Philippe Sollers, communautarien cryptique

Philippe Sollers, communautarien cryptique

Vincent Stanek

Philippe Sollers, écrivain fécond, tient une place remarquée dans la vie intellectuelle française en raison de ses prises de position retentissantes : on se souvient des remous qu’avait soulevés son article sur la « France moisie » , qui dénonçait le retour en force du conservatisme chauvin, pudibond, xénophobe. Par ailleurs, Sollers intervient régulièrement dans une émission politique radiodiffusée , et la télévision, elle aussi, le sollicite. Notre propos n’est pas ici de critiquer le personnage, mais d’essayer d’analyser le type de discours dont il fait usage, et quelle philosophie politique le sous-tend. Tentative étonnante, dira-t-on peut-être, au sérieux déplacé. Doit-on cependant récuser d’emblée une entreprise, qui, en quelque sorte, ferait trop d’honneur à son objet ? Ce serait, à notre sens, aller un peu vite en besogne. La critique doit être compréhensive, si elle veut toucher, à travers Sollers, des problèmes plus importants. Le dessein de la réflexion ici proposée est de mettre au clair un certain nombre d’enjeux importants eu égard au rôle politique de l’intellectuel, et de rappeler des distinctions trop souvent oubliées — pourtant indispensables, au moment où il importe, plus que jamais de « sortir de la confusion » .

La rhétorique du scandale

Si, dans quelques décennies, une bande de sorbonnards devait se mettre dans l’idée de faire paraître une « Situation de la littérature française au tournant du XXIe siècle », il y faudrait absolument faire figurer le texte que Sollers a livré pour le numéro d’octobre d’Art Press : c’est l’objet d’étude rêvé, une vraie mine d’or pour qui aime à lire entre les lignes.
Ce texte accompagne la parution de l’Étoile des amants , son dernier livre. Afin d’éviter une quelconque méprise, précisons que le propos n’est pas ici de juger de la qualité littéraire du roman, mais d’analyser la façon dont Sollers met en scène sa publication. En résumé : l’Étoile des amants, dit-il, est un livre scandaleux, une provocation envers une époque qui doit conspuer un tel écrit. Mais de quoi s’agit-il ? Quelle est la matière de ce scandale ? Réponse : « Ah l’amour ! Oh l’amour ! l’amour !… Et puis il y a aussi la nature, la poésie… Mais dites-moi, c’est dégueulasse tout ça, l’amour, la nature, la poésie, mais ça va me faire vomir, vite aux chiottes ! Ah oui, vraiment dégueulasse ce bouquin, à gerber » (sic).
Voilà qui s’appelle une entrée en matière… Est-on bien sérieux ? Il semble que oui, puisque « l’ambition est de montrer que, dans l’achèvement du nihilisme où nous sommes, toute proposition formelle, positive, déclenche des ricanements, des murmures, des protestations ». À cette fin, Sollers échafaude une fiction originale, une sorte de tribunal populaire, « cela en faisant surgir sur une scène où l’on imaginera que dans la salle se trouvent des gens de tous les âges et des contemporains, prêts à huer toutes les propositions positives qui ont été émises au cours des temps ». Cette machine à huer, Sollers va donc la faire fonctionner contre Hésiode, Aragon, mais aussi —voici le point intéressant — contre lui-même. Les objets de détestation de la foule ? L’idée de simplicité d’abord : « tout ce qui apparaît comme pseudo-naïf, populaire, presque niais, tout ce qui coule de source me paraît bienvenu. Il pleut, il pleut (Hou ! hou ! c’est tout ce que vous avez à dire ? Dites-moi ça en charabia. Dites-moi ça en moins clair, sans quoi je ne vous respecterai pas) » ; ensuite l’idée d’un certain mystère des corps (le corps féminin en particulier) irréductible à la science. Enfin, l’idée d’un don de l’être comme grâce : « peut-être que l’existence elle-même serait une sorte de don ? (Hou ! hou ! dans la salle). Une donation pour laquelle il y aurait lieu de remercier, une grâce… (Hou ! hou ! mais vous allez me faire vomir !) »
Une opposition aussi féroce n’émeut-elle pas l’auteur de l’Étoile ? Etre hué, conspué, vomi, n’est-ce pas un peu pénible ? Cela ne lui porte-t-il pas sur les nerfs ? Surprise : point du tout. Et même : cela l’« enchante ». Revenant sur les réactions qu’avait suscitées son article intitulé « La France moisie », il écrit : « c’est à énoncer de tels blasphèmes que je suis si souvent dénoncé, et de façon diverse, comme mauvais Français. […] J’aime assez être considéré comme le mauvais Français, cela m’enchante ».
Il faut s’arrêter ici, et relever une sorte de coup de force, ou de tour de passe-passe. L’Étoile des amants contiendrait donc des « blasphèmes » du même ordre que ceux de la « France moisie » ? Voyons cela, en nous reportant à l’article de 1999 .
Rappelons que la « France moisie », c’est « la force tranquille des villages, la torpeur des provinces, la terre qui, elle, ne ment pas, le mariage conflictuel, mais nécessaire, du clocher et de l’école républicaine. C’est le national social ou le social national » . Dans son article, Sollers dénonçait donc le retour des idées conservatrices, xénophobes, anti-progressistes. « Liberté surveillée » , un article paru il y a peu dans le Monde, et qui poursuit dans la même ligne, insiste sur la présence d’une hostilité générale et sourde contre l’esprit de Mai 68, contre les formes de libération sexuelle, et contre la personne de l’auteur lui-même. Au tribunal de l’opinion populaire, prompte à embrasser l’idéologique sécuritaire et réactionnaire du moment, son attitude témoignerait d’une « désinvolture inacceptable ». Revoici donc Sollers le scandaleux, comme tous ceux qui « fument trop, boivent trop, ont une vie sexuelle secrète, se droguent parfois, lisent des livres et ont même tendance à en écrire certains », bref tous ceux qui par leurs « provocations répétées » seraient les « inlassables propagandistes du désordre immoral ». Tous ceux-là seraient l’objet du « ressentiment », de l’« esprit de vengeance » du « gros animal » (c’est-à-dire de l’opinion publique), toujours désireux de s’en prendre à tout ce qui « pourrait être contradictoire, nuancé, vif, informé, gai ». Il n’est pas difficile de mettre en évidence ici la reprise par Sollers du tableau brossé par Nietzsche de l’éternelle lutte des « forts » (c’est-à-dire de ceux qui sont capables d’inventer de nouvelles valeurs) contre les « faibles » (tous ceux qui suivent l’ordre commun, et ne peuvent s’affirmer qu’en exerçant leur ressentiment).
Au terme de cette brève mise en perspective, il apparaît avec évidence que la comparaison entre le « contenu idéologique » de l’Étoile des amants et celui de la « France moisie » ne tient pas du tout. Si le Sollers de l’Étoile des amants est scandaleux, c’est pour de tout autres raisons que celui de la « France moisie ». Mais alors, qui est dans la salle, prêt à le conspuer ? Il semble que ce soient tantôt les nouveaux réactionnaires de la « France moisie », ceux qui n’ont toujours pas digéré Mai 68 et la libération sexuelle (cette « indigestion » dont souffrirait la société contemporaine étant un des motifs récurrents de la réflexion sollersienne). Ceux-là huent la libération des mœurs, l’idée de liberté, etc. Tantôt on dirait que la salle est pleine d’ex-soixante-huitards, prompts à siffler des idées plus propres à une pensée conservatrice que progressiste : l’éternel féminin, l’être comme grâce et l’intemporalité de l’existence (bien éloignée de toutes les théories marxistes ou post-marxistes).
Que penser de cette confusion sollersienne de deux fronts de scandale, confusion d’autant plus troublante qu’il faut renoncer à faire état de toute évolution chronologique (les deux positions étant contemporaines). Simple inconséquence ? Ce serait faire trop bon marché de la conscience aiguë, de la revendication même de la contradiction chez Sollers. Il faut, pensons-nous, y voir plutôt l’effet d’une conception politique originale, où l’écrivain se retrouve seul en face de la société, le discours de la contradiction devenant alors le dernier recours pour préserver de la barbarie ambiante une communauté de semblables.

La communauté des catacombes

Il y a tout un ensemble d’intellectuels français qui croient à la montée d’une puissante forme de régression dans la civilisation. Phénomène planétaire, inexorable, lié au nivellement des différences, à la prostitution à l’argent, à la mondialisation du festif. Il n’y aurait plus rien à faire, sauf à tenter de rendre coup pour coup à la Société. La métaphore du « gros animal » est significative : contre le gros animal, il n’y a plus à argumenter, mais à se défendre. D’ailleurs, le gros animal ne pense pas, et ne connaît qu’un seul affect : la jalousie, qui anime toutes les institutions. Ainsi, la jalousie est « l’Organe Central, le Substrat Ovale, la Mecque, le Temple, l’Église, le Conseil d’administration, le Syndicat, la Secte, le Parti . » Un tel animal ne mérite guère qu’on lui parle. On doit juste le fatiguer, lui faire perdre la tête, et s’amuser de sa confusion. Il n’est pas très difficile de faire en sorte qu’il « fonce, comme un taureau, dans la muleta des désirs ». Il suffit d’agiter de temps en temps quelques chiffons rouges, propres à l’énerver. La « France moisie » était un de ces chiffons, et le discours à double, triple entente, l’ironie perpétuelle de Sollers ne sont que des « passes », pour exciter l’ire de l’animal, « par ricochet, irradiation, insinuations subtiles » .
Distraire : il est possible qu’aux yeux de Sollers cet impératif se trouve investi d’une importance toute particulière, et que la distraction ne soit que l’autre nom de la vengeance contre l’esprit de vengeance. Car, même s’il en rit volontiers, que peut faire l’intellectuel des Temps Obscurs sinon distraire l’animal, c’est-à-dire le faire dévier sans cesse de sa trajectoire pour lui faire manquer sa proie ? L’animal lui, est toujours là, et l’écrivain-torero n’a pas vraiment d’autre solution que de ruser avec lui. Le sourire figé de l’acrobate de cirque masque peut-être le visage sans doute plus grave de celui à qui a été donné de tenir le dernier rôle politique de l’intellectuel, rôle dérisoire et (rires dans la salle) sublime : celui d’être le Protecteur d’une communauté secrète, le Bouc émissaire, et — pourquoi pas ? — le Sacrifié. Puisqu’en effet, « tout le monde est décidément petit, mesquin, rampant, étroit, ridicule, sauf nous » , il n’y a plus rien à attendre de ceux qui ne font pas partie de la communauté des catacombes. Que les Autres donc se déchaînent, ce n’est pas grave, pourvu qu’il y ait un ou des gardiens qui défendent l’accès du Paradis perdu, du Royaume, qui veillent, comme le narrateur de l’Étoile des Amants,

— Tu rôdes la nuit ?
— Je veille.
— Sur moi ?
— Sur toi, sur moi, sur eux.
— Sur nous ? Sur tous ceux qui seront comme nous ?

La fonction politique de l’écrivain est donc justifiée par la nécessité d’une sorte de lobbying secret. On connaît la fortune du concept de communautarisme dans la philosophie politique . On pourrait, sans trop forcer le trait, dire que la position de Sollers est celle d’un communautarien cryptique : tapage, publicité, clinquant au dehors, silence, secret, vigilance au dedans : « cachez-vous bien, frères et sœurs de la côte. Ne signalez pas votre position. Virez quand il le faut, mentez, masquez-vous, taisez-vous, ne faites confiance à personne » . Sollers se rapproche sur ce point de l’analyse de M. Henry qui, dans la Barbarie, prophétisait l’apparition d’une « culture de l’underground », seul refuge possible contre la modernité dévoyée. L’échange auquel donnait lieu la culture serait « entré lui aussi en clandestinité : ce sont de brefs propos, des indications hâtives, quelques références que des individus esseulés se communiquent l’un à l’autre lorsque, au hasard des rencontres, ils se reconnaissent marqués du même signe » .

Du bon usage de la contradiction

C’est, nous semble-t-il, en fonction de cette vision politique tout à fait particulière qu’il faut juger ce qui nous était apparu comme une contradiction chez Sollers. Plutôt qu’une simple inconséquence, il s’agirait alors d’une intention ferme et délibérée, mieux, de la revendication d’un « devoir » inspiré de Baudelaire — « faisons notre devoir, exprimons avec beauté n’importe quoi » — ce qui ne va pas sans faire bon marché des contradictions, des inconséquences, des raccourcis, etc. lesquels, comme on l’a dit, ne seraient que des procédés destinés à affoler le « gros animal ». Mais l’intellectuel peut-il vraiment dire n’importe quoi ? Dans son dernier article du Monde, Sollers rappelle qu’ « en France, vient de déclarer le chef de l’État aux académiciens Goncourt, un écrivain peut écrire librement, mais un intellectuel  » ne peut pas dire n’importe quoi « . Voilà qui est sage. Sois écrivain et tais-toi. On attend avec intérêt la liste des  » n’importe quoi  » qu’il ne faudra pas dire » . Ici, et malgré toute la sympathie que l’on peut porter à Sollers, il faut bien reconnaître qu’il répond d’une façon tout à fait insuffisante à une question fondamentale. Il se contente de brandir le spectre de la censure, comme si l’idée que l’intellectuel ne puisse effectivement pas dire n’importe quoi menait nécessairement à l’inquisition moralisatrice. Or, il est ici nécessaire de distinguer des ordres de problèmes différents.
Si pouvoir « dire n’importe quoi » signifie la possibilité de soutenir n’importe quelle position, alors il faut reconnaître que c’est effectivement une revendication très légitime, et que toute restriction apportée à cette liberté porte véritablement à conséquence. D’où, à notre sens, le problème extraordinairement grave de la censure, dont nous ne débattrons pas ici. Cependant, l’impératif prend un autre sens, qui touche directement, cette fois-ci, au rôle politique de Sollers. Reprenant à son compte l’impératif baudelairien, il l’entend autant comme une revendication de licence morale que de licence logique. Quand Sollers fait profession d’« exprimer avec beauté n’importe quoi », le résultat est moins un discours condamnable du point de vue des mœurs (Sollers d’ailleurs avoue son mépris pour la littérature pornographique) que du point de vue des simples lois de la pensée. Et c’est tout autre chose. Qu’on nous pardonne de rappeler de (très) vieilles évidences : il n’y a pas de dialogue, pas de discussion possible là où la contradiction mine le discours. Mais Sollers recherche-t-il la discussion ? On peut en douter, si du moins ce que nous avons dit est vrai, c’est-à-dire si le discours sollersien est moins une argumentation qu’une arme, dans un jeu où tous les coups sont permis.

Je et On

Du reste, que critique Sollers ? Quel est son objet ? Quel est son ennemi ? Le On indistinct, le « gros animal », bref tout à la fois tout le monde et personne. L’écrivain est seul au milieu de la masse. L’éthique individualiste et anarchiste de Sollers aboutit au solipsisme littéraire (« à part moi, notre époque est muette » ), et à la déconsidération de la sphère politique au profit d’un « Royaume » qui, pour être de ce monde, n’en est pas moi absolument étranger à la société.
Cela apparaît en effet de façon frappante dans l’article du Monde : de quoi devrait-il y être question ? De la montée du conformisme intellectuel, de la confusion, du statut des intellectuels opprimés par une nouvelle forme de répression idéologique. Mais en réalité, qu’y lit-on ? Encore et toujours la mise en scène du Moi, qui s’enfle d’une opposition imaginaire, et joue jusqu’à la dernière phrase de tous les faire-valoir .
Alors que le monde connaît des mutations considérables, grosses de menaces que l’on ne fait qu’entrevoir, que devant elles l’homme du commun se trouve désemparé et tenté de se raccrocher à des dogmatismes stériles, alors que l’intelligentsia semble traverser une grave crise d’identité, au point de se demander s’il existe encore une vie intellectuelle en France , l’égotisme impénitent de Sollers paraît dérisoire, voire néfaste. Si ses prises de position peuvent être considérés comme telles, ce n’est pas parce qu’elles dérangeraient l’ordre établi (elles sont trop vagues pour gêner quiconque), mais qu’elles entretiennent le climat de confusion intellectuelle qu’elles prétendent cependant dénoncer . C’est tout particulièrement net dans son dernier article, qui abonde en formules assez indéterminées, en catégories pour le moins indécises. Aveu involontaire : l’auteur rapproche sa formule : « la France moisie » de son analogue : « la France d’en bas ». Et certes, de part et d’autre, la même imprécision, le même vague… Bref un simple mot et rien moins qu’une analyse politique.
Faut-il donc en appeler à de vieilles évidences, propres à l’« esprit de sérieux » dont Sollers fait si peu de cas — que le genre politique et le genre romanesque ont leur logique propre, que le discours politique demande au moins de viser à l’objectivité, d’argumenter en faveur d’une thèse pour rentrer dans l’espace public de la discussion, que le rôle du penseur politique est d’apporter la clarté du concept dans la zone vague de l’opinion publique ? C’est pourtant tout cela qui nous manque le plus cruellement.