Figures de la science sur le champ de bataille : Le scientifique et le guerrier

Figures de la science sur le champ de bataille : Le scientifique et le guerrier

Jean-Jacques Salomon

Nous vivons sur l’idée de la science, de la recherche scientifique et de chercheurs comme d’une institution vouée au seul bien de l’humanité, dont la démarche fondamentale, « pure » et « désintéressée » ne se confond en rien avec ses applications : celles-ci doivent se traduire en résultats qui contribuent immanquablement au mieux-être des individus et des sociétés. Pour éviter tout malentendu, je dois rappeler d’entrée de jeu que cette idée trouve dans la réalité tant d’exemples de démonstrations de bienfaits qu’il ne s’agit ni d’en contester ni encore moins d’en minimiser le bien-fondé. Mais il y a aussi dans cette vision de la science une forme d’idéologie qui tend à la présenter comme entièrement autonome, indépendante de toute contrainte ou pression sociale, absente de toute visée d’exploitation sur le terrain économique et donc étrangère aux conflits d’intérêts et de valeurs qui nourrissent les affaires politiques ou financières.
Comme l’a soutenu, il y a longtemps, Robert Merton, « père fondateur » de la sociologie des sciences, cette idéologie de la science revient, de la part des scientifiques, « à répudier l’application de normes utilitaristes à leurs travaux, et elle a pour fonction principale d’éviter le risque d’un contrôle trop étroit exercé par les agences qui les subventionnent ». Et il ajoutait, avec une bonne dose d’ironie : « Une reconnaissance tacite de cette fonction peut être la source du toast sans doute apocryphe des scientifiques de Cambridge : “ Aux mathématiques pures, et qu’elles ne soient jamais d’aucune utilité à quiconque ” ! »

Le négatif au bilan de la science

À moins de céder aveuglément à cette idéologie, tout ce que l’humanité doit — sans conteste — à la pratique de la science et au travail de la découverte ne peut pas empêcher de s’interroger sur l’autre face de l’institution scientifique, ce qu’André Malraux a appelé, à propos des gaz asphyxiants de la guerre de 1914-1918, « le négatif au bilan de la science », un bilan que les développements du complexe militaro-industriel depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale ont rendu encore plus ambigu ? Pourtant, il y avait comme une surprise, plus encore qu’un étonnement, dans le titre d’un article du Monde (19 janvier 2002) : « Les OGM, ça sert aussi à faire la guerre », comme si le travail des laboratoires en biotechnologies était détourné à des fins militaires. Mais nous voici précisément à une époque de notre civilisation où il est devenu impossible de distinguer un laboratoire agronomique d’un laboratoire militaire, où les recherches sur les OGM qui ont des objectifs thérapeutiques et agroalimentaires peuvent tout aussi bien déboucher sur des armes de destruction massive. Le caractère dual des technologies contemporaines l’est effectivement, et à un double titre : elles peuvent résulter de recherches fondamentales menées dans les laboratoires industriels aussi bien que dans les laboratoires militaires, et simultanément les innovations auxquelles elles donnent lieu peuvent être servir à des fins militaires aussi bien qu’à des fins civiles.
Il est vrai que parler des liens entre la science et la guerre suscite comme un malaise, surtout si l’on s’interroge sur l’énormité de la capacité de destruction qui s’en est suivie. Ce sujet a certes été abordé par les historiens de l’art militaire et par les historiens de la technologie, mais il a suscité de la part des historiens des sciences comme un réflexe de pudeur, en tout cas une gêne évidente qui les a dissuadés d’étudier de trop près les modalités d’interaction entre ces deux domaines. Les références, les critères et les normes des deux domaines semblent effectivement aux antipodes les uns des autres : comment les valeurs des chercheurs seraient-elles celles des militaires ? Dans une des premières bibliographies consacrées à ce sujet, l’auteur notait que c’est « comme s’il fallait supposer que seuls les avocats de la guerre ou de l’armée devaient se charger d’écrire l’histoire synthétique des relations entre la science et les militaires, ou comme s’il fallait approuver la peste et ses effets pour en écrire l’histoire » . Et si l’on se met à parler de ces relations comme d’une véritable alliance sanctionnée par l’histoire la plus contemporaine, vous voilà aussitôt pestiféré, accusé de lèse-majesté à l’égard des beautés et des vertus de l’institution scientifique, rangé et néantisé du côté de l’anti-science, de l’anti-culture, de l’anti-progrès et pourquoi pas de l’obscurantisme.

L’alliance entre la science et la stratégie

Les liens entre technologie et stratégie sont pourtant aussi anciens que la guerre elle-même, et ils se sont évidemment renforcés depuis que la science a de plus en plus étroitement conditionné le développement de la technologie et réciproquement, que la technologie a de plus en plus conditionné les progrès de la science. Archimède résistant aux Romains à l’aide des « miroirs ardents » ou Galilée contribuant aux innovations de l’arsenal de Venise sont des figures pionnières de l’association des scientifiques aux militaires. Et la révolution scientifique du XVIIe siècle a constitué une étape importante dans cette association, au sens où elle a permis d’introduire sur le champ de bataille les outils mathématiques et les applications de la recherche scientifique. C’est effectivement à partir de cette révolution intellectuelle, dont les héros éponymes sont Galilée, Bacon, Descartes, Newton, que les États-nations se sont mis à investir dans les activités de recherche en attendant de la science qu’elle participe directement à leurs objectifs militaires. Quand la Royal Society, à l’initiative de Newton, met à prix la solution du problème des longitudes, elle est aussitôt suivie par les autres Académies : c’est que l’enjeu est de taille, il y va de la maîtrise des mers. Et tout comme la science deviendra de plus en plus dépendante du soutien de l’État, en même temps que la politique sera de plus en plus tributaire de la recherche scientifique, les innovations technologiques transformeront les règles du jeu du champ de bataille, tout comme les guerres seront des moments privilégiés d’expansion de l’innovation technologique.
À partir du XIXe siècle, la révolution industrielle a considérablement renforcé le fonctionnement dans les deux sens de cette relation entre la poursuite du savoir et la gestion des guerres, au point qu’une bonne partie des innovations dans la production du secteur civil verront désormais le jour dans l’industrie de guerre. Lewis Mumford a bien montré dans Technique et civilisation comment seules l’armée et la guerre pouvaient être une source de consommation parfaitement adaptée au nouveau système de production de masse : les machines-outils, la normalisation et la fabrication en série, les pièces de rechange stockées à grande échelle et l’organisation scientifique du travail ont d’abord servi à la préparation et à la gestion des guerres avant de servir de modèle à la production industrielle du secteur civil. En ce sens, comme l’a suggéré l’historien des sciences Everett Mendelsohn, c’est bien à Mumford que l’on doit la première notion du « complexe militaro-industriel » que les contributions de la science, au cours du XXe siècle, ne cessèrent de consolider sur le plan économique comme sur le plan stratégique
Les enjeux militaires ont conduit au rapprochement entre la science et la technologie autant qu’entre les laboratoires universitaires, les arsenaux et les laboratoires industriels ; simultanément, le rapprochement entre le temps de la découverte et celui des applications a précipité l’association de plus en plus étroite entre les scientifiques et les militaires. Cette alliance se dessine dès la guerre de Sécession et se développe à plus forte raison au cours de la Première Guerre mondiale. Mais sans doute peut-on remonter plus haut et montrer que la gêne des historiens des sciences à traiter de cette alliance, de ses sources, de ses manifestations et de son évolution a trouvé du côté des techniques, comme dans une symétrique inverse, la même façon de se voiler la face. Vauban, par exemple, dont on a surtout retenu la figure de l’architecte des fortifications, n’a-t-il pas été un scientifique au même titre que bien d’autres, ne serait-ce que par ses contributions au calcul statistique ? Bon mathématicien, hydraulicien et balisticien, pionnier du dénombrement, ce maréchal de France était aussi académicien honoraire . De même l’École de Mézières, tout comme l’École Polytechnique dont elle a été le berceau, a certes été d’abord le lieu de formation des officiers du génie, mais s’en tenir à cette fonction, c’est ignorer le foyer de progrès scientifiques que la première et surtout la seconde ont constitué à partir d’une cohorte de grands savants, Monge, Berthollet, Carnot, etc., dont la vocation a été le service de la science tout autant que celui de l’armée.

L’innovation de l’armement atomique

Quoi de nouveau, donc, dans la longue galerie des savants qui ont contribué aux progrès de l’art militaire ? Deux phénomènes, évidemment liés, méritent d’être soulignés pour comprendre en quoi le rôle des scientifiques dans les affaires militaires soulève des problèmes tout à fait nouveaux. La première nouveauté, illustrée en particulier par la mise au point de l’armement nucléaire au cours de la Deuxième Guerre mondiale, c’est que la science en tant que telle intervient désormais directement — dès le stade de la théorie et de la découverte — dans la conception et la production des nouveaux systèmes d’armes. Et ce ne sont pas seulement les théories d’Einstein qui vont trouver à s’appliquer sur le champ de bataille, c’est Einstein lui-même qui sert de boîte aux lettres pour alerter le président Roosevelt sur l’importance des recherches menées dans le domaine nucléaire : il signe les deux lettres rédigées en fait par Leo Szilard qui entraînent Roosevelt à mettre en route le Manhattan District Project, point de départ des bombes d’Hiroshima et de Nagasaki, et il les signe à son corps défendant, d’une part, parce qu’il doute de la possibilité de réaliser une bombe atomique, d’autre part et surtout, parce que le pacifiste en lui pressent et redoute, au cas où cela sera possible, les conséquences politiques qui en résulteront.
Et cela, c’est la deuxième nouveauté dans l’histoire des relations entre la science et les militaires : la capacité de destruction de la nouvelle arme est telle que, dès le départ, ces relations sont frappées d’équivoque, inspirant un profond malaise chez certains des scientifiques associés au complexe militaro-industriel. L’ironie de l’histoire n’est-elle pas que ce soit le plus notoirement pacifiste parmi les hommes de science qui donne le signal de la réalisation de l’arme la plus destructive qu’on ait jamais conçue ? Équivoque, malaise et bientôt mauvaise conscience quand l’arme atomique, destinée à prévenir l’armement nazi que l’on croyait en chantier grâce aux soins de Heisenberg et qui n’existait pas, sera en fait utilisée après la défaite allemande contre le Japon . Jusqu’alors l’institution scientifique pouvait se prévaloir d’être au-dessus sinon en dehors des passions politiques. Désormais, les scientifiques ne pourront plus dissocier la découverte scientifique — ni se dissocier eux-mêmes — de l’usage politique qui en est fait, et le sentiment d’une responsabilité particulière, liée à la nature et aux conséquences de leurs travaux, les entraînera sur le terrain de l’engagement politique qui fera de certains d’entre eux des contestataires, des rebelles, des dissidents. Au mieux, cet engagement les privera des subventions indispensables à leurs travaux de recherche, au pire il les conduira à l’exil ou à la déportation. Mais le tournant est pris qui installe l’institution dans la mauvaise conscience. Comme Robert Oppenheimer l’a dit pathétiquement, dans une conférence célèbre : « En une sorte de signification brutale, qu’aucune vulgarité, qu’aucune plaisanterie, qu’aucune exagération ne peut tout à fait abolir, les physiciens ont connu le péché ; et cela, c’est une connaissance qu’ils ne peuvent perdre » .
Concrètement, on peut dire que ce tournant s’est traduit par le changement suivant encore plus révélateur. Vauban et certains des officiers du génie issus de l’École de Mézières ou de Polytechnique étaient des scientifiques qui s’exposaient aussi, comme des soldats parmi d’autres, sur les champs de bataille : ils n’échappaient pas à l’épreuve des armes. En revanche, les scientifiques qui travaillent pour les arsenaux ne quittent pas leurs laboratoires, sinon pour participer à des essais expérimentaux ou à de grandes manœuvres où, très exceptionnellement, ils s’exposent aux mêmes dangers que les fantassins. Vauban, à 26 ans, avait déjà participé à quatorze sièges et il avait été blessé plus d’une douzaine de fois ! Fait prisonnier avec les honneurs au siège de Sainte-Menehould, il fut très rapidement libéré ; d’autre part, le Roi ne l’a jamais retenu d’aller à plusieurs reprises visiter les forteresses ennemies pour les espionner. C’est que l’époque ne fait pas encore du chercheur un « capital » qui relève de la « chasse aux cerveaux ».
Tel n’est pas le cas aujourd’hui des scientifiques : comme ils ont accès aux « secrets défense », on les retient de voyager à l’étranger, leurs déplacements sont sous surveillance constante des agents de sécurité, ils ne peuvent rien publier qui concerne leurs activités militaires. En somme, ils constituent un butin à emporter ou à négocier plus important que le ramassage des canons ennemis après une défaite. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, on a appris que disposer du capital intellectuel est plus décisif pour la victoire que la confrontation des divisions, et par conséquent l’un des objectifs de la préparation de la guerre est de se saisir à tout prix des scientifiques du camp adverse, de les convertir à travailler pour son propre camp et surtout de les empêcher d’émigrer pour se mettre au service des adversaires potentiels.
Wernher von Braun et son équipe de Pennemünde qui passent allégrement du service des nazis à celui des Américains, réalisant le rêve de leur vie des V1 et V2 à la production et au succès de la fusée Apollo, n’ont pas été différents des scientifiques émigrant des pays ex-communistes que l’on craint aujourd’hui de voir travailler au service d’États ou de groupes terroristes. Autrement dit, d’un côté, certains chercheurs se découvrent sinon une conscience morale, du moins un scrupule en fonction de la responsabilité particulière qu’ils se savent assumer dans la mise au point des systèmes d’armes de destruction massive, et ils s’interrogent sur la mesure de leur aliénation à l’égard des militaires. De l’autre côté, certains se révèlent techniciens parmi d’autres, fort éloignés d’éprouver le moindre scrupule à l’égard des répercussions de ce qu’ils font, uniquement mobilisés par leur souci — et leur plaisir — de mener les recherches conformes à leurs ambitions personnelles, et par conséquent tout disposés à vendre leurs compétences de chercheurs comme les soldats mercenaires vendent au plus offrant leur savoir-faire des combats et des armes.

Entre l’aventurisme et l’expiation

Les spécialistes des sciences de la nature — physiciens, chimistes, biologistes, etc. — ont l’initiative dans la conception et la mise au point des armes nouvelles et des systèmes qu’elles entraînent. Les problèmes qui leur sont posés sont la plupart du temps ceux qu’ils ont eux-mêmes choisis : ce n’est pas le Pentagone qui a eu l’idée de la bombe atomique, du programme de « guerre des étoiles » ou du bouclier anti-missiles, mais Leo Szilard en se servant d’Einstein dans le premier cas et Edward Teller dans le second. Et, plus significatif encore, ce sont les scientifiques qui entendent aller au devant et même au-delà du possible dans la mise au point d’armes nouvelles, comme l’a raconté Herbert York, un des plus grands experts en la matière, qui dirigea pendant plus d’une décennie l’Agence du Pentagone pour les systèmes d’armes avancés (ARPA). La « philosophie » qui inspira le début de ses fonctions à la tête de l’ARPA n’avait pas d’autre objectif que l’innovation à tout prix : « …toujours pousser aux extrêmes de la technologie. Nous n’attendions pas des autorités plus élevées du gouvernement ou de l’armée qu’elles nous disent ce qu’elles voulaient pour nous mettre seulement à y pourvoir. Bien plutôt nous décidions dès le départ de construire les dispositifs nucléaires qui […] poussaient l’état de l’art au-delà des frontières explorées sur le moment » .
Fort de cette doctrine, Herbert York proposa au général Eisenhower, à peine élu à la Maison Blanche, de construire une bombe thermonucléaire considérablement plus puissante, près de vingt mégatonnes, que tout ce qu’on avait réalisé jusqu’alors, et il eut la surprise de voir le général-président entrer dans une violente colère en s’exclamant : « Mais tout cela, c’est de la pure folie ! Il faut que cela change ! » Le même général, à la veille de quitter ses fonctions de président, a prononcé un discours-testament, où il a mis en garde ses compatriotes sur les risques que court la politique « de devenir elles-même prisonnière de l’élite scientifico-technique et du complexe militaro-industriel auxquels celle-ci doit son influence ». Un général dénonçant le pouvoir dont disposent les scientifiques associés aux militaires comme une menace sérieuse pesant sur le fonctionnement même de la démocratie, voilà qui avait de quoi stupéfier la presse, hérisser les membres du Congrès, embarrasser le Pentagone et choquer une bonne partie de la communauté scientifique américaine !
Mais le prestige, les privilèges, le pouvoir dont les scientifiques ont bénéficié — en Union soviétique comme aux États-Unis — à partir des succès qu’ils ont remportés dans le domaine des armements nucléaires ne les ont pas dotés d’une influence privilégiée sur le terrain des relations internationales. Tout au contraire, dès la première bombe atomique disponible et expérimentée dans le désert du Nouveau Mexique, les chercheurs américains ont pris conscience à la veille d’Hiroshima qu’ils n’en contrôlaient pas l’usage et que son utilisation contre telle ou telle cible demeurait entre les mains des politiques et des militaires. C’était pour eux comme une dépossession, la découverte frustrante d’une relation asymétrique ou même d’un marché de dupes, comme en ont témoigné les démarches avortées du petit nombre d’entre eux qui ont désespérément tenté de s’opposer au lancement des bombes atomiques sur le Japon : c’était découvrir, malgré le poids qu’exercerait désormais le résultat de leurs travaux sur les liens entre la guerre et la paix, qu’ils peuvent informer la décision, mais qu’ils ne la forment pas ; en fait, qu’elle leur échappe.
L’histoire du combat mené par certains pour peser sur la décision et tenter (vainement) de la changer est bien connue, à propos des bombes d’Hiroshima et de Nagasaki comme, un peu plus tard, à propos du programme menant aux bombes thermonucléaires, des millions de fois plus puissantes. Je ne veux pas y revenir ici, sinon pour souligner que les scrupules de ces chercheurs ont tout de même conduit à la création de l’Association américaine des atomic scientists dont le Bulletin, qui existe toujours, est devenu la tribune de ceux qui militent en faveur d’une réduction des armements nucléaires, sinon du désarmement général. Non pas qu’il s’agisse de pacifistes : la grande majorité d’entre eux est au contraire étroitement solidaire du complexe militaro-industriel, mais ils considèrent que les programmes auxquels ils prennent part doivent connaître un frein ou même une fin, conformément à la conclusion que Herbert York avait tirée très tôt de la confrontation entre les États-Unis et l’Union soviétique : « Le dilemme entre l’accroissement constant de la puissance militaire et la diminution constante de la sécurité nationale n’a pas de solution technique. En l’absence d’un accord politique, la situation ne peut qu’empirer, constamment et inexorablement » .
Einstein a dit que ceux qui avaient travaillé à la bombe atomique étaient poussés à œuvrer pour la paix comme en expiation, et il m’est arrivé de présenter les discussions sur le contrôle des armements, l’arms control, comme le lieu de rédemption de la science qui a connu le péché . Il y a eu assurément quelque chose d’une trêve de Dieu, une pause de caractère religieux dans les conférences Pugwash où, pendant les pires moments de la guerre froide, scientifiques américains et scientifiques soviétiques se sont rencontrés pour préparer les négociations des traités menant à l’arrêt des essais et à une réduction des armes nucléaires . Ces conférences continuent d’avoir lieu chaque année, elles réunissent aujourd’hui des scientifiques de toutes les disciplines, sciences de la nature et sciences sociales, et venant de tous les pays, favorisant des contacts informels, de personne à personne, à l’abri de la langue de bois ou de la propagande des gouvernements. L’influence que ces réunions ont exercée en faveur du rapprochement entre les deux superpuissances, alors qu’elles étaient engagées dans les surenchères de la source aux armements, est incontestable. De ce point de vue, peu de prix Nobel de la paix auront été plus légitimement décernés que celui qui a été simultanément attribué en 1995 au mouvement Pugwash et à son secrétaire général, Joseph Rotblat.

Conseillers du prince parmi beaucoupd’autres

Mais une fois rendu cet hommage à Pugwash et aux succès remportés sur le terrain des armements nucléaires, il faut bien prendre acte des limites que rencontre ce type de dialogue transfrontières, transnational et surtout transidéologique entre scientifiques. Le langage commun, l’objectivité de la méthode, l’habitude d’échanger des informations et de participer à des réunions dont l’enjeu est de s’entendre sur des démonstrations rigoureuses, permettent assurément aux scientifiques d’isoler leurs échanges des passions et des violences dont témoigne l’histoire. La bonne entente dans les rencontres scientifiques, fût-ce au cours de tensions et parfois en temps de guerre, est le signe qu’un consensus technique peut non seulement entraîner la compréhension de l’autre, mais surtout interdire la « diabolisation de l’autre » dans laquelle un anthropologue, Nur Yalman, a vu — non sans raison ! — la source privilégiée des malentendus et des guerres entre nations .
La langue commune, véhicule d’une compréhension réservée aux spécialistes, est comme un gage d’amitié et de confiance que certains veulent et croient pouvoir étendre hors des enceintes livrées aux discussions techniques. Ainsi a-t-on vu des scientifiques et non des moindres, après la Deuxième Guerre mondiale, présenter leur expertise comme un facteur de paix, d’universalité et de rapprochement entre les hommes, certains allant jusqu’à envisager un gouvernement mondial dont les scientifiques seraient ès qualités les ministres les plus légitimes. Ici encore, on peut parler d’idéologie, au sens où le langage commun et la tradition de la coopération ont beau désigner la communauté scientifique comme un modèle idéal de la communauté humaine, la compétence des chercheurs sur le terrain technique qui est le leur ne fait pas d’eux des experts sur d’autres terrains, en particulier celui des relations internationales. Quand le Père Dubarle, membre de Pugwash, écrivait que « la Science est la première puissance globale de l’humanité qui soit apparue au sein de l’humanité », le théologien en lui devait aussitôt constater — en le déplorant — que cette puissance n’est pas encore confirmée dans sa fonction universellement humaine » . Le scientifique d’aujourd’hui est comme le philosophe de Platon : il peut certes rêver de se voir devenir roi ou le roi devenir scientifique, il n’est au mieux qu’un conseiller du prince parmi d’autres.
Il faut bien reconnaître que Pugwash n’a vraiment conduit à des accords que sur le terrain hautement spécialisé des armes de destruction massive, celui où les scientifiques qui participent étroitement à ces programmes ont assurément une compétence exclusive — et une responsabilité privilégiée. Or, quand Pugwash se consacre à d’autres tensions ou confrontations que celles de la guerre froide, son influence apparaît beaucoup moins évidente et, pour tout dire, si l’on songe au conflit entre la Grèce et la Turquie ou entre l’Inde et le Pakistan, ou encore à la guerre dont l’ex-Yougoslavie a été le théâtre et à plus forte raison au drame du Proche-Orient, on ne voit pas en quoi la « diplomatie parallèle » exercée par Pugwash a pesé en quoi que ce soit. On voit au contraire que les « bons offices » sont l’œuvre d’autres intermédiaires, en Afrique par exemple la communauté de San’Egidio, du nom de l’ancien monastère romain qui lui sert de quartier général, où militent une majorité d’industriels et de gestionnaires italiens . Ici, nous ne sommes plus sur le terrain étroitement circonscrit de problèmes dont la solution appartient aux instruments et aux méthodes des sciences de la nature, par exemple, distinguer une explosion atomique souterraine d’un tremblement de terre. En réalité, les voies de la négociation politique ou de la paix ne relèvent pas de la méthode et de la rationalité scientifiques en tant que telles, d’autant moins que, dans tous les nouveaux conflits — sans exception — auxquels nous avons assisté depuis la fin de la guerre froide, la « diabolisation de l’autre » a une dimension religieuse, qui rend encore plus irrationnelles les racines des heurts entre nations, sectes ou tribus. En somme, il n’y a pas plus grande illusion du scientisme que d’attendre du modèle des sciences de la nature l’instrument « opérationnel » destiné à résoudre les conflits qu’affrontent les sociétés, à plus forte raison ceux qui opposent les unes aux autres les sociétés.

La nouvelle donne post-guerre froide

De plus, si la « diplomatie parallèle » des scientifiques a pu s’exercer dans le cadre des tensions marquées par la possibilité de l’holocauste nucléaire, la fin du communisme et de la confrontation bipolaire nous a fait entrer dans un cycle très différent d’exercice de la violence et de menaces de conflits. La partie qui s’est jouée entre les États-Unis et l’ex-Union soviétique revenait à opposer deux adversaires qui honoraient après tout le même code de bonne conduite, et de ce point de vue la dissuasion nucléaire a finalement été un facteur de modération : la bombe atomique, comme l’a dit le général Poirier, est aussi un répresseur de violence . Chacun des deux adversaires savait parfaitement qu’il ne pouvait pas aller trop loin. En revanche, les nouveaux adversaires des États-Unis, réels ou potentiels, parmi lesquels ceux-ci rangent les troupes de Ben Laden et les « États voyous » — Corée du Nord, Irak, Libye —, ne se plient pas aux mêmes règles du jeu qui ont inspiré les postures stratégiques du duopole américano-soviétique. Je n’ai pas eu beaucoup de mérite à annoncer avant le 11 septembre, dans Le scientifique et le guerrier, que les nouveaux conflits « promettent — en dépit ou à cause des progrès scientifico-techniques — de prendre de court états-majors et gouvernements au même titre que la secte des Assassins a surpris les cours européennes au Moyen Âge », et d’en conclure que le projet de « bouclier antimissile » ne mettrait pas le sanctuaire territorial américain à l’abri d’agressions terroristes .
Dans ces conditions, il est impossible d’esquiver la question posée par le professeur Geneviève Schméder lors de la conférence qui a été à la source du livre que je viens de citer : la mobilisation des scientifiques pour la guerre n’a-t-elle pas constamment pesé plus lourd que leur bonne volonté active en faveur de la paix ? À tout le moins l’ambivalence du scientifique apparaît-elle plus que jamais dans ses rapports avec les militaires, à la fois consentant et réticent, manipulé et manipulateur. De ce point de vue, il n’y a d’ailleurs pas que les sciences de la nature, il faut tout de même le rappeler, pour être au service des militaires. Du côté communiste comme du côté américain, les sciences sociales ont joué un rôle très important durant la guerre froide, et l’exemple du Congrès pour la liberté de la culture, dont les conférences et les publications ont bénéficié des largesses de la CIA par l’intermédiaire de la Fondation Ford, tout comme bien sûr les intellectuels membres du Mouvement pour la paix subventionnés par les services soviétiques, montrent combien elles peuvent être elles aussi, bon gré mal gré, associées au complexe militaro-industriel, à la fois manipulées et manipulatrices .
L’historien des sciences Roy MacLeod a raconté récemment comment l’ornithologie a « couvert » dans les années 1960 des recherches menées par le Pentagone sur les effets des armes biologiques et chimiques. Le Programme d’enquête biologique sur le Pacifique (POBSP), mené sous les auspices du Muséum américain d’histoire naturelle, consistait officiellement à badger les oiseaux pour les suivre au cours de leur migration et simultanément à vérifier s’ils portaient les traces des expérimentations menées à des fins militaires sur les virus, les microbes ou les gaz agents d’incapacité. Plus d’un million et demi d’oiseaux ont ainsi fait l’objet d’une enquête dont la mission officielle était de recherche fondamentale et la mission clandestine de caractère parfaitement militaire. En 1969, le programme fut stoppé à la suite d’une indiscrétion de la revue Scientific Research : grand scandale, en effet, dans le sillage des contestations de la guerre du Vietnam (où les médias avaient déjà révélé le recours aux défoliants), le Smithsonian Institute dont dépend le Muséum — institution chérie des Américains, rappelle MacLeod, pour ses contributions à la conquête de l’Ouest et à l’écologie — fut dénoncé comme détournant sa vocation d’institution de recherche consacrée au pur avancement du savoir au profit de travaux menant à des armes de destruction massive. Ce qui permet à MacLeod de citer ironiquement en tête de son article le mot du président Truman, bien après qu’il ait quitté la Maison Blanche, dont on ne sait si les oiseaux auxquels il pensait furent ceux de ce programme : « Vous devez à tout moment garder un œil sur les militaires, et peu importe qu’il s’agisse des oiseaux du Pentagone ou des oiseaux de la CIA » .

Les paradoxes du scientifique guerrier

Ainsi, dans sa carrière de chercheur, au sein et en dehors de son laboratoire, le scientifique peut-il être tantôt homme de guerre et tantôt homme de paix, il peut même être les deux à la fois comme inventeur de nouveaux systèmes d’armes, inventeur et manipulateur de bombes, de fusées, de poisons, de gaz, de rayonnements et d’informations qui sont la source des pires menaces pesant sur l’humanité, et conciliateur, médiateur, missionnaire de la paix soucieux d’atténuer les conflits et d’arrêter les combats inter-étatiques. Tantôt sous les habits du soldat tantôt sous ceux du missionnaire, à la fois du côté des chefs de guerres et du côté des victimes, il incarne deux rôles, deux engagements, deux visions de « l’éthique du savoir » dont le basculement, entre conviction et responsabilité, signale des allégeances contradictoires que Max Weber, dans sa fameuse conférence sur Le savant et le politique, était encore fort loin de soupçonner.
On peut être, en effet, comme Freeman Dyson, grand physicien théoricien (parmi les plus grands), membre de l’Institut des sciences avancées de Princeton, tout à la fois conseiller du Pentagone inspirateur de nouvelles armes nucléaires, et membre de l’Église presbytérienne de Nassau participant chaque dimanche aux prières pour le désarmement nucléaire. « Une semaine, dit-il, j’écoute et je suis ému par le témoignage dans mon église de la doctoresse spécialiste des enfants leucémiques qui ont subi des doses excessives de radiations nucléaires, et la semaine suivante je vais à Washington rencontrer le général untel avec qui je discute des perfectionnements d’une nouvelle arme atomique ». Le célèbre double bind de l’anthropologue et psychanalyste Gregory Bateson décrit la situation dans laquelle on vous contraint ou l’on se contraint soi-même à affronter deux termes d’une alternative absolument contradictoires, très exactement impossibles à vivre, ce qui peut entraîner jusqu’à la folie. Mais pour le scientifique-guerrier, les deux termes de l’alternative sont apparemment très conciliables, quelle que soit l’intensité du cas de conscience à affronter : Freeman Dyson est entré sans trop de difficultés dans les raisons des deux mondes auxquels il se sent également appartenir, « le monde des guerriers et celui des victimes ».
« Le monde des guerriers est celui que je vois quand je me rends à Washington ou en Californie pour conseiller les militaires sur leurs problèmes techniques » : un monde dominé par les mâles, qui comprend des faucons et des colombes, des généraux et des professeurs, qui parle la même langue, avec le même style délibérément froid, sans émotion ni rhétorique, qui applaudit à l’humour sec et abhorre la sentimentalité. « Le point de vue des guerriers est fondamentalement conservateur, même quand ils se considèrent eux-mêmes comme libéraux et révolutionnaires. Ils acceptent le monde avec toutes ses imperfections comme une donnée ; leur mission est de préserver et de corriger ses imperfections, non de le reconstruire à partir de ses fondations » . C’est le monde de von Neumann, de Herman Kahn, d’Edward Teller, entre autres, de tous ceux pour lesquels la guerre, ses enjeux, ses coûts et ses victimes se ramènent à des calculs quantitatifs : la griserie de la technique y rivalise avec la conviction patriotique.
À l’autre extrême, ajoute Dyson, « le monde des victimes est celui que je vois quand j’écoute les contes de fées de ma femme du temps de son enfance pendant la guerre en Allemagne, quand nous emmenons nos enfants visiter le musée du camp de concentration de Dachau, quand nous allons voir au théâtre Mère Courage de Brecht, quand nous lisons Hiroshima de John Hersey ou Pluie noire de Masuji Ibuse, […] quand nous sommes assis avec une foule d’étrangers dans une église et l’entendons prier pour la paix, ou quand je me livre à mes propres rêves de la fin du monde ». Un monde dominé par les femmes et les enfants, où les jeunes sont plus nombreux que les gens âgés, où l’on prête attention aux poètes plutôt qu’aux mathématiciens : le monde des pacifistes et des écologistes, celui aussi des scientifiques chez lesquels le respect de la nature et de la vie rivalise avec la passion pour la science. Ces deux mondes s’opposent comme la nuit et le jour, avec des règles du jeu, des arguments et des valeurs irréconciliables : « Le monde des guerriers décrit le résultat de la guerre dans la langue des ratios d’échanges et du coût-efficacité ; celui des victimes le décrit dans la langue de la comédie et de la tragédie ». Il n’empêche : dans les habits de la victime Freeman Dyson ne désespère pas de voir l’humanité quitter les habits du guerrier. Peut-être le lecteur presbytérien en lui se souvient-il du gage d’espoir offert par les Prophètes, le lion s’allongeant auprès de l’agneau et les épées se transformant en charrues.
Cette ambivalence du scientifique-guerrier — contradiction, dichotomie ou même schizophrénie — rend compte du rôle nouveau que le chercheur exerce dans les relations internationales. Et c’est bien la nouveauté de ce rôle, qui soulève de nombreuses questions sur la responsabilité qu’il assume, consciemment ou non, dans nos sociétés. Attaché militaire ou scientifique, sinon stratège ou ambassadeur, chercheur dans un laboratoire universitaire ou industriel travaillant à la mise au point d’armes nouvelles, éventuellement marchand d’armes ou mercenaire, il prend part aux consultations et aux négociations internationales, tout comme il est engagé, du laboratoire au champ de bataille, dans la mort de son prochain. Les relations inter-étatiques passent inexorablement par la science, elles ont la science pour objet et pour enjeu ; elles l’incluent si bien dans la diplomatie et la guerre qu’il y a des chercheurs pour vivre et symboliser celles-ci, dans l’exercice même de leurs fonctions, comme des ambassadeurs et des soldats. La spécificité du scientifique dont l’activité, la culture, les valeurs étaient indifférentes, sinon rebelles, à la sphère politique, s’est évanouie dans les conduites spécifiques par lesquelles à son tour il exprime et représente l’État dans ses rapports avec les autres États. Citoyen parmi d’autres, mais dépositaire d’une compétence technique privilégiée, il incarne, qu’il le veuille ou non, l’unité politique à laquelle il appartient et en même temps, comme représentant de la science, l’unité intellectuelle dont il se réclame. Mais celle-ci n’apparaît dans les faits que secondaire par rapport à celle-là, même si, du point de vue de l’idéologie, elle se donne comme supérieure — d’où la bonne conscience, ou à tout le moins le sentiment qu’il n’y a pas à avoir de mauvaise conscience dans l’accomplissement d’une profession au service de la politique qui se veut en même temps une vocation au service de la vérité et du bien commun.
Il est commode alors d’avancer l’alibi de la poursuite du savoir pour tirer parti des largesses du pouvoir. Comme l’a dit en 1997 Sir Michael Atiyah, dans l’allocution qu’il a prononcée à la fin de son mandat de président de la Royal Society, les complaisances de certains scientifiques à l’égard du complexe militaro-industriel ne sont pas loin de ressembler à de la prostitution. Il y dénonçait, entre autres dérives et dans des termes que l’extrême gauche du temps de la guerre froide n’aurait certes pas désavoués, le coût économique des armes atomiques — et le rôle que les scientifiques ont joué dans la construction et le développement de l’arsenal nucléaire qui, soulignait-il, a mis en cause de façon démesurée leur intégrité : « Le resserrement de la collaboration avec les États, pour des motifs à la fois militaires et industriels, nous a sans doute profité, mais il a bien fallu payer un prix pour leur soutien, et la suspicion que le public ressent à notre égard en est l’une des conséquences. […] Nous autres savants, nous trouvons désormais confrontés à une question cruciale : comment nous comporter vis-à-vis du gouvernement et de l’industrie, de façon à retrouver la confiance du public ? Il va nous falloir un peu d’humilité. Rien ne sert de se plaindre que le public est mal informé et qu’il aurait besoin d’être rééduqué » .
Il y a, c’est sûr, un paradoxe à voir l’institution scientifique, qui libère l’homme, suivant la belle formule de Lucrèce, des terreurs de la nature et à laquelle nous devons tant de bienfaits, se comporter et se corrompre comme une source de terreur et de méfaits. Est-ce aller trop loin que de souligner ce paradoxe ? Et pourtant, René Cassin, prix Nobel de la paix, inspirateur et principal rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme, a prononcé à la fin de sa vie un discours où il n’a pas hésité à aller encore plus loin. Dans l’héritage du rationalisme et des Lumières, la science porte la marque d’une inspiration et d’une aspiration à l’universel qui ne sont pas très différentes de celles des droits de l’homme. Or, rappelant que le respect de cette Déclaration est trop souvent démenti par les faits, René Cassin a écrit que le progrès de la science peut lui-même aller à l’encontre du progrès des droits de l’homme : « Parmi les nombreux problèmes qui se posent lorsqu’on cherche à éliminer les causes nombreuses qui font obstacle au respect effectif des droits de l’homme, on n’en rencontre pas de plus immédiats et de plus graves que ceux soulevés par les liens entre progrès scientifique et celui des droits de l’homme » . Et il est allé jusqu’à parler de la « barbarie scientifique » qui a pu présider aux massacres, aux exactions, aux tortures dont le XXe siècle a été le théâtre, des camps de la mort à la bombe atomique.

La science entre Eros et Thanatos

À Sarov, le site nucléaire soviétique homologue de Los Alamos, Sakharov s’est arrêté un jour de 1961 dans le bureau de son jeune collègue, Victor Adamsky, pour lui montrer les nouvelles de science-fiction publiées la même année par Leo Szilard sous le titre La voix des dauphins . Sakharov lui fit lire en particulier Mon procès comme criminel de guerre, qui raconte comment l’auteur, après une guerre dévastatrice perdue par les États-Unis contre l’Union soviétique, est arrêté avec nombre de ses collègues physiciens pour être jugé par un tribunal. Szilard a beau avoir mené une croisade contre l’utilisation de la bombe sur le Japon et multiplié ses articles en faveur d’accords de désarmement avec les Russes dans le Bulletin of Atomic Scientists, on le considère comme un criminel de guerre. Mais son procès, comme celui de ses compatriotes physiciens, sera finalement interrompu et tous les accusés libérés à la suite d’une épidémie virale provoquée par les Russes, alors que les grandes quantités de vaccin tenues en réserve pour protéger du virus leur propre population se révélèrent inefficaces : les désordres qui s’en suivirent mirent finalement les physiciens américains à l’abri des poursuites.
Victor Adamsky raconte qu’ayant lu, lui, Sakharov et certains de ses collègues, la nouvelle de Szilard, ils se sont tous étonnés que, dans cette science-fiction, ni les physiciens accusés ni leurs avocats ne purent exposer la moindre preuve cohérente en faveur de leur innocence. « Nous étions stupéfaits par ce paradoxe. Nous ne pouvions échapper au fait que nous développons des armes de destruction massive. Nous pensions que c’était nécessaire. C’était notre conviction intime ». Et de fait, c’est bien plus tard seulement que « l’aspect moral de la chose », suivant la formule d’Adamsky, « s’est mis à hanter Sakharov et certains de ses collègues, ne les laissant plus vivre en paix ».
Arrêtons-nous sur ce paradoxe, qui éclaire la spécificité du rôle que les scientifiques assument aujourd’hui dans ce domaine. Nul, assurément, ne songerait à leur reprocher de contribuer, comme tout citoyen, à la défense de leur pays, fût-ce en travaillant au renouvellement des arsenaux. Personnellement, compte tenu de ma propre expérience durant la Deuxième Guerre mondiale, je serai le dernier à dire qu’un pays, et le nôtre en particulier, peut se passer des militaires et d’une politique de défense. De plus, il faut bien rappeler que très rares ont été les scientifiques qui, comme Einstein, se sont proclamés pacifistes en se réclamant de la non-violence. Mais Einstein lui-même admettait, tout comme au reste Gandhi, que l’usage de la force s’impose si l’on est confronté à un ennemi qui poursuit la destruction de la vie comme une fin en elle-même.
Le problème moral que les chercheurs affrontent ne réside pas dans le fait qu’ils soient ainsi mobilisables au sein même de leurs laboratoires, il tient d’abord à la nature même des armes de destruction massive qu’ils sont les seuls à être en mesure de concevoir, d’inventer et de mettre au point. Ici abondent les témoignages de chercheurs associés au complexe militaro-industriel, qui les montrent découvrant, comme des apprentis-sorciers, qu’ils sont allés trop loin. Mais il y aussi autre chose dans cette prise de conscience : ce qui a fait d’eux des guerriers n’est pas tant le sens patriotique du devoir que le plaisir irrésistible de la recherche. En termes freudiens, la culture de mort dont peut se nourrir l’art militaire trouve dans la recherche vouée aux armes de destruction massive une véritable source d’érotisation et de narcissisme.
C’est ce que j’ai appelé le « complexe du délice technique », par référence à la formule fameuse de Robert Oppenheimer, qui s’était opposé contre Edward Teller au programme visant à la construction de la bombe thermonucléaire . Il s’y était opposé en premier lieu parce qu’il considérait que les armes nucléaires alors disponibles suffiraient à tenir tête à la menace soviétique, mais aussi et surtout, parce qu’il pensait le projet tout simplement voué à l’échec. Quand Teller et Ulam démontrèrent que c’était possible, il s’y rallia aussitôt en déclarant : « Le programme que nous avions en 1949 était une chose torturée dont on pouvait fort bien démontrer qu’il n’avait pas grand sens technique. Il était donc possible de démontrer aussi qu’on n’en voulait pas, même si on pouvait l’avoir. Le programme en 1951 était si techniquement délicieux qu’on ne pouvait s’interroger à son sujet. Il y avait purement et simplement le problème militaire, politique et humain de ce qu’on en ferait lorsqu’on l’aurait ». En somme, il y a, d’un côté, la griserie technique, le plaisir, le délice de la recherche, de ses problèmes excitants à résoudre et de ses trouvailles à engendrer : puisque c’est possible, il faut le faire avec l’enthousiasme irrépressible qui mène à la découverte du Nouveau Monde. De l’autre côté, il y a l’ambiguïté de l’histoire, des conflits de valeurs et de responsabilité qui ne sont pas l’affaire du scientifique, mais celle de la société qui y trouvera ou n’y trouvera pas son compte. « Ce qu’on en fera sur le plan militaire, politique et humain » soulève des questions qui, au-delà de l’Eros du chercheur, ne relèvent pas plus de son imaginaire que de sa conscience.
Freeman Dyson ne dit pas autre chose : « Les physiciens de Los Alamos n’avaient pas péché pour avoir construit une arme meurtrière. Construire la bombe atomique, alors que leur pays était engagé dans un conflit désespéré contre Hitler, était un acte moralement justifiable. Mais ils ne s’étaient pas contentés de construire la bombe ; ils avaient pris plaisir à le faire. Ils avaient vécu la meilleure période de leur vie à Los Alamos. Voilà, je pense, ce que voulait dire Oppy [Oppenheimer] en disant qu’ils avaient péché. Et il avait raison » . Or, le même Dyson raconte comment les quinze mois pendant lesquels il participa au projet Orion furent « les plus passionnants et à bien des égards les plus heureux de [sa] vie scientifique ». Qu’était-ce que le projet Orion ? Rival du programme Apollo, il visait à une série de voyages rapides à travers le système solaire fondés sur des fusées propulsées par des explosions atomiques. Le programme fut interrompu pour des raisons qui sautent aux yeux, ce qui permet à Dyson de le dénigrer après coup, bien qu’à l’époque il en ait été un vibrant partisan, aussi convaincu de son intérêt scientifique qu’averti de ses nuisances éventuelles : « Par sa nature même, Orion est une ignoble créature qui déverse ses immondices radioactifs un peu partout. Pendant les vingt années écoulées depuis la naissance d’Orion, les critères de jugement sur la pollution de l’environnement ont profondément changé. Bien des choses qui étaient acceptables en 1958 ne le sont plus aujourd’hui. Mes propres critères ont changé eux aussi » .
Sakharov travaillant à la bombe H ne tient pas des propos différents : « Quelle était notre attitude, et en particulier mon attitude, à l’égard du côté humain et moral du travail auquel nous participions si activement : […] la première raison (mais non la principale) était que c’était de la superbe physique (expression de Fermi à propos de la bombe atomique) […]. De fait, la physique des explosions atomiques et thermonucléaires est le paradis du théoricien ». L’autre raison, « l’essentiel pour moi, comme pour Igor Evguenievich [Tam], et pour les autres collaborateurs du groupe, c’était la conviction que c’était indispensable ». Or, Sakharov raconte que, la bombe H une fois expérimentée, il prit conscience qu’elle ne pouvait pas être transportée par les missiles alors disponibles aux Soviétiques. Du coup il se mit à concevoir une gigantesque torpille lancée depuis un sous-marin, équipée d’un moteur à réaction nucléaire capable de détruire les grands ports américains. En proposant le projet Torpedo, il fut tout surpris de voir la réaction de l’amiral Tomin — une réaction très analogue à celle du président Eisenhower devant Herbert York. L’amiral Tomin, « déconcerté et dégoûté par l’idée d’un massacre aussi impitoyable, me fit remarquer que les officiers et les soldats de sa flotte étaient habitués à combattre uniquement des adversaires armés, en bataille ouverte. Je me sentis profondément mal à l’aise et ne parlai plus de ce sujet à qui que ce soit ».
C’est ce témoignage des Mémoires de Sakharov qui a conduit le philosophe et épistémologue anglais Karl Popper à juger très sévèrement celui qui, néanmoins, devint par la suite un grand dissident, fondateur et champion du comité des droits de l’homme dont le combat contribua assurément à la fin du régime soviétique. « Vous pouvez constater que Sakharov n’est pas un travailleur passif obéissant à des ordres, mais quelqu’un qui se consacra activement à sa tâche. […] Je garde, je le répète, une très haute opinion de la dernière partie de la vie de Sakharov, mais à mon grand déplaisir, je dois corriger mon jugement d’ensemble sur lui. Pour moi, il a d’abord été un criminel de guerre, et cela ne peut être excusé par ce qu’il a fait ultérieurement » . Voilà le grand mot lâché, sans concession ni compassion — et pas par n’importe qui : le scientifique qui travaille à des armes de destruction massive, inattentif aux conséquences de ce qu’il fait, voué au seul plaisir de la recherche dans l’obsession et le narcissisme du « délice technique », relève-t-il d’un tribunal international pour crime contre l’humanité ?

Le temps des mercenaires de la science

À Genève en octobre 2001, lors des renégociations du projet de traité visant au bannissement des armes biologiques, plusieurs délégations se sont battues en faveur de l’article du traité qui dénonce comme « ennemis du genre humain » les scientifiques, les politiques, les militaires et les marchands contribuant à la conception, à la production ou au trafic de ces armes (hostes humani generis). Ces négociations ont tourné court, les Américains s’étant retirés des discussions en raison des attentats du 11 septembre. Il convient de préciser que, sous la présidence Nixon, les États-Unis prirent l’initiative de renoncer à ces armes et de proposer une première version du traité interdisant les armes biologiques, version qui fut adoptée par les Soviétiques. Mais quelques années plus tard, sous la présidence Clinton, les Américains découvrirent que les Russes continuaient à mener des recherches, dans de gros laboratoires clandestins, sur la mise au point et « l’amélioration » de ces armes. Ken Alibek, l’un des hauts responsables de ce programme, a émigré aux États-Unis et publié un livre confirmant la poursuite de ces travaux sous Boris Elstine. Il fait, lui aussi, partie de ces chercheurs qui ont quelque mal à distinguer entre l’Eros impératif de la recherche et ses répercussions socio-politiques éventuellement fâcheuses. Ce qu’il rapporte ingénument dans ce livre est un témoignage de plus sur les abysses du double bind scientifique : « Les résultats de mes travaux pouvaient servir à tuer des gens, mais je ne pouvais pas concevoir comment réconcilier ce savoir avec le plaisir de la recherche » .
S’il faut conclure et si l’on a des dispositions pour l’optimisme, on dira que l’adoption de ce traité n’est après tout que partie remise, et l’on se consolera ou se rassurera en songeant à ce qui a déjà été acquis pour le droit des gens et le droit international : des criminels de guerre poursuivis, certains arrêtés et jugés pour crimes contre l’humanité, l’émergence des tribunaux internationaux et l’intervention humanitaire au nom du droit d’ingérence. « Nous sommes passés de la coopération à la contrainte des États » a dit le procureur du tribunal de La Haye chargée des poursuites dans l’ex-Yougoslavie : c’est, en effet, un tournant dans l’histoire des relations inter-étatiques, qui autorise à penser, comme l’a suggéré Raymond Aron, qu’il y a tout de même dans le parcours de l’histoire quelque chose qui ressemble au « germe d’une conscience universelle » — si incohérent que ce parcours puisse apparaître à certains, immoral ou amoral, « plein de bruit et de fureur et privé de sens » suivant la formule shakespearienne.
Le temps peut donc venir où cette science qui, en termes freudiens, exploite avant tant d’inconscience ou de non-conscience l’Eros de la recherche à partir et en faveur des instruments de Thanatos, sera effectivement sanctionnée comme l’ennemie du genre humain. Mais si au contraire le pessimisme prend le dessus, on est tenté de se dire que les lendemains du 11 septembre ont levé le voile sur un monde plus incertain et plus redoutable que ne l’était celui de la guerre froide : un monde où déjà, à l’angoisse de la guerre et de l’holocauste nucléaires, a succédé la grande peur des armes silencieuses de destruction massive, que les mercenaires de la science peuvent à peu de prix mettre à la portée de tous.