, comme il en posait déjà hier. Ces « nouvelles » associations poursuivent des objectifs multiples qui ne sont pas toujours très lisibles pour un spectateur extérieur. Les militants revendiquent l’hétérogénéité de leurs aspirations et le caractère transversal de leurs actions. Une des dirigeantes de l’association ProChoix expliquait ainsi « que [leur] politique c’[était] de faire comprendre que les gays et les lesbiennes, la laïcité c’[était] la même histoire ; aussi, élargiss[ent-elles] régulièrement leur champ d’attaque » . Idéalement, chacun devrait même se sentir concerné par la lutte des autres. Plus encore, les objectifs d’un organe de lutte se doivent d’être en constante évolution et de ne pas se refermer sur un collectif et sur ses luttes propres. Au contraire, la volonté a-idéologique de ces mouvements devrait les engager à se tourner davantage vers l’extérieur, vers – c’est même leur mot d’ordre la « transversalité des luttes ». Pour reprendre les paroles du secrétaire général de Droits devant !!, il s’agit pour ces associations de « s’ouvrir au maximum, de faire fi du sectarisme et de l’enfermement idéologique » .
Ces aspirations et ces indignations multiples et changeantes font de ces associations des mouvements un peu confus. Mais ainsi que le souligne Jacques Julliard à propos de Sorel, à qui l’on reprochait déjà cette confusion, rien ne sert de chercher dans ces mouvements une cohérence absolue dans la pensée ; il faut au contraire comprendre leurs engagements avant tout comme des adaptations aux événements. Dans une lettre à Benedetto Croce du 28 avril 1903 à propos de la préface que Vittorio Racca avait donnée au recueil paru en italien de ses écrits sur le marxisme, Sorel disait qu’il ne s’était jamais posé la question de leur synthèse : « J’écris au jour le jour suivant le besoin du moment » . De même, ces associations agissent et affûtent au jour le jour leur contre-expertise, suivant les besoins de l’instant, aujourd’hui une lutte contre l’homophobie, demain pour la laïcité ou contre la mondialisation économique. Il ne faut pas nécessairement voir là de l’incohérence, mais un reflet de la diversité de leurs indignations.
Ainsi, afin d’éviter tout « esprit de système », le syndicalisme révolutionnaire et ces mouvements en viennent à remplacer celui-ci par une certaine idée de la morale et un sentiment du juste, aptes à offrir une solution de rechange à ce que Simone Weil appelait les « grands principes qui ont failli ». Pareille intuition morale étant censée offrir le moyen de ne jamais tomber dans le dogme ou l’idéologie, le recours à la morale fait office dans les associations d’aujourd’hui tout à la fois de moteur et de principe d’organisation. Leurs mobilisations sont centrées sur l’indignation individuelle. Aussi leur faut-il redonner un élan collectif à leurs mouvements par le biais de la notion de morale qui sert de palliatif de la classe et de l’idéologie : indignation individuelle transposée sur un plan collectif en quelque sorte. Le recours à la morale est envisagé comme charpente de ces associations et remède à leur déstructuration choisie. Quant au recours à la notion de désobéissance civile, il agit moins, pour ces associations, comme une attitude morale que comme une méthode, qu’elles appellent la « méthode Dracula », laquelle consiste à montrer à l’opinion publique certaines décisions qu’elle ne connaît pas afin de tester sa réaction. Si l’opinion publique acquiesce, le projet est valide ; sinon, tel un Dracula, ce projet meurt à la lumière du jour. Finalement, ces nouveaux acteurs politiques transposent la logique kantienne et habermassienne : est légitime ce qui peut-être discuté publiquement.
L’autre écueil à éviter selon ces auteurs et ces associations « rénovées » réside dans le centralisme et la bureaucratie, qu’ils considèrent tous comme des travers de l’engagement politique. Dans une lettre à Thévenon, Simone Weil s’interrogeait ainsi sur le moyen de trouver une forme d’organisation « qui n’engendre pas une bureaucratie. Car la bureaucratie trahit toujours. Et l’action non organisée reste pure, mais échoue » . Sorel et Bataille évoluaient dans une problématique identique : pour Sorel, l’engagement politique devait jouer à la manière d’une guerre de liberté et Bataille refusait à ce point les formes rigides qu’il devait créer la structure déstructurée que fut Acéphale… Quant aux associations actuelles, elles ont choisi le rhizome deleuzien pour s’opposer à l’Un.
Éviter centralisme et bureaucratie passe par la confiance en l’individu, qui se traduit, dans ces nouvelles formes de mobilisation, par un refus de tout phénomène de délégation : les luttes doivent être menées par les acteurs eux-mêmes. L’individu en tant que rempart au collectif, dans sa liberté et dans son immanence, serait le moyen de pallier toute forme centralisatrice et dogmatique. Bien que l’individu et son indignation se trouvent au centre de l’engagement de ces nouvelles formes de mobilisation, il y est pourtant fort malmené.
Selon Patrice Rolland, Trotsky aurait dit de Weil qu’elle faisait sienne la « formule de l’ancien libéralisme, rafraîchie par une exaltation anarchiste à bon marché » . Si l’assertion n’est pas flatteuse venant de Trotsky, elle est à prendre au sérieux et apparaît relativement juste. Sorel, Weil (comme son maître Alain) et Bataille relèvent dans une certaine mesure du libéralisme sous une forme libertaire. Ils placent l’individu libre au centre de leur recherche ; ils refusent toute pensée systématique et toute centralisation. Ils ont, comme les mouvements actuels, une approche libérale de l’engagement politique, et c’est ce qui leur donne leur couleur novatrice.
Cependant, l’interprétation radicale que ces associations font de certaines valeurs du libéralisme, pour être en accord avec les auteurs cités, n’entre pas moins en conflit avec le schéma dont elles se prévalent par ailleurs. La formation d’un libéralisme radical (qui éclaire en contre-jour l’expression américaine « liberal » pour « de gauche ») conduit à nuancer le schéma tourainien de sortie du libéralisme par le mouvement social. Il invalide également la vision de certains penseurs de ces nouveaux mouvements sociaux, tels que Pierre Bourdieu , aux yeux de qui ces organisations formaient un rempart contre le « néo-libéralisme » . Il ne faut cependant pas voir là forcément une opposition frontale, tout au plus un retournement intérieur des valeurs de la société de liberté et d’individualisme. Mais le terme « libéral » garde aujourd’hui encore en France une teinte péjorative. Ainsi ces associations sont-elles libérales, mais en lutte contre le « néo-libéralisme » !
Outre l’innovation dans la continuité, par le recours à l’intuition morale et à l’individu, qui étaient déjà des thèmes chers aux syndicalismes révolutionnaires, ces nouveaux acteurs entendent également s’inscrire dans un réformisme « radical ».

Réformisme et radicalisme

Ainsi se formule le second axe : un certain réformisme allié à un radicalisme de lutte. Pourquoi l’action reste-t-elle radicale ? Là encore, il s’agit d’une réminiscence du syndicalisme révolutionnaire. L’action est radicale parce qu’individualiste. On peut se la représenter comme un mouvement où chacun, n’écoutant que son cœur, se sentirait porté dans l’action. Un militant d’une de ces associations avait l’habitude de dire qu’il fallait courir le plus vite possible derrière son indignation et que peu importaient l’ordre et les préséances… Ainsi, l’action radicale serait le moyen de mettre l’individu au centre des actions, mais sans subordination idéologique ou bureaucratique.
Il n’est plus question ici de déconstruire la société, mais seulement de l’améliorer ponctuellement. Les mouvements étudiés ne sont pas des entités sociales constituées sur le mode d’une « ontologie du social », mais sur des stratégies politiques. Leur but est d’infléchir des politiques publiques (pénales et économiques), aussi bien que de reconstruire un nouvel espace de réponse au pouvoir politique. C’est à l’État qu’ils s’adressent, non aux patrons, comme dans l’ancien univers de la lutte des classes. Leur marque de fabrique tient à ce qu’ils envoient leurs protestations aux instances du pouvoir afin de réformer la société dans le sens d’une intervention politique. Ces nouveaux mouvements sociaux révèlent, en ce sens, de nouveaux comportements politiques.

Un rhizome militant

Le recours à la philosophie politique nous permet de remplacer les concepts prescriptifs par l’analyse des réalités et, d’abord, de rendre compte de l’humanité de ces mouvements. Leur militantisme joue sur l’engagement émotionnel : la structure est remplacée par l’émotion, l’affection et l’indignation partagées. S’engager, pour eux, c’est s’unir dans la colère et l’indignation. Il convient d’éviter de « cadrer » afin de conserver la richesse de l’expérience humaine. Il faut créer des outils d’analyse, en confrontant la réalité du terrain aux concepts puisés en dehors du cercle des mobilisations sociales et « sensibilisateurs », pris tant chez les auteurs cités que chez Deleuze et son rhizome, tant chez Arendt que dans l’anthropologie sociale. Il faut des concepts capables de suivre l’individu militant dans ses sinuosités, ses imperfections, son humanité comme son inhumanité.
Par ailleurs, les concepts prescriptifs ne permettent pas de se détacher tout en prenant en compte le modèle que ces associations donnent à voir. Le militantisme, de par sa réflexivité, pose le problème des concepts fournis par les acteurs eux-mêmes. Or, ceux proposés par Weil, Sorel et Bataille apportent des clés pour appréhender les difficultés qu’engendrent des formes de structuration non centralisées fondées sur l’individu.
Se pose dès lors un autre problème : celui de l’écart entre le modèle et le vivre au quotidien. Soit on adopte le modèle que ces acteurs donnent à voir, et l’on dira : ils sont flexibles, déstructurés et hétérogènes, mais ils parviennent à prendre des décisions, et ce, dans un parfait consensus dénué de rivalités et égalitaire. Ils sont moraux, mais ils se réclament de l’action et de l’éthique de responsabilité au sens de Weber. Soit on reste près de la perception des choses, et l’on en conclura que dominent le charisme et la conviction, qu’on ne se trouve pas dans une structure flottante, mais dans une « meute », avec ses pressions, ses rapports de forces et ses cercles de pouvoir. Car il existe des pressions politiques et affectives au sein de ces associations. De même, elles se disent ouvertes et cultivent un engagement distancié. Or, n’est-il pas naïf de penser que lorsque le seul lien social véritable qu’entretient une personne avec le monde est celui qui l’unit à l’association qui défend ses droits, cette personne puisse en sortir ou même s’en écarter facilement ?

Entre statique et dynamique

Il ne s’agit pas tant ici de critiquer les motivations et les intérêts des acteurs que de décrire leur mode d’organisation, sa modification dans l’action et les effets de cette dénaturation sur l’individu. Ces associations sont humainement très dures ; il y règne une violence morale dont il est illusoire de penser qu’elles seraient parvenues à la surmonter. Au demeurant, la violence est moins une pathologie du politique qu’elle n’en fait partie intégrante.
Ainsi, une confrontation de leur modèle idéal à l’épreuve de la réalité du temps et de l’action s’impose, dans une perspective comtienne d’opposition de la « statique » et de la « dynamique ». Afin de cerner la viabilité de ce rhizome consensuel et égalitaire, il est nécessaire de s’en détacher et, pour ce faire, de mettre au jour les écarts entre le modèle affiché et la réalité de leur « machine de guerre ». Il faut certes comprendre l’idéal statique que ces associations donnent à voir, leur réflexivité et le pourquoi de leur auto-positionnement, qui sont plus intéressants que le modèle et son efficacité analytique. Ils se veulent des NMS, des nouveaux mouvements sociaux. Mais à quelles fins ? Pour pallier quoi ?
Il est également nécessaire d’avoir à l’esprit le mouvement que l’action fait subir au modèle idéal statique. L’individu y est central, mais y est-il pour autant bien traité ? Est-il aisé d’être un individu au sein de ces associations ? La morale est au cœur de leur organisation, certes ; mais que recouvre la réalité d’une déstructuration morale ? Il serait sans doute impropre de ne voir là que cynisme et de juger leur idéal à l’aune du seul calcul. Ce modèle est, en effet, d’abord croyance en un renouveau et en une possibilité de supprimer l’oppression. Or, cette croyance peut-elle conduire à autre chose qu’à une déception, si tant est, comme le soulignait Simone Weil, qu’on ne peut supprimer les formes d’oppression, mais tout au plus en changer la forme ?

Un univers instable et invivable

La mise à l’épreuve de la réalité réintroduit l’instabilité de ces associations. Ces nouveaux acteurs se définissent non seulement comme NMS, mais aussi comme réseaux fluctuants et toujours en métamorphose. Quelles sont les répercussions de ce « mouvement » sur les formes d’organisation et d’action et sur la vie en leur sein ? Il faut apprécier comment le tableau se décompose en tous les sens du terme, c’est-à-dire de quoi il se constitue et en quoi il se dénature au fil du temps. Tel est le point central de cette recherche : réinscrire l’objet dans son instabilité. Modéliser un produit instable, pour reprendre des termes chimiques, n’aurait que peu de sens. Pourquoi vouloir rigidifier ce qui est en perpétuelle métamorphose ? Toute catégorie du « social humain », pour reprendre l’expression de Jean Leca, est inscrite dans une temporalité qui la transforme. Par exemple, s’il faut parvenir à une décision, comment fait-on ? Comment concilie-t-on dans ce milieu l’idéal et l’urgence à laquelle il faut répondre ? Cette temporalité est la source de leur déception par rapport à un modèle idéal statique intenable. Pourtant, ce premier écart, l’apparition de la « meute », n’est pas forcément ou pas uniquement malice, mais aussi « pragmatisme ». L’idéal dans le temps court ne tient pas. Comment répondre à l’urgence ? Une élite se dégage et prend le pouvoir. Mais pourquoi accorder tant d’importance à ce simulacre d’égalitarisme ? Il n’y a pas de consensus ; se forment une élite, une hiérarchie et des délégations. Mais sans le simulacre d’égalitarisme, quelle est la raison d’être de ces associations ? Si elles reproduisent les mêmes écarts que celles qu’elles nomment les « anciennes formes de militantisme », pour mettre fin à quoi se sont-elles créées ? Qu’apportent-elles, sinon un peu plus d’incertitude et de flou à leurs militants en raison de leur forme rhizomatique ?
D’un point de vue tout simplement humain, il est aventureux de prôner ce genre de structuration. Cette recherche voulait cerner l’humanité du mouvant. Elle en a mis en lumière l’inhumanité… Le modèle paradoxal du « rhizome moral » que se sont donné ces militants a beau avoir été forgé avec les meilleures intentions du monde, il s’en dégage l’impression d’un monde invivable. C’est un fardeau trop lourd à porter qu’un monde où l’on ne peut compter que sur la morale des individus comme rempart à notre inhumanité. Le rhizome, avec son hétérogénéité et sa morale – puisque ses défenseurs l’ont voulu paradoxalement moral , est destiné à des êtres surhumains dotés d’une empathie et d’une générosité extra-humaines. Un peuple de dieux se gouvernerait en démocratie, disait Rousseau : on peut ajouter qu’il se mobiliserait en rhizome.
En résulte une conclusion paradoxale : malgré tous ses défauts et son inhumanité, parce qu’elle institue des règles explicites et des processus rationnels légaux, la structuration représente un appui pour notre humanité. Hannah Arendt a souligné que le fait de savoir à qui obéir et la mise en place d’une hiérarchie relativement permanente introduisaient, dans les organisations, un élément de stabilité. Car une structure hiérarchique aura tendance à rigidifier et donc à limiter les relations de pouvoir. Aussi autoritaire soit-elle, elle stabilise le mode de pouvoir incertain et mouvant que l’on retrouve dans les organes réticulaires. Le rhizome n’est donc pas ce que les militants des nouveaux mouvements sociaux ont rêvé d’en faire, une forme dénuée de pouvoir qui permettrait de subsumer l’inhumanité de l’homme sous son humanité. Il met au contraire en place une imbrication de pouvoirs ; il produit un espace de pouvoir non lisible et invivable, qui laisse à l’homme la liberté de se montrer inhumain.

Une alternative politique ?

Si cette structuration déstructurée n’est pas, pour l’individu, un gage d’humanité, peut-elle néanmoins apporter une solution alternative en politique ? Peut-on tenter de manière imaginaire de dissocier l’humain du politique et voir si ces associations sont ou non une recréation du politique ? Dans leur forme comme dans leurs modes d’action et leurs objectifs, les associations citées renouvellent sans doute l’approche du militantisme. Au discours ambiant sur le renouveau de la gauche par une hyper-institutionnalisation, par une VIe République, elles substituent une autre voie ; elles promettent un espoir de renaissance grâce à une hyper désinstitutionnalisation. Pour elles, c’est du non-institutionnel que renaîtra l’élan la gauche ne pouvant rester de gauche qu’en retrouvant le souffle de l’engagement associatif, improbable dans les partis. L’association, c’est l’engagement intégral dont parlait Ostrogorski. C’est la morale et l’indignation contre la politique et la stratégie ou, plutôt, la réintégration en politique de la morale individuelle et spontanée.
Ces associations renouvellent donc en un certain sens le discours politique de gauche en offrant un radicalisme libéral qui, rompant avec la tradition de contestation globale du système, entend le contester de l’intérieur, l’adapter et le réformer de manière radicale parce qu’à partir de la société telle qu’elle est, en s’appuyant sur l’individu et non sur le collectif.
Ces associations se veulent ainsi une autre voie. Mais pour combien de temps et à quel prix ? Si le rhizome est la solution, alors la note à payer pour l’individu semble très élevé. Le mouvant paraît difficilement pouvoir être considéré comme une solution viable, encore moins vivable. Le modèle intellectuel est tentant, mais sa pratique est risquée. Il s’annonce comme le renouveau du politique, mais sans les hommes, sans leur humanité. Or, comment renouveler le politique hors de l’homme ? Au détriment de l’homme ?