L’élection du pape, jeu et enjeux

L’élection du pape, jeu et enjeux

Jérôme Montes

Depuis son élection, le 16 octobre 1978, le pape Jean-Paul II n’a pas ménagé ses efforts pour porter la parole du Christ. En près d’un quart de siècle d’exercice – contre à peine 33 jours pour son prédécesseur Jean-Paul Ier –, il a parcouru plus de deux fois et demi la distance qui sépare la terre de la lune, ses voyages apostoliques le conduisant de la Pologne du général Jaruzelski à l’île de Cuba de Fidel Castro, en passant par la Grande-Bretagne anglicane, où aucun pape ne s’était rendu depuis l’excommunication d’Henri VIII au XVIe siècle. Depuis, le temps a fait son œuvre, et la forme physique de ce montagnard et sportif accompli, qui au moment de son élection n’était âgé que de 58 ans, s’est altérée. Après avoir miraculeusement réchappé de l’attentat contre sa personne commis par le jeune turc Mehmet Ali Agça, place Saint-Pierre en 1981 , Jean-Paul II a été hospitalisé à de multiples reprises, notamment en 1992 pour l’ablation d’une tumeur intestinale ou, en 1994, pour l’implantation d’une prothèse au fémur. Sans doute Jean-Paul II n’aura-t-il pas la force d’égaler les 32 ans de pontificat de Pie IX (1846-1878) – le plus long de l’histoire –, et malgré les démentis énergiques du Vatican d’un « renoncement » du souverain pontife à sa charge , chaque jour qui passe nous rapproche inexorablement, un peu plus, de la réunion du conclave qui devra conduire à l’élection d’un nouveau pape .
Il ne s’agit pas, ici, de dresser le bilan politique du pontificat de Jean-Paul II , mais plus modestement, de poser un regard de politiste sur une élection qui, comme toute consultation politique, corporatiste ou associative, obéit à des règles écrites et non écrites qui ne sont pas sans influence sur le résultat. En outre, même si la question de la religion en politique n’est plus un enjeu majeur du débat démocratique , l’élection pontificale demeure un objet de fascination, ne serait-ce que parce que la papauté est la plus vieille institution au monde. Le pape, surtout, présente cette double particularité d’être, à la fois, le chef d’une communauté religieuse – la plus vaste au monde avec un peu plus d’un milliard de fidèles – et un chef d’État. Sur le plan religieux, le pape est le chef de l’Église universelle – et, quand on a élu Jean-Paul II, on a surtout pensé à cette charge –, mais aussi le Patriarche d’Occident – fonction par laquelle il nomme les évêques d’Occident – et évêque de Rome, le collège cardinalice représentant symboliquement le clergé de Rome. Sur le plan politique, le pape est le chef de d’État du Vatican, créé par les accords du Latran de 1929 qui mirent fin à la « question romaine » de l’occupation des États pontificaux . Le Saint-Siège – nom officiel donné à la représentation du Vatican dans les instances internationales – possède, néanmoins, son propre drapeau, sa propre langue (le latin), ses propres forces armées (gardes suisses et gendarmerie pontificale), sa propre monnaie (des euros à l’effigie de Sa Sainteté) et sa propre citoyenneté, qu’il accorde aux personnes que leur office attache au Vatican . L’élection pontificale constitue donc un temps fort de l’Église catholique, mais aussi de la vie politique internationale. À chaque élection, les milieux religieux et politiques du monde entier attendent le résultat de cet événement international de premier plan, avec une impatience et une solennité qui ne sont pas sans rappeler celles qui précèdent l’élection des chefs d’État des grandes puissances. Cette médiatisation n’a d’égale que l’étroitesse du jeu électoral et l’amplitude des enjeux de l’élection.

Un jeu étriqué

Dans l’esprit démocratique, lorsqu’un groupe est appelé à désigner des représentants, l’élection constitue le seul procédé acceptable. Or, une élection est susceptible de modalités très diverses qui ne sont pas sans influence sur le résultat du scrutin et la portée des suffrages exprimés. Il nous appartient donc de rechercher le « cens caché », pour reprendre une formule chère à Daniel Gaxie , de l’élection pontificale.

Une élection réglée comme du papier à musique

L’élection n’a pas toujours été la voie retenue pour désigner le souverain pontife. La nomination (saint Pierre), la force (Damase au VIe siècle, saint Symmaque en 507, Victor II en 1055) et les liens du sang (les frères Benoît VIII et Jean XIX en 1024, puis leur neveu Benoît IX en 1032) ont été, pendant très longtemps, les moyens les plus courants d’accéder au pontificat. Ce n’est qu’à la faveur de la bulle In nomine Domini, promulguée en 1060 par le pape Nicolas II, que l’élection du pape a été confiée à un collège cardinalice, l’intervention des laïcs se bornant à une simple approbation. Lors du troisième concile du Latran (1179), la constitution Licet de evitanda, promulguée par le pape Alexandre III, consacra définitivement le principe du monopole de l’élection cardinalice et exigea un vote à la majorité des deux tiers des votants. Sous son pontificat (1585-1590), Sixte-Quint, surnommé le « le terrible » en raison de son autoritarisme, interdit aux prélats d’une même famille de siéger ensemble et intima aux membres du Sacré Collège de faire publiquement serment, sous peine d’excommunication, de ne favoriser aucune ingérence des autorités séculières dans l’élection pontificale. Progressivement codifiée, l’élection pontificale est actuellement régie par la constitution apostolique Universi Dominici gregis, promulguée par Jean-Paul II le 22 février 1996. La légitimité et l’indépendance de celui appelé à devenir le vicaire du Christ sont les objectifs que s’efforce de garantir la législation ecclésiale .
La légitimité du pontife n’est pas dissociable du rituel propre à cette élection. La solennité des lieux et la liturgie qui entoure le cérémonial participent de l’idée que le vote des cardinaux est censé être guidé par la volonté de l’Esprit saint. Le choix de la chapelle Sixtine et de ses fresques évocatrices réalisées par Michel-Ange donnent à cette élection une atmosphère éminemment surnaturelle. C’est d’ailleurs par l’invocation de l’Esprit saint, en entonnant le cantique Veni Creator, que les cardinaux débutent la procession qui les mène de la chapelle Pauline du palais apostolique à la chapelle Sixtine où ils entrent en conclave. Prenant pour racine étymologique les termes cum et clave – qui en latin signifient « sous clé » –, le conclave désigne un huis clos révélateur de la volonté de créer les conditions du recueillement intérieur en « coupant » les électeurs des turbulences du monde extérieur. Cette règle fut instaurée en 1271 lorsque, devant le désaccord persistant pour donner un successeur à Clément IV, le peuple reprit une pratique en vigueur dans plusieurs communes du nord de l’Italie et décida d’enfermer les dix-sept cardinaux avec du pain et de l’eau. Aujourd’hui encore, la présence de toute personne étrangère au collège des cardinaux est bannie, hormis le secrétaire du collège cardinalice, le maître des célébrations liturgiques pontificales, assisté de deux cérémoniaires et deux religieux chargés de la sacristie, ainsi que quelques religieux de diverses langues – pour les confessions –, deux médecins et le personnel technique pour les repas et le ménage. L’interdiction d’introduire tout support d’enregistrement, audiovisuel ou de presse écrite affermit cet huis clos. De surcroît, au moment de déposer « son » bulletin dans l’urne, chaque cardinal prononce à haute voix le serment suivant : « Je prends à témoin le Christ Seigneur qui me jugera, que je donne ma voix à celui que, selon Dieu, je juge devoir être élu » . L’appel à l’Esprit saint est également prévu pour sortir de l’impasse à laquelle conduisent, généralement, la règle de la majorité qualifiée et le fait qu’un maximum de deux scrutins quotidiens puissent être organisés. Ainsi, après trois jours de concile sans résultat, une journée doit être consacrée à la prière. Le rôle des cardinaux électeurs n’est donc que subsidiaire, le pape n’étant pas l’élu d’un collège humain, mais celui de la Providence dans un lieu où tout concourt à faire sentir la présence de Dieu. L’artifice retenu pour signaler la fin du conclave, qui consiste à incinérer les bulletins de vote sans paille afin que se dégage une fumée blanche, confirme que les cardinaux électeurs ne sont que les instruments d’une décision qui se situe dans l’invisible.
Le mode de scrutin, aussi, obéit à une codification précise. Le texte Motu proprio ingravescentem aetatem, promulgué par le pape Paul VI le 21 novembre 1970, restreint sensiblement le suffrage en soumettant l’exercice du droit de vote aux conditions généralement requises dans les régimes démocratiques pour la jouissance et l’exercice des droits politiques : l’âge, la capacité intellectuelle et morale et le sexe. Ainsi, les cardinaux électeurs doivent être âgés de moins de 80 ans, avoir été élevé à la pourpre – ce qui témoigne de leurs « insignes qualités spirituelles, morales et doctrinales » , et appartenir à la gent masculine puisque les femmes ne peuvent être ordonnées prêtres. Afin de tempérer ce « filtrage », qui certes permet de dégager une élite capable et pondérée, mais diminue d’autant la légitimité d’une élection directe par l’ensemble des croyants, la composition du collège cardinalice a été élargie au fil des ans car, pour reprendre le mot de Lamartine : « On peut empoisonner un verre d’eau, on n’empoisonne pas un fleuve » ! Inférieure à une vingtaine de membres au XIIIe siècle, la composition du collège cardinalice peut, dorénavant, être portée à 120. La nationalité, en revanche, ne constitue pas une restriction au droit de suffrage, le droit canon s’avérant, en l’occurrence, bien plus audacieux que le droit communautaire qui, depuis le traité de Maastricht, étend le droit de vote aux résidents communautaires pour les seules élections locales.
Par ailleurs, la restriction du droit de suffrage n’est pas la seule imperfection que présente l’élection pontificale. Le choix du scrutin uninominal, notamment, tend à focaliser le débat davantage sur les personnes que sur les idées. En outre, l’absence de renouvellement du mandat – censée exclure tout clientélisme – ne saurait empêcher le pape en place de « désigner », de manière plus ou moins directe, son dauphin. Ainsi, en plaçant l’influent Mgr Ré en tête de la liste des noms des 44 nouveaux membres du collège cardinalice, entérinée à l’occasion du consistoire du 21 février 2001, Jean-Paul II semble avoir indiqué vers lequel des cardinaux allait sa préférence. La prochaine élection pontificale portera d’ailleurs inévitablement le sceau de Jean-Paul II, puisque à peine une dizaine des membres du collège cardinalice n’auront pas été désignés par lui. Destinée à asseoir la légitimité du vainqueur et à prévenir les schismes, la majorité des deux tiers requise pour être élu n’est pas exempte, là encore, d’effets pervers . Le système majoritaire certes permet que le vainqueur ne soit pas l’émanation d’une minorité partisane, mais il conduit inexorablement, au fil des scrutins, à un regroupement favorisant les accords et les marchandages. Les premiers votes ne sont souvent qu’un moyen de jauger les rapports de forces, de former des coalitions et, donc, d’exacerber les querelles de chapelles et de reléguer l’intérêt général au second plan. Au sein du collège cardinalice le débat porte, pour l’essentiel, entre conservateurs et réformateurs. Ces derniers sont favorables à la convocation d’un nouveau concile œcuménique (développement du dialogue inter-religieux, enculturation de l’Évangile dans les « nouveaux mondes »), à des changements dans l’organisation de l’Église (modification du synode des évêques, changements au sein de la curie, décentralisation en faveur des églises locales) et à de nouvelles modalités d’exercice du ministère pontifical. Les conservateurs, à l’inverse, sont accusés de brider les réformes de Jean-Paul II – notamment sur la repentance et les révisions autour de l’anti-judaïsme de l’Église ou des condamnations de Galilée, Jan Hus et Giordano Bruno – et d’empêcher l’Église de tenir un discours audacieux sur les questions éthiques et politiques. Or, le scrutin majoritaire tend à avantager les modérés qui, à l’inverse des extrêmes, peuvent passer des alliances sans devoir pour cela consentir de trop nombreuses concessions. Certaines « indiscrétions » tendent à montrer que Jean-Paul II doit son élection surprise et marathon – à l’issue d’un huitième scrutin – à la neutralisation des candidats du camp conservateur – Mgr Siri – et du camp progressiste qui soutenait Mgr Benelli. Connu pour sa retenue, l’archevêque de Gênes, Mgr Tettamanzi, en a apporté la démonstration en 1999 en étant le mieux élu des membres du conseil post-synodal des évêques européens. L’étroitesse du jeu dans l’élection pontificale ne tient pourtant pas seulement à la rigidité de la procédure. Elle s’explique, aussi, par un parcours extrêmement sélectif par lequel les candidats doivent passer.

Une élection préparée de longue date

Bien que l’appartenance à l’épiscopat ne soit pas un critère d’éligibilité , il existe certains passages obligés pour devenir souverain pontife. Être proposé par des groupes influents, notamment, constitue un atout majeur. Ainsi, il n’est pas rare que des personnalités éminentes ou des autorités prestigieuses fassent discrètement l’éloge d’un prétendant, voire qu’elles soulignent ouvertement les liens qui les unissent à un papabile. Le cardinal autrichien Franz König, par exemple, reconnaît avoir tout mis en œuvre pour favoriser la candidature de Karol Wojtyla lors du précédent conclave. Aujourd’hui, outre sa propre candidature, l’actuel secrétaire d’État et représentant de la ligne conservatrice, Mgr Sodano, ne dissimule pas sa préférence à l’égard de l’archevêque de Turin Mgr Poletto. L’appui de mouvements comme l’Opus Dei – dont le fondateur, José María Escriva de Balaguer, a été canonisé en 2002, et qui, avec la « prélature personnelle », jouit depuis 1982 d’un statut d’exception lui conférant un diocèse sans territoire composé de 90 000 membres présents sur les cinq continents – ou de Comunione e Liberazione – très présent en Lombardie et dans le milieu éditorial – peut, là encore, s’avérer décisif . Il n’est d’ailleurs pas rare de voir les noms de Mgr Biffi – qui bénéficie du soutien de ces deux mouvements – et de Mgr Thorne – premier membre de l’Opus Dei à avoir été nommé cardinal – figurer en bonne place dans la liste des plus sérieux prétendants au pontificat.
Pour être élu pape, il est également préférable d’occuper une position institutionnelle stratégique au sein de l’Église qui, à qualités équivalentes, fera le moment venu la différence. Les exemples de Pie XI et Paul VI confirment qu’avec ses 4 millions de fidèles l’archevêché de Milan représente un « vivier » idéal. L’intérêt suscité par la nomination du cardinal Tettamanzi dans ce diocèse, en juillet 2002, est d’ailleurs de nature à accréditer cette thèse. Mieux encore, il faut être intégré aux organes de gouvernement du Vatican, c’est-à-dire la curie romaine . Ainsi en offrant une visibilité internationale de premier plan, la secrétairerie d’État a facilité sans conteste les élections de Pie XII et de Paul VI. De même, parce qu’il dirige d’une main de fer depuis 1981 la Congrégation pour la doctrine de la foi, Mgr Ratzinger est communément présenté comme le « papabile » le plus sérieux. Au sein de la curie romaine, cependant, les points de vue ne sont pas homogènes et une discipline de vote en conclave n’est pas envisageable tant l’élection pontificale s’avère lourde d’enjeux.
Malgré la législation ecclésiale et le difficile chemin de croix pour préparer l’élection, l’élévation à la tiare n’a pas toujours été à l’abri des ingérences séculières. Inauguré par Charles Quint, puis formalisé par Philippe III au XVIIe siècle, un droit de veto à l’élection de certains papabile a été de fait acquis, par l’entremise de quelques cardinaux, par certaines grandes puissances. L’Autriche, par exemple, en a fait usage en 1903 pour mettre hors course le cardinal Rampolla, jugé trop favorable aux intérêts français, ce qui permit l’élection de Pie X qui condamna le Sillon de Marc Sangnier . Bien que clairement condamnée par tous les prélats, cette pression ne saurait disparaître tant que les enjeux d’une élection pontificale resteront aussi étendus.

Des enjeux étendus

Les principaux enjeux de l’élection du prochain souverain pontife tiennent au poids considérable qu’aura l’élu sur la scène politique internationale ainsi qu’à la sur-représentation des Italiens.

Le poids considérable de l’élu sur la scène politique internationale

Les réactions autour de la thèse du « choc des civilisations », soutenue par Samuel Huntington, ont eu le mérite de mettre l’accent sur le facteur religieux dans la compréhension des relations internationales . Tant par son histoire que par l’activité de sa diplomatie, l’Église catholique, en particulier, dispose d’une capacité mobilisatrice considérable dans l’arène politique internationale . L’histoire regorge d’exemples d’immixtions de l’évêque de l’Église de Rome dans la sphère d’un pouvoir temporel défaillant. L’humiliation de l’empereur germanique Henri IV, venu à Canossa en 1077 pour implorer le pardon de saint Grégoire qui l’avait excommunié à la suite de la querelle des investitures, fait figure de symbole . Internationale par essence, l’Église catholique est articulée autour d’un centre pontifical qui transcende la logique étatique. Le pape prend appui, en effet, sur d’importantes ressources organisationnelles qui regroupent les attributs classiques des États, mais aussi ceux, plus informels, des acteurs non étatiques de la scène internationale. Le souverain pontife dispose, nous l’avons vu, d’une secrétairerie d’État qui s’adosse à un vaste réseau de diplomates formés au sein de l’Académie pontificale et affectés auprès des principales organisations internationales : FAO depuis 1948, UNESCO depuis 1952, OMS depuis 1953, Conseil de l’Europe et Union européenne depuis 1970. Parallèlement, le nombre d’ambassadeurs accrédités auprès du Saint-Siège a quasiment été multiplié par neuf au cours du siècle dernier – passant de 19 à 165 –, tandis que le nombre d’États membres des Nations unies n’a pas tout à fait quadruplé, passant de 51 au sortir de la Deuxième Guerre mondiale à 190 aujourd’hui. Le fait mérite d’autant plus d’être souligné que, parmi ces ambassadeurs, nombre d’entre eux représentent des populations de tradition protestante (Danemark, États-Unis, Grande-Bretagne, Islande, Norvège, Suède) ou orthodoxe (pays d’Europe centrale et orientale). Comme n’importe quel État, le Vatican possède aussi ses propres forces armées ainsi que des médias modernes (Radio Vatican, l’Osservatore romano, l’Osservatore della domenica, la station de télévision par satellite Lumen 2000 ou son propre site Internet), qui lui permettent de rester au contact des fidèles du monde entier. En tant que guide de l’Église universelle, le souverain pontife s’appuie également sur les églises locales par le biais, notamment, du Conseil des conférences épiscopales européennes (CCEE) ou du Conseil épiscopal latino-américain (Celam), qui donnent une portée universelle au message de l’Église, et constituent autant de sources d’information du souverain pontife. Loin d’affaiblir l’autorité du pape, la pluralité des églises nationales la renforce, l’évêque de Rome garantissant, par ses arbitrages, l’unité de l’ensemble.
Fort de toutes ces ressources, le souverain pontife dispose, donc, d’un pouvoir de parole suffisamment influent pour rivaliser avec certains États, et gouverner de son aura les conduites individuelles. Acteur à part entière de la scène internationale, il n’hésite pas à adresser des discours vindicatifs aux chefs d’État, déterminant ainsi un nouveau mode d’énonciation du politique. Multipliant les homélies en plein air, les missions diplomatiques et les gestes symboliques, n’hésitant pas à s’impliquer dans les règlements internationaux, le souverain pontife déploie un activisme tous azimuts et bouscule la diplomatie traditionnelle des États, au nom de valeurs et de croyances dont il se veut le garant. Les sérieuses réserves émises par Jean-Paul II à propos de la guerre en Irak (1991 et 2003) ou des bombardements de l’Alliance atlantique en Serbie (1999) en apportent la claire illustration. De la sorte il esquisse une nouvelle forme de diplomatie à vocation universaliste, interpellant l’ensemble des autres acteurs avec la prétention autoproclamée de s’instituer en conscience vigilante du « peuple de Dieu ». Il est ainsi amené à discourir, prédire et prescrire dans quantité de domaines qu’il inclut dans sa sphère de compétences. Les prises de positions du Saint-Siège lors des conférences organisées par les Nations unies sur les thèmes de l’environnement (Rio, 1992), de la population (Le Caire, 1994) ou la condition féminine (Pékin, 1995) dénotent une volonté affichée de s’affirmer comme pouvoir universel de critique, de surveillance et de proposition face aux États. L’encyclique Rerum novarum sur la « misère imméritée des travailleurs », promulguée dès 1891 par Léon XIII, et l’« exhortation à la paix », lancée par Benoît XV en 1917, annonçaient déjà cette évolution. Le premier dénonçait les excès du capitalisme et précisait les droits des ouvriers à un juste salaire et à des conditions humaines de travail. Le second proposait une paix qui préserve l’équilibre des puissances en Europe, en laissant survivre l’empire austro-hongrois et en évitant que la révolution d’Octobre ne se propage à l’Ouest. Si le phénomène n’a eu de cesse de s’accentuer au cours des dernières décennies, ce rôle prépondérant dévolu au pape aujourd’hui dans l’arène internationale n’est pas le seul enjeu de l’élection pontificale. La sur-représentation des Italiens dans la lignée pontificale fait de plus en plus débat.

La sur-représentation des Italiens

L’élection du pape constitue un indicateur pertinent des rapports de forces opposant les États, plus encore que les prétendants. Les exemples de Pierre le Galiléen et Karol Wojtyla le Cracovien constituent, à cet égard, des exceptions qui confirment la règle d’un tableau d’honneur essentiellement italien. Avant Jean-Paul II, en effet, il faut remonter à 1522 et l’élection du Néerlandais Adrien VI – qui en tant que précepteur de l’empereur Charles Quint bénéficiait d’un puissant soutien –, pour trouver un pape non italien. Si, pendant longtemps, la sagesse d’élire un pape étranger aux intérêts nationaux militait en faveur du choix d’un ressortissant d’un État dont l’unité tardait à se réaliser, aujourd’hui cette sur-représentation italienne fait débat. Le pape étant évêque de Rome, l’élection d’un pape non italien pour succéder à Jean-Paul II ne serait probablement pas un facteur d’œcuménisme, tant les orthodoxes sont attachés aux églises locales. Il n’en demeure pas moins que, dans un monde où à peine un tiers des catholiques réside en Europe, la désignation d’un collège cardinalice moins européen, et moins italien, devenait inéluctable dans la mesure où, en tant que chef de l’Église universelle, le souverain pontife doit, aussi, incarner l’unité d’une Église catholique qui ressemble de plus en plus à une grande mosaïque.
Les élargissements successifs du collège cardinalice (62 en 1903, 120 en 2002) ont ainsi permis de réduire la proportion de cardinaux européens de 96 % au début du pontificat de saint Pie X (en 1903) à 48 % aujourd’hui. En décidant, en 1970, d’élargir ce collège à 120 électeurs, Paul VI a réussi à équilibrer, à la fin de son pontificat (1978), la proportion entre cardinaux européens et non européens. Dans le même temps, le nombre de cardinaux italiens ayant très peu varié depuis un siècle (38 en 1903, 24 en 2002), leur proportion s’est sensiblement amoindrie, passant de 61 % à 17 % entre 1903 et 2002. Actuellement, 53 nationalités sont représentées au sein d’un collège cardinalice qui comprend un nombre record de 185 membres, parmi lesquels 120 – parce qu’ils sont âgés de moins de 80 ans – sont des électeurs potentiels.

Les coups sérieux portés à l’hégémonie italienne, et notamment l’ouverture du collège cardinalice aux Sud-Américains – dont le nombre (26) est pour la première fois supérieur à celui des Italiens (24) –, laissent augurer l’arrivée sur le trône de Pierre d’un pape originaire d’Amérique latine. L’élection d’un tel pape ne serait d’ailleurs pas pour déplaire aux réformateurs, naturellement enclins à soutenir un défenseur des pauvres et pourfendeur des effets pervers de la mondialisation comme l’archevêque de Tegucigalpa (Honduras), Mgr Rodriguez Maradiaga. D’autant qu’à l’intérieur du courant conservateur certains semblent, là encore, séduits par des candidats latino-américains. C’est le cas, notamment, de Mgr Sodano qui a souvent fait part de sa bienveillance à l’égard des cardinaux colombiens Hoyos et Trujillo ou, encore du Chilien Mgr Medina qui bénéficie du soutien de Mgr Ratzinger.

Même s’ils ne disposent pas de la majorité des deux tiers (90), les Européens continuent, cependant, d’être les plus nombreux (65) au sein d’un collège cardinalice, dont l’extrême diversité laisse augurer que les électeurs pourraient, au final, se ranger à la solution classique d’un cardinal européen, rompu à tous les rouages de la vie vaticane et « prudemment réformiste » ou « conservateur modéré ». L’heureux élu, quoi qu’il en soit, aura la délicate tâche de guider les hommes dans un monde en quête de repères où l’on voit poindre des tentations fondamentalistes – en particulier au sein des communautés juive et musulmane – et où, définitivement, les voies du Seigneur restent au moins imprévisibles…