Pensée conservatrice et doctrine libérale : un essai d’anatomie

Pensée conservatrice et doctrine libérale : un essai d’anatomie

Kenneth Murphy

Peu de concepts, dans quelque langage ou pays que ce soit, sont aussi élastiques que celui de conservatisme et peu de questions aussi disputées que celle de savoir ce que signifie « être conservateur ». Le gouvernement Tory nouvelle manière et radical de Margaret Thatcher au Royaume-Uni, le monétarisme à la baguette du régime Pinochet au Chili, même le postcommunisme indolent de l’ancien Premier ministre de Russie Victor Tchernomyrdine ont tous été considérés comme « conservateurs », quoique à des moments et pour des raisons différents. En France, le maréchal Pétain était censé être conservateur lorsqu’il saborda la IIIIe République et collabora avec Hitler et le général de Gaulle était aussi un conservateur loyal lorsqu’il se rebella pour des raisons patriotiques contre le vieux Maréchal et restaura la République après l’effondrement de Vichy. Ronald Reagan fut un héros du conservatisme lorsqu’il sabra dans les taillis de la réglementation fédérale dans l’Amérique des années quatre-vingt et, huit années auparavant, Richard Nixon fut une idole conservatrice, quoiqu’il ait imposé un contrôle des salaires et des prix et inventé bien des règlements bureaucratiques qui devaient provoquer l’ire de Reagan. Une liste exhaustive de tels illogismes et étrangetés serait interminable. D’un côté du spectre de ses acceptions, le conservatisme se résume à guère plus qu’un synonyme respectable d’une aversion bornée pour le changement, d’un respect pour les supérieurs et d’un mépris d’une vie politique démocratique faite de cupidité et d’empoignades. À l’autre extrémité, il a pris la signification qu’avait le libéralisme, au moins au XIXe siècle : la liberté individuelle – avant la sécurité de l’État et la répression des groupements fauteurs de troubles à l’ordre public – est considérée comme la valeur cardinale.
Le terme « conservateur » est insaisissable non seulement parce qu’il recèle de multiples acceptions dans l’opinion, mais aussi parce que, mot de combat, il est chargé d’un profond contenu émotionnel. Toute sociologie complète de l’idée de conservatisme dans le monde occidental doit prendre en considération les voies par lesquelles différentes personnes à des époques et en des lieux différents ont été ébranlées par les associations complexes enchâssées dans les termes « conservateur » et « conservatisme ». Milton Friedman, par exemple, a éprouvé de la satisfaction et à certains moments même de l’exaltation à la pensée de ce qui avait été accompli sous les régimes conservateurs de Reagan et Thatcher, mais il a été affligé par les campagnes présidentielles de Patrick Buchanan, plume de Nixon et conseiller à la Maison Blanche de Reagan dont il se prétendit trois fois l’héritier légitime, faisant campagne sur des thèmes de harcèlement racial et le protectionnisme, avec aussi quelques mouvements de menton et quelques clins d’œil en direction de l’antisémitisme. Les classes supérieures allemandes ne se sont jamais remises du règne de la terreur d’extrême droite sous Hitler. Rien, ni son affinité avec l’anticommunisme ni même avec le catholicisme dévot de Konrad Adenauer, ne peut faire qu’un aristocrate allemand réfléchi se sente complètement enclin à épouser le conservatisme comme référence fondamentale sur les plans moral et politique. Dans l’Espagne post-franquiste, même après l’élection et la réélection du premier Premier ministre ouvertement conservateur, la rhétorique du conservatisme, même moderne, demeure taboue.

Un conservatisme marqué par la pluralité

Quoique nous utilisions le substantif « conservatisme » et peut-être encore plus l’adjectif « conservateur » pour exprimer une myriade de significations, au tréfonds de l’opinion publique existe un jugement plus cristallin et plus précis, un concept central qui n’est pas gâté par la profusion actuelle de significations plus confuses. Au cœur de la conception traditionnelle du conservatisme, se trouvait un profond respect pour le pouvoir et l’influence d’institutions sociales établies depuis longtemps qui sont considérées comme des protections essentielles contre le chaos, l’injustice et la cruauté, toujours tapis dans les brouillards de la civilisation industrielle. Seuls ces grands édifices, pense-t-on, soutiennent la solidarité, la sécurité et les forces tranquilles dont l’humanité a besoin pour résister aux tentations de la modernité. Sans ces contreforts sociaux traditionnels, la liberté ne développe que des joies superficielles et des pulsions dévergondées et autodestructrices. Ainsi, poursuivre un idéal d’humanité sans tenir pleinement compte de la riche texture d’une vie sociale forte de ces trésors hérités du passé revient à dérober aux hommes leurs ressources et leurs souvenirs les plus précieux, les laissant exposés aux terreurs d’une vie solitaire – brutale, pénible et stérile. Tels sont les thèmes de ce « non perpétuel » décrit il y a plus d’un siècle par Thomas Carlyle dans son Sartor Resartus, conservatisme de prudence qui puise ses origines dans les polémiques fascinantes de Burke contre la Révolution française.
En effet, selon le regard impassible de Burke, la libération telle que les Jacobins l’avaient promise en poursuivant leur révolution était un leurre. De l’égalité annoncée n’émergeait que le nivellement et de la liberté le nihilisme. Le pouvoir ne se répandait plus au sein des différents états du royaume ; au nom du peuple, il devenait concentré et absolu. Les êtres vivants concrets, leurs problèmes et leurs espoirs, étaient indifférents, affirme Burke, aux yeux de ces révolutionnaires prétendument libérateurs. Ils s’illusionnaient sur un nouveau type d’homme, qu’on pourrait forger et recuire sinon par les moyens traditionnels de l’éducation et de la persuasion, alors par une coercition et une terreur brutales et opiniâtres. De même que les fils de Calvin étaient prêts à dévaster tout ce qui pourrait contrarier leur création d’un nouveau modèle chrétien, de même les Jacobins voulaient annihiler toutes les institutions et les normes sociales qui pouvaient se mettre sur le chemin de leur acte révolutionnaire de genèse. Tout ce qui rechignait à se conformer à leur volonté révolutionnaire était destiné à l’extinction.
Les lamentations burkéennes de ce genre furent un ingrédient clef de la renaissance conservatrice après la Seconde guerre mondiale. Les critiques de Burke à l’endroit de la Révolution française ont été parfois entachées par quelque chose de proche de l’hystérie qui animait Robespierre et Saint-Just et, quoique ses jugements soient aujourd’hui parfois suspects sur le plan historique, Burke a donné une tonalité qui est devenue partie intégrante du style conservateur au cours des dernières décennies. En effet, le conservatisme tel que Burke l’exposait était un système d’idées destiné à défendre les institutions établies quand elles subissaient des attaques fondamentales. Bien sûr, il ne faut pas résister à toute remise en cause ; pour préserver les valeurs et les manières de vivre fondamentales, Burke pensait que des changements sur des aspects secondaires doivent parfois être acceptés et sont même souhaitables. Ceci aussi corrobore une hypothèse de base du conservatisme d’après-guerre.
Dans les années qui suivirent la défaite de Hitler, les conservateurs ont été certainement réveillés par leur compréhension du communisme soviétique et maoïste comme des formes nouvelles et plus hideuses encore du mal jacobin. La liberté était en cause, comme elle l’avait été pour Burke : la violation et le brouillage de la liberté par des mots abstraits, des clichés tapageurs, de grands discours pompeux et des images évocatrices, la mise en esclavage d’abord verbale puis dans les faits. Progressivement, toutefois, le conservatisme moderne cesse de se cantonner à la simple abstraction du cours hégélien en criant « non ». Par un apparent tour de passe-passe, émergea une vision positive de la liberté associée au respect pour les traditions sacrées. Dans une singulière fusion de ce qui avait été considéré comme des idées et des idéaux irréconciliables, le conservatisme d’après-guerre devint le héraut aussi bien du pouvoir de l’homme de surmonter la misère économique et l’inégalité que de l’autorité, vitale pour les individus, d’institutions établies depuis longtemps.

Le conservatisme au péril de la modernité

En des temps de changements importants, incessants, profonds et, disons-le, révolutionnaires – puisque telles sont les caractéristiques dominantes des temps modernes , le conservatisme pourrait faire figure d’anomalie. Quand les sociétés et les politiques sont prévisibles tant l’avenir paraît appelé à reproduire le passé, la notion de conservatisme peut sembler proche du ridicule dans la mesure où une modification des structures sociales, des institutions et des mœurs qui ont toujours prévalu est inconcevable pour la plupart des gens. Dans des sociétés stables et satisfaites, ceux qui se proclament conservateurs ont souvent l’air d’attaquer des moulins et non de véritables ennemis. À partir du moment où les grands changements sociaux sont admis et acceptés comme inévitables et même souhaitables, les mouvements conservateurs se développent sous l’influence de deux questions complémentaires : que signifie l’autorité à une époque de changement ? Quelle est la nature de la liberté ? Dans la tradition occidentale, deux réponses simples à ces questions se sont disputé la prééminence : la liberté comme absence de contrainte et la liberté comme acceptation volontaire de l’autorité. La première position traite la liberté comme quelque chose d’indépendant et de légitime en soi ; elle existe en dehors de la sphère de l’autorité. La seconde conçoit la liberté comme une qualité émanant de l’autorité. Ce qu’Isaiah Berlin décrivait comme liberté « négative », la liberté par rapport à la contrainte, est l’expression d’une société qui transcende ses structures politiques et les institutions dont elle a héritée ; une société qui, ainsi que John Locke la décrivait, existe avant l’État et dont l’organisation politique s’apparente à une société à responsabilité limitée organisée pour réaliser un nombre déterminé de buts précis. Dans une telle société, le débat entre conservatisme et réforme a tendance à se résumer plutôt à une question d’accent – jusqu’où tolérer un changement plus ou moins important sur tel ou tel problème. Dans la mesure où les domaines les plus importants de l’activité de l’homme sont extérieurs à l’État, la politique est simplement utilitaire et non éthique ; elle est pratique et non morale. Les sociétés fondées sur le concept de liberté lockéen sont conservatrices de manière innée et inhérente, indépendamment des formes que revêtent les contestations politiques. Si elles ne l’étaient pas, elles perdraient le soubassement de leur cohésion sociale qui repose sur les multiples choses qui sont tout simplement considérées comme évidentes dans de telles sociétés. La défense par Burke du conservatisme, pour ces raisons, n’avait pas ou guère de portée sur la scène intérieure britannique de l’époque. En revanche, elle visait directement la tourmente apportée par la Grande Armée napoléonienne qui sillonnait le continent et cherchait à contrer l’incompréhension de la politique et des institutions britanniques qui était si forte en Europe.
La vision anglo-saxonne de la liberté, telle qu’elle avait été définie originellement par John Locke, a rarement prévalu en Europe. Avant la Révolution française, cela tenait à ce que les notions de Locke constituaient, en réalité, la philosophie d’une révolution déjà accomplie ; elles formaient une doctrine de la réconciliation et non un appel aux armes et à l’action. La Révolution française, cependant, produisit un schisme social fondamental, à la fois en France et à travers le reste du continent dans le sillage des armées révolutionnaire et napoléonienne. Les sociétés à forte cohésion telles que la Grande-Bretagne à l’époque de Burke pouvaient se réguler elles-mêmes à travers la coutume parce que les conflits apparaissaient et étaient périphériques à leur vraie nature. En revanche, les sociétés déchirées par un schisme fondamental doivent reposer sur la loi qui définit des relations d’obligation entre citoyens. Dès lors, ce sont Kant et Rousseau et non pas Locke qui ont façonné la version continentale de la liberté, qui cherchait la liberté dans l’identification de la volonté de l’homme avec l’intérêt général et considérait que le gouvernement était plus libre non pas quand il gouvernait moins, mais quand il agissait avec justice. Pour le conservateur burkéen, les problèmes sociaux étaient sujets à des ajustements et à des concessions politiques bien programmés dans le temps. Pour les conservateurs du continent, les concessions apparaissent comme une forme de capitulation sociale, puisque vous ne pouvez concéder qu’à quelque chose qui vous est autre par nature. Quand l’État et la société sont deux entités différentes, ce n’est pas vraiment un problème. Mais, quand les deux sont considérés comme identiques, la concession devient l’aveu d’un échec, la reconnaissance, voire la ratification du caractère définitif de la fracture de la société. Cela ne signifie pas que tous les conservateurs du continent estimaient qu’ils devaient résister à tout changement. Même cette figure du conservatisme du XIXe siècle qu’était Metternich n’a pas immédiatement rejoint le camp de la réaction et de la restauration des Bourbons après la défaite de Napoléon en Russie, mais il a au contraire vigoureusement tenté de maintenir la maison Bonaparte sur le trône de France puisqu’elle lui semblait le pouvoir le mieux à même d’empêcher la « révolution » de surgir à nouveau. Le vrai conservatisme pour Metternich et ses semblables requérait une politique active de réforme, mais ici la réforme ne pouvait être qu’une politique d’ordre et, en aucun cas, l’expression de la volonté d’un individu. La réforme devait affirmer non pas la contingence du pouvoir mais des principes universels et permanents. Faire peu de cas de la loi et de ses impératifs d’harmonie n’était pas seulement moralement fautif, mais aussi concrètement désastreux.
Ainsi, le changement, particulièrement le changement hyperactif que la modernité incarne peut rendre ennemis la stabilité et la réforme, la liberté et l’autorité. En effet, quand le changement semble irrespectueux, l’opposition entre liberté et autorité devient doctrinale ; le changement prend la forme d’une attaque contre l’ordre établi au lieu de se limiter à un débat sur des questions spécifiques. Cela n’a rien à voir avec les étiquettes politiques. L’Amérique et la Grande-Bretagne au XIXe siècle étaient fondamentalement des sociétés conservatrices même si elles connaissaient de profondes transformations politiques et économiques. Les partis politiques dans ces pays pouvaient être considérés comme à la fois conservateurs et progressistes. Dans d’autres sociétés et la France en était et demeure peut-être l’exemple le plus accompli , tous les sujets prennent un caractère révolutionnaire en raison d’un schisme trop fort.
Une intuition de la permanence est ce qui soude un ordre social stable, vaccinant la société contre le tremblement perpétuel. L’opposition à un tel ordre stable est soit ignorée soit digérée. Voltaire, par exemple, était en vogue dans la Russie de Catherine la Grande non pas parce que la révolution attendait en coulisses, mais parce qu’elle était inconcevable à presque tout le monde à Saint-Pétersbourg. Dans la mesure où les cadres actuels des relations et des obligations sociales sont aujourd’hui de manière quasi permanente analysés au microscope, la modernité est caractérisée par la conscience de soi, non plus par une auto-acceptation innée : un ordre social stable prend comme une donnée le concept de devoir – une affirmation selon laquelle ses codes sociaux sont évidents. Les voies différentes sont simplement mises à l’index. La motivation de l’éthique révolutionnaire de la modernité, cependant, dénote une loyauté consciente d’elle-même, du « nous » contre le « eux », de « nous » contre l’ennemi – le capitaliste du communiste, le juif de Hitler, l’usurier d’Ezra Pound, le communiste du capitaliste. Ici, l’accord devient une forme de soumission et de conformité, pour la simple raison qu’il y a tellement de choix viables offerts sur le marché global des idées, des biens et des fois.
Qu’est-ce, alors, qu’un conservateur en des époques marquées par le changement continuel et révolutionnaire ? Par bien des aspects, le conservateur est quelqu’un qui récuse simplement la validité de questions adressées à l’autorité par les forces du changement. En effet, il n’est pas surprenant que le conservatisme soit souvent dominé par ce qu’on peut appeler son aile révolutionnaire – en réalité contre-révolutionnaire , ceux qui combattent le feu par le feu en instaurant leurs propres notions sévères de loyauté et de soumission. Un vrai conservateur, cependant, n’est pas à l’aise dans ce combat. Il préfère éviter le schisme parce qu’un ordre social stable prospère non grâce à ses triomphes intérieurs mais par sa faculté à réconcilier. Comment donc les conservateurs peuvent-ils sauver leur position dans la nasse, propre au monde moderne, de revendications conflictuelles et contingentes ? Un combat aussi anonyme que possible a été la réponse conservatrice classique, de telle sorte que si une réponse directe doit être donnée, elle paraisse transcender la volonté. Ainsi seulement l’obligation peut apparaître comme un devoir et non comme une loyauté. Combattre pour le conservatisme au nom de forces historiques, rejeter la validité des questions révolutionnaires car elles récusent le contrat sacré de la constitution historique de la nation, telle est l’attitude conservatrice la plus profonde de toutes.

Lier conservatisme et liberté

Les puissantes remontées conservatrices n’ont rien de nouveau. À travers l’histoire, les renouveaux conservateurs massifs ont souvent, de manière inaperçue, couvé de manière souterraine avant de connaître une irruption et un flamboiement, se consumant d’ordinaire eux-mêmes ainsi que de nombreux innocents au feu de leur rage. L’un des éléments de ce renouveau ou de cette restauration conservatrice moderne est sa capacité à atténuer les angoisses en les canalisant dans un mouvement politique démocratique viable quoique, immanquablement, quelques chacals extrémistes comme le Parti national britannique ou le Front national de Jean-Marie Le Pen jappent à leurs talons. Ces jeux combinés entre le conservatisme ancienne manière, qui voit l’histoire comme un champ de bataille entre les forces de la lumière et de l’obscurité, et un nouveau conservatisme qui propose une liberté individuelle ordonnée comme la plus sûre garantie d’un passé sacré, sont ce qui a rendu le nouveau mouvement vibrant et unique. À condition que des poids et contrepoids adéquats soient engagés contre une attaque trop irresponsable de la tradition. Il était non seulement possible mais aussi souhaitable de laisser la plus grande latitude à la liberté. De tels garde-fous étant posés, les savants conservateurs, peut-être pour la première fois, ont pu regarder le monde moderne avec un certain degré d’approbation et d’espoir.
Tous les mouvements ont leurs propres origines intellectuelles et des commencements imperceptibles ; le conservatisme moderne n’est pas différent. De nombreux penseurs ont ainsi entrepris de défendre l’idée de liberté dans les moments les plus sombres de ce siècle et de refondre le conservatisme en un mouvement politique très différent de ce qu’il avait depuis longtemps été. De même qu’une semence tombant sur une pierre trouve parfois la fine fente où elle pourra grandir, les mots employés par ces penseurs étaient aussi essentiels que des armées pour remporter les guerres de religion du XXe siècle. Grâce à Friedrich von Hayek, Karl Popper, Michael Oakeshott, Leo Strauss, Milton Friedman, Raymond Aron et d’autres, le mouvement conservateur insuffla la conception selon laquelle les gens ne peuvent mener une vie pleine et gratifiante que dans des sociétés ouvertes, des sociétés dans lesquelles la diversité et les opportunités ne sont pas simplement tolérées, mais approuvées et encouragées. Grâce à leur influence, le conservatisme en vint à signifier le jeu libre des individualités et des idées au sein d’une tradition vivante. Pour chacun, la soif d’une unité et d’une égalité imposées, qui avait marqué une grande partie de la pensée politique du XXe siècle, était un fantasme infantile et dangereux. Ce Non éternel jeté à la face tant du communisme que du fascisme, de même qu’à l’étatisme qui définissait une grande partie de l’Occident après la guerre, catalysa leur influence et celle des conservateurs traditionnels qui avaient toujours estimé que broyer toute diversité au nom de l’harmonie sociale était écraser la vie elle-même. L’histoire de ce voyage intellectuel et de cette alliance politique est celle de la transformation du conservatisme.
En 1979, année de la première élection de Margaret Thatcher comme Premier ministre, les gouvernements démocratiques à travers le monde avaient enfin pris conscience de la difficulté de la construction d’un État-providence, nouvelle Jérusalem accompagnant chacun du berceau à la tombe. Partout dans le monde occidental, ou du moins le semblait-il, les programmes politiques de gauche éprouvaient des difficultés à retenir l’adhésion des classes populaires dont elles s’étaient longtemps proclamés les champions. Au contraire, les travaillistes et les progressistes se détournaient de la tradition social-démocrate de l’État-providence qu’ils avaient promue. Quoi qu’il en soit, en dépit de ce mouvement tectonique dans les allégeances politiques, l’élection de Mme Thatcher – suivie rapidement par l’arrivée en 1981 de Ronald Reagan à la Maison Blanche, l’élection de Helmut Kohl en 1983, premier chancelier conservateur depuis Adenauer, la défaite de la gauche aux législatives de 1986 en France et son renoncement à son retour aux affaires en 1988 à sa politique absurde de nationalisations et l’élection-choc d’un gouvernement conservateur en Suède après un siècle de social-démocratie – a semblé à beaucoup d’analystes ébahis résulter d’une secrète révolution. À bien des égards, c’est compréhensible. Après tout, l’ensemble des expériences communistes ouvertes en 1917 s’étalaient comme une grande tache de terre brûlée dans l’histoire intellectuelle du XXe siècle. En effaçant tant de vies, en détruisant les convictions, en abolissant les idées et en laissant d’incurables blessures de désillusion, les proclamations de Marx et de Lénine ont récolté une moisson si douloureuse que tous les autres débats de philosophie politique du siècle pâlissent en comparaison.
Pourtant, comme le dit Keynes, « les idées, justes ou fausses, des philosophes de l’économie et de la politique ont plus d’importance qu’on ne le pense en général. À vrai dire le monde est presque exclusivement mené par elles. Les hommes d’action qui se croient parfaitement affranchis des influences doctrinales sont d’ordinaire les esclaves de quelque économiste défunts. Les visionnaires influents, qui entendent des voix dans le ciel, distillent des utopies nées quelques années plus tôt dans le cerveau de quelque écrivailleur de faculté. Nous sommes convaincus qu’on exagère grandement la force des intérêts constitués, par rapport à l’empire qu’acquièrent progressivement les idées » .

Le conservatisme du ressentiment

Notre époque, comme le déclarait Julien Benda dans La trahison des clercs, est « le siècle de l’organisation intellectuelle des haines politiques » . Elle a aussi été celui de l’organisation politique des haines intellectuelles et des ressentiments personnels. L’ensemble de ces facteurs a déformé la compréhension publique de la renaissance conservatrice qui apparut après la Seconde Guerre mondiale, dans la mesure où ils ont fait apparaître les racines de ce mouvement comme violentes et insaisissables, son idéologie facile à caricaturer et créatrice de peurs. En effet, le message intellectuel et les manifestations politiques du conservatisme dans les premières années de son renouveau étaient si inconstants que peu de gens reconnurent la puissance des tendances qui l’alimentaient. La nature hybride du mouvement semble être la cause principale de cette incompréhension dans la mesure où le conservatisme d’après-guerre contenait un paradoxe : certains de ses épigones (peut-être les plus bruyants), tels les eurosceptiques britanniques, cherchent à miner le système dominant de social-démocratie et d’État-providence dans le but de faire revivre un passé idéalisé dans un futur imaginaire. Ce sont des conservateurs burkéens de type traditionnel et sans héritage qui voient peu de choses à conserver dans l’état actuel des choses, parce que les valeurs spirituelles chéries du passé ont été dédaignées ou négligées et que les récompenses matérielles de la modernité ne sauraient élever leur âme. Comme des mollahs séculiers, ils font une percée dans le passé et aspirent à une nouvelle communauté dans laquelle les anciennes idées et institutions recevraient à nouveau une allégeance universelle. Tel est le conservatisme traditionnel.
Au contraire, les conservateurs révolutionnaires, à la différence, par exemple, de Maistre ou Dostoïevsky il y a un siècle, partent d’abord d’une perspective libérale et fondent leur attaque idéologique contre la modernité sur le complexe d’idées et d’institutions propres à la civilisation moderne, séculière, socialiste, industrielle et technologique. Depuis presque deux cents ans, de tels assauts contre la modernité et ses œuvres s’appuient sur plusieurs niveaux, reprenant parfois une force politique, mais perdant le plus souvent en cohérence intellectuelle. L’histoire du conservatisme avant la Seconde Guerre mondiale est celle de la vulgarisation de la vision de Burke, toujours favorisée par l’apparition de faiblesses et de failles dans la société ainsi que par la diffusion de la civilisation industrielle moderne dans tous les coins et les recoins du monde. Notre civilisation libérale et industrielle laisse de nombreuses personnes contrariées et effrayées, spirituellement et matériellement, par la disparition de toute direction et de tout soutien du monde. Comme l’écrivait Gide dans son Journal : « Je puis vous assurer que le sentiment de liberté peut plonger l’âme dans une sorte d’angoisse ». Ainsi, dans le dénuement de la solitude individualiste, la liberté devient un fardeau qui suscite l’anxiété. Ceux qui sont aliénés spirituellement ont toujours été les fantassins des révolutions conservatrices traditionnelles.

Des sciences sociales sans « valeur » ?

Bien sûr, l’aliénation était combattue. Cependant, les nouvelles écoles de sociologie et de philosophie qui ont marqué la première moitié du XXe siècle ont changé le sort de la bataille. Elles valorisent les sciences sociales neutres sur le plan des valeurs (voire dépourvues de celles-ci). Max Weber, peut-être son plus brillant représentant, insiste ainsi sur la muraille de Chine qui se dresse entre le royaume du « est » et celui du « devrait ». La philosophie politique et l’économie ont été dès lors réduites à une discussion technique sur les moyens et non sur les fins et sur les probables conséquences de l’action. Weber estimait que la science pouvait aider les hommes à trouver des solutions pratiques aux problèmes de la société. Une telle science sociale, quoi qu’il en soit, ne pouvait même pas commencer à discuter les premiers principes. Dans un article intitulé « L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales », Weber déclarait : « Une science empirique ne saurait enseigner à qui que ce soit ce qu’il doit faire, mais seulement ce qu’il peut […] faire » . Les valeurs et les jugements de valeur appartenaient au domaine de la foi, mais comme le remarquait Weber, la foi était presque impossible dans un XXe siècle « désenchanté ».
Ceci n’est pas pour dire que la pensée politique conservatrice était moribonde avant la Seconde Guerre mondiale. Rien, en effet, ne serait plus éloigné de la vérité. Les idéologies politiques florissaient et les théoriciens conservateurs, se situant en général dans l’opposition, étaient motivés pour les combattre. Sur la scène centrale se déroulait une bataille à trois entre un libéralisme sur la défensive et les marées montantes du communisme et du fascisme. Qui plus est, des tentatives sérieuses étaient faites – pensons à Jacques Maritain ou même à T.S. Eliot – pour faire revivre l’idée médiévale d’une société chrétienne, en lien, du moins dans le cas de Maritain, avec la grande période du libéralisme du XIXe siècle. Le cas étrange de Vilfredo Pareto jette une lumière sur ces combats. Sociologue et économiste italien réputé, Pareto devint un libéral sans illusions dans le chaos de l’Italie d’après la Grande Guerre. Son chef-d’œuvre, L’Esprit et la Société, appliquait à l’étude de la société « les méthodes qui avaient démontré leur utilité dans d’autres sciences », car Pareto était à la recherche de la vérité sans recours à la métaphysique et sans valeurs a priori. Son but, comme celui de Comte, était de trouver des « constantes expérimentales » dans la vie sociale et politique : « De ce point de vue, il n’y a pas la plus petite différence entre les lois de l’économie politique et de la sociologie et celles des autres sciences ». Mais l’œuvre de Pareto montrait les limites de la raison dans le comportement social. Après avoir étudié les aspects logiques et rationnels de la société, Pareto concluait qu’il y existait des « résidus », des manifestations d’instincts et de sentiments profonds, le plus souvent subconscients, qui ne pouvaient être disséqués rationnellement. Sans qu’ils soient jamais clairement définis par Pareto, ces « résidus » incluaient les tendances humaines à l’association et à la manipulation, à la protection et à la défense. La plupart des théories sociales et politiques, déclarait-il, étaient d’abord des rationalisations ou des « dérivations » de ces résidus, expressions de la faim de penser propre à l’homme. Les dérivations pouvaient changer grandement au cours de l’histoire, mais pas le comportement de l’humanité. Les déterminants ultimes de la conduite humaine étaient, selon Pareto, fondamentalement intemporels. À la suite de Machiavel, Pareto croyait que l’art de gouverner consistait non pas à essayer de détruire ces résidus, ce qui était impossible, mais à les utiliser. Pareto suggérait que les gouvernements libéraux ne le reconnaissaient pas, mais que les dictateurs qui apparaissaient alors l’avaient compris. Les régimes démocratiques seraient bientôt remplacés par des pouvoirs autoritaires préparés à réprimer la contestation et à utiliser la violence, manipulant ces résidus irrationnels à leur propre profit. En raison de ces rêveries, qui apparurent sur le tard dans sa carrière, Pareto est souvent considéré comme le théoricien dominant du fascisme et peut-être le seul intellectuellement sérieux. Toutefois, ses liens avec le régime mussolinien étaient plus ambigus que cela. Certes, il devint sénateur sous le Duce, mais ses discours étaient en quelque sorte une épine dans le pied du régime. Il demeurait suffisamment libéral pour plaider pour la liberté économique et la liberté de pensée, enseignant et publiant pendant les années de la dictature fasciste.

La sombre genèse de la révolution conservatrice

La réaction contre la modernité – souvent une révulsion, en réalité – est passée à travers de nombreuses étapes avant de devenir, du moins en partie, synthétisée dans le conservatisme de Thatcher et Reagan, Hayek et Friedman. Elle commença comme une critique du monde moderne dans l’esprit de quelques romantiques ; elle reçut son expression intellectuelle la plus radicale dans les écrits de Nietzsche, Spengler et Dostoïevsky, qui approfondirent l’attaque de la modernité par leur réinterprétation décapante de la nature humaine et concluaient avec un pessimisme envahissant quant au futur même de la civilisation. L’étape suivante – et ces paliers représentent une succession quelque peu illégitime d’idées dans la mesure où le conservatisme prudent de Burke fut perverti, au moins dans un des canaux par lequel coulait la réaction, par le style paranoïde du fascisme moderne – fut la transformation de cette critique culturelle en l’idéologie politique fanatique de l’extrême droite. En associant la critique culturelle et la politique extrémiste, ces idéologues soutenaient que les caractéristiques propres aux sociétés modernes – rationnelles, égalitaires, sceptiques sinon railleuses en matière de foi – étaient étrangères à l’esprit et à la tradition de leurs peuples. Bien qu’à l’unisson avec les traditions nationales propres à chaque pays, cette idéologie incohérente de la rage et du ressentiment était, dans son essence, analogue dans chaque pays.
Les initiateurs de cette idéologie se percevaient eux-mêmes comme les victimes désignées de la modernité et ils écrivaient ainsi non pas en tant que critiques et qu’analystes, mais comme des partisans blessés et des prophètes condamnés à jamais à errer dans le désert. Ces idéologues attiraient un encore moins intellectuel, sortes de Luddites culturels qui, dans leur ressentiment réflexe contre la modernité, ses désorganisations et ses insécurités, cherchaient à briser toute la machine de la vie moderne. C’est là que la révolution conservatrice apparut pour la première fois dans la politique du XXe siècle, prenant habituellement la forme d’une force de droite désespérée qui était capable, avec l’aide de cette idéologie, d’exploiter les frustrations spirituelles et psychologique d’une masse de gens. Pensons à Hitler, à Maurras et à son Action française, à Mussolini, à Franco, à Peron, à Mosley et à McCarthy. Pensons aujourd’hui à Le Pen et à son Front national, à Umberto Bossi et à sa Ligue lombarde, au Parti hindou Bharatiya Janata en Inde, au FPÖ de Haider en Autriche et au parti de Jirinovski en Russie. La société moderne héberge de nombreuses personnes fiévreuses, hystériques et aigries et, à des moments de tension privée ou publique, leur mécontentement culturel peut être exploité par des gens peu scrupuleux et transformé en un rejet politique violent allant jusqu’au rejet de la liberté. Incapables de se faire à l’idée qu’il ne pouvait plus y avoir de communion dans des vérités publiques communes, ne trouvant aucune réponse dans les principes et les pratiques de la liberté, ces masses maussades sont profondément désorientées, sans qu’aucune correspondance existe entre les notions qu’elles ont à l’esprit et les besoins de leur âme. Ce sont, comme l’écrit Karl Jaspers dans Les origines et les buts de l’histoire, des hommes dissous dans une « masse anonyme » dans la mesure où ils sont dépourvus « de monde authentique, de provenance ou de racines », c’est-à-dire sans aucune croyance ou foi selon lesquelles vivre. Dans les périodes de santé, une société produit peu de gens de la sorte et peut contenir la force de leur désespoir et de leur désarroi ; dans les époques de détresse et de division, cette inquiétude croît d’autant plus puissamment que la société est moins à même d’y répondre.

La difficile redécouverte de la liberté

La principale cible des révolutionnaires conservateurs et réactionnaires, passés et présents, était et demeure le libéralisme. Tous les changements immenses et troublants de la vie moderne pourraient être imputés au relâchement du contrôle social et de la hiérarchie créé par le libéralisme au nom de la libération de l’individu. Les réactionnaires conservateurs estimaient que le libéralisme était au fondement de la modernité et dès lors cherchaient à l’assimiler à l’avilissement des valeurs et des aspirations spirituelles, à l’acceptation de l’égoïsme et de l’exploitation économiques et à l’embourgeoisement de la vie et de la morale. Ils ignoraient ou calomniaient les aspirations et les idéaux du libéralisme classique, son dévouement à la cause de la liberté, son ouverture à la science, sa vision rationnelle, humaine et tolérante de l’homme. Ce qu’ils vitupéraient, assez inexactement, en tant que libéralisme ne constituait rien de moins que le sommet de la tradition séculière et morale de l’Occident. C’était le libéralisme dans son sens large que les vieux révolutionnaires conservateurs combattaient et, ce faisant, ils pouvaient zigzaguer de manière opportuniste entre les critiques culturelle et politique.
Quant aux libéraux eux-mêmes, ils semblent avoir été pris au piège, au cours de la majeure partie du XXe siècle, de ce qu’Arthur Koestler appelait un « crépuscule des dieux libéral », la migration en masse vers l’extrême gauche et l’extrême droite qui égara non seulement Pareto mais aussi temporairement Koestler lui-même. Harold Laski, le philosophe du Labour Party, accusait le libéralisme de ne pas pouvoir agir avec succès en même temps dans les sphères économique et sociale ; T.S. Eliot lui reprochait son matérialisme orienté vers le profit et sa vulgarité ; Herbert Marcuse l’accusait de conduire inévitablement au fascisme et à un capitalisme individualiste englobé dans un capitalisme monopolistique. Pourtant, le libéralisme eut ses défenseurs solitaires, parfois dénués d’enthousiasme, à l’image de E.M. Forster, qui était prêt à donner deux acclamations à la démocratie, mais non pas trois.
Mais il n’y avait rien de tiède dans la défense du sens civique présentée par les libéraux ancienne manière tels qu’Alain (Émile Chartier) en France dans les années 1920, pour qui tout pouvoir politique était potentiellement tyrannique, et Benedetto Croce, Frank Knight, Élie Halévy et A.V. Dicey, ou encore les intellectuels conservateurs Bertrand de Jouvenel, Ortega y Gasset, Georges Santayana, Max Weber, Joseph Schumpeter et les romanciers tels que François Mauriac, Evelyn Waugh et Thomas Mann. Les expériences innovantes en opposition à la modernité abondaient. Jacques Maritain, par exemple, montrait comment la démocratie pouvait être rendue compatible avec le christianisme. Maritain, comme Thomas Mann, ne découvrit les vertus de la démocratie libérale que tard dans sa vie. Les conceptions politiques réactionnaires de sa jeunesse changèrent après 1926 quand le pape Pie XI condamna Maurras et son Action française. Maritain ne fit pas seulement que refléter cette réconciliation entre le catholicisme et la démocratie, mais contribua à la forger. Il opposa au « nationalisme intégral » de Maurras, qui était en réalité une forme de fascisme, son propre « humanisme intégral » Car Maritain en vint à considérer que la démocratie dépendait en dernière instance de la croyance en des principes religieux ou métaphysiques et non pas seulement de calculs d’intérêt froids et notariaux. Il ne pouvait pas y avoir de retour à l’idéal « sacré » du Moyen Âge, argumentait-il dans ses livres L’intuition créatrice et La personne et le Bien commun, de telle sorte que les dictatures totalitaires ne pouvaient aujourd’hui s’affronter qu’avec la démocratie pluraliste, qui était maintenant le dépositaire de la dignité de l’individu qui était le don du christianisme à l’humanité. La société doit être gouvernée par un accord sur un nombre limité de « points de convergence pratiques », car les hommes relèvent de professions de foi nombreuses et variées.
La « foi démocratique et séculière » de Maritain allait cependant au-delà de l’individualisme. En effet, il établissait des distinctions fortes entre l’individualisme et ce qu’il appelait « personnalisme ». Puisant ses racines dans la matière, l’individualisme poursuivait ses propres fins égoïstes ; le personnalisme, enraciné dans l’esprit, tendait vers le bien commun comme vers le bien propre de chacun. Pour s’opposer à la modernité, une « nouvelle démocratie » était nécessaire, à la fois pluraliste et personnaliste, non limitée à la réforme politique mais obligeant à la réforme sociale. Circonspecte à l’égard des penchants collectivistes, la vision de Maritain était cependant ouverte à une « propriété associative des moyens de production » par les producteurs et les consommateurs.
Ardente, déroutante, pleine d’espoir, la voix de Maritain était solitaire, jamais capable de s’imposer à une large audience et dès lors laissant libre cours dans le camp conservateur du milieu du siècle à une idéologie du ressentiment dont l’énergie était plus efficace politiquement. Pourtant, ce ne fut pas le courant dominant qui conduisit le conservatisme au pouvoir par la voie de l’élection au sein du monde démocratique à partir de la fin des années 1970 ; en effet, à bien des égards, la préservation de cette tendance au sein du conservatisme moderne retint le mouvement en arrière et continue parfois de le faire aujourd’hui. Dès lors, comment le conservatisme se développa-t-il depuis sa place risible au sein du spectre politique dans l’immédiat après-guerre jusqu’à son triomphe des années 1980 ? Par l’une de ces grandes ironies de l’histoire, pour emprunter une métaphore à Winston Churchill, le conservatisme de l’après-guerre se réinventa lui-même en surprenant les libéraux assoupis et en dérobant leurs habits. En effet, dans leur poursuite du bien-être social et de l’égalité en toutes choses, les libéraux humanistes et les sociaux-démocrates d’après-guerre, profondément choqués, comme d’habitude, par la cruauté, l’injustice et l’inefficacité, en vinrent à estimer que la seule méthode fiable pour prévenir de tels maux sociaux n’était pas d’apporter la plus large possibilité pour le développement libre de l’intelligence, de l’économie ou des émotions – car qui pouvait dire où pouvaient conduire de telles libertés ? , mais d’éliminer, par des réformes et des actions gouvernementales, tous les motifs de recherche de ces objectifs périlleux. En supprimant discrètement et à la manière douce les tendances susceptibles de conduire à la critique, à l’insatisfaction et à des modes de vies désordonnés et inégaux, il serait possible de délivrer la société de ses discordes et brider ses mécontents. Je n’essaierai pas ici de retracer l’historique de cette transformation de la grande tradition libérale et sociale dominante comprenant souvent les grands partis chrétiens démocrates d’Europe continentale. Le résultat de ce processus fut cependant une perte de confiance des hommes politiques libéraux, travaillistes et sociaux-démocrates envers les notions traditionnelles de primauté de l’individu, y compris la faculté de celui-ci d’effectuer des choix libres sur le marché, et son remplacement par un désir presque désespéré de vivre dans un monde qui, quoique sans éclat et insipide, était au moins sûr. Un élément de cette transition était une intuition torturante chez la gauche démocratique de l’absence de sens et de l’absurdité des anciens cris de guerre libéraux de liberté, de civilisation ou de vérité, puisque leur application au monde environnant n’était plus, semblait-il, aussi compréhensible qu’elle l’était au XIXe siècle.
En même temps que ce développement, on rechignait dans la majorité des cas à affronter la réalité de cette retraite intellectuelle. Les consignes jadis sanctifiées ne devaient pas être abandonnées. Les socialistes de même que les progressistes (liberals) devaient continuer à répandre les mêmes mots d’ordre de vigilance quant aux droits de l’individu, les dépouillant de leur valeur originelle, pour recouvrir les notions différentes et parfois diamétralement opposées de leur nouvelle moralité et un programme politique qui, en référence à l’ancien système de valeurs libérales, paraissait à la fois sans scrupules et oppressif. Les fascistes et les communistes, bien sûr, ont fréquemment utilisé des mots de l’ancien code libéral ad nauseam, alors même qu’ils les rejetaient sans ménagement avec des gestes théâtraux de dédain et de dégoût. Au fur et à mesure que les décennies de l’après-guerre passaient, la gauche démocratique fit sienne cette fourberie de manière croissante. Les dirigeants travaillistes au Royaume-Uni, de Harold Wilson à Neal Kinnock, les chefs du Parti démocrate américain de George McGovern à Michael Dukakis, les socialistes en France et les sociaux-démocrates en Allemagne de l’Ouest, au pouvoir ou dans l’opposition, se cramponnaient à moitié cyniquement, à moitié par espoir, à des termes tels que les marchés ou le caractère sacré de l’individu. Leurs politiques témoignaient cependant de leur mépris envers ces idées qui étaient pour eux comme des écosses de fruits depuis longtemps pourris. L’égalité et non la liberté était devenue à l’ordre du jour.
Le conservatisme refit son mage et commença sa longue route vers le pouvoir en incorporant dans son credo les valeurs abandonnées par le libéralisme classique. Le mouvement n’était plus considéré seulement comme une voix ignorante, bêlante et protectionniste, hostile à tout changement social. Jamais depuis la Révolution française, où le monde politique fut pour la première fois divisé entre la gauche et la droite, le conservatisme n’avait suivi les termes apparemment prescrits par Burke : un intérêt quasi obsessionnel pour le maintien du rang et de la hiérarchie, un rejet de toute politique fondée sur des idées et des idéaux abstraits, une moralité qui transformait le manque d’imagination politique et sociale en une vertu positive. Au lieu du désordre auto-satisfait, statique et encombré de conscience de classe qui était depuis de nombreuses années le produit abâtardi de la vision de Burke, le conservatisme moderne se réinventait en un programme dynamique de liberté, d’ouverture des possibles et de moralité.

Le travail d’hommes singuliers

Cette transformation fut le triomphe d’individus particuliers. Une grande partie du renouveau conservateur, qui était à bien des égards une renaissance de la foi libérale classique en l’individu, était fondée sur une vision personnelle, forte, obsédante même, de ce qui faisait une société libre. Il est dès lors inutile de décrire les idées sans dépeindre les idéalistes qui les ont conçues. De surcroît, le désir de greffer une foi abandonnée – le libéralisme classique – sur un mouvement politique moribond – le conservatisme d’avant-guerre – fut une transformation qui ne devint acceptable chez la clientèle de droite de base qu’après de nombreuses années et donc étroitement mêlée à l’influence politique que les prophètes modernes du conservatisme parvinrent à acquérir. C’est un truisme d’affirmer que toute politique est personnelle. C’est néanmoins vrai, et vrai à un degré encore supérieur, pour le conservatisme moderne. Il résulte de l’histoire d’une OPA, parfois hostile, montée par des idées politiques, philosophiques, économiques et culturelles, nées de simples visions individuelles, sur un mouvement politique existant, puis sur le débat politique et, enfin, sur la manière dont est menée la politique elle-même. C’est pourquoi il est important de comprendre comment se déroule le fil qui va de conceptions personnelles à l’irrigation transformatrice de mouvements existants, jusqu’à l’influence dominante sur la manière dont la politique est conduite. La reconstruction du conservatisme repose d’abord sur des efforts solitaires. Prenons par exemple Friedrich von Hayek : son œuvre est difficile à digéré tant que l’on n’a pas saisi non seulement son sens d’un passé disparu mais aussi son insistance sur l’autonomie individuelle et ses fortes convictions morales. C’est par cet ensemble de thèmes que Hayek en est venu à être considéré comme le père fondateur du renouveau conservateur d’après-guerre (quoiqu’il contestât être le moins du monde conservateur) : non seulement parce qu’il était un économiste de génie, mais parce que ses vues ouvraient des voies de réconciliation aux valeurs traditionnelles libérales et conservatrices qui leur permettraient de forger une alliance qui non seulement survivrait, mais prospérerait dans le monde moderne. Il est impossible de comprendre l’attrait que le conservatisme moderne exerça comme idéologie, tout particulièrement au Royaume-Uni et aux États-Unis où il devint un fort moyen d’expression des aspirations nationales, sans considérer la série d’individus qui furent à son origine.
Grâce au pouvoir de leurs mots, ces auteurs formèrent et influencèrent les esprits des hommes et là où vont les esprits, le pouvoir finit par suivre. Beaucoup ne levèrent jamais leurs petits doigts en politique et furent des écrivains ou des chercheurs tranquilles, peu en vue et assez indifférents à ce que leurs adversaires ou le monde disaient d’eux. Le petit nombre qui descendirent dans l’action politique directe le firent habituellement en retrait comme conseillers ou avocats. Seul Raymond Aron risqua plus que sa réputation par son engagement dans le monde politique, lorsque, comme un joueur, il misa tout ce qu’il avait pour rejoindre le général de Gaulle à Londres pour travailler à la libération de la France. Ces penseurs laissèrent cependant derrière eux des idées fracassées et des régimes politiques abaissés ; ils renforcèrent, les sapant puis les régénérant, des partis politiques, non seulement parce qu’ils étaient nés rebelles amoureux de la discorde, mais en raison du pouvoir de leurs idées et du champ de leur vision.
Il est étrange que peu de choses soit connu des vies de ces intellectuels révolutionnaires conservateurs. L’un était un catholique du Connecticut né avec une grande fortune, un autre était un réfugié juif de Saint-Pétersbourg ayant fui le pouvoir bolchevique, un autre un Anglican conventionnel des classes moyennes des comtés du centre de l’Angleterre qui commença sa vie en n’espérant rien d’autre qu’une carrière confortable dans les Écoles de droit de Londres. Beaucoup de prophètes conservateurs étaient d’origine juive, ce qui permet de montrer l’inexactitude de la croyance hystérique encore répandue dans les rues de Kiev ou de Minsk et dans les ministères de Moscou à Bucarest selon laquelle les juifs auraient inventé le socialisme et seraient responsables de ses crimes. Si certains juifs s’employèrent à mettre en application la vision de Marx, les juifs furent d’abord les figures prééminentes de ceux qui imposèrent la vigilance dans la défense de la liberté. Doublement isolés, coincés entre le régime nazi qui visait à les éliminer et les régimes communistes qui les persécutaient, ils furent l’emblème de la ténacité et du courage.
Leur personnalité, leur classe, leurs préjugés, même leur idées originales n’étaient pas ce qui reliait les penseurs conservateurs modernes dans un mouvement. Leur dénominateur commun était autre chose : une semblable crainte. Tous redoutaient le moule du monde moderne autour d’eux, son conformisme insidieux et son désordre moral, la charade égalitaire qui a masqué si souvent le grappin sans fard du pouvoir. De telles peurs, et la conviction selon laquelle elles pouvaient et devaient être combattues, constituaient l’impulsion par laquelle des filaments apparemment dépareillés furent tissés en une même tapisserie. Une conviction large, bien sûr, et qui requit des décennies de persévérance. Le conservatisme moderne n’était pas seulement une réaction instinctive contre le communisme totalitaire et l’anomie sociale, mais une véritable contre-révolution. On ne peut comprendre son évolution et sa place dans la configuration politique sans percevoir qu’il est le produit intellectuel de la réconciliation historique entre les étincelles fortes d’Edmund Burke et les visions émancipatrices de John Stuart Mill. Tenter de comprendre le développement du conservatisme moderne en négligeant les divers éléments présents dans son passé est aussi absurde que de tenter de comprendre le christianisme sans aucune connaissance du Christ, de saint Paul et de la scolastique du Moyen Âge. Car, alors même que les aspects les plus sombres du conservatisme traditionnel – son racisme et son antisémitisme, son corporatisme économique et son protectionnisme – ont été progressivement répudiés avec le temps (quoique jamais complètement comme le montrent les coalitions locales de facto entre la droite traditionnelle gaulliste en France et le Front national raciste qui survinrent après la débâcle électorale de 1997 et l’arrivée au gouvernement autrichien du Parti libéral extrémiste de Jörg Haider à l’hiver 2000), le sens du conservatisme comme défenseur des identités traditionnelles culturelles et sociales demeure.
Une telle intransigeance a été la source d’une grande solidité – et, parfois, aussi d’une auto-désillusion – des conservatismes de toutes sortes, beaucoup d’entre eux concevant leurs propres efforts politiques comme une réfutation de la quête apparemment insensée de changement propre à la modernité ; et les résultats ont souvent transcendé les émotions par lesquelles la résistance était née. De nos jours, il devient difficile de trouver un pays démocratique dont les dirigeants, quoique de manière douteuse, ne proclament pas qu’ils suivent les variantes de l’idéal conservateur moderne. Même les supposés « nouveaux » démocrates, « nouveaux » travaillistes et « nouveaux » sociaux-démocrates qui ont remplacé les gouvernements conservateurs en Europe et aux États-Unis à la fin des années 1990 renoncent aux remèdes de charlatan socialistes lorsqu’ils adhèrent pour la plupart – aux plus austères disciplines du marché. Dépouillée de sa rhétorique, la « Troisième voie » est à peine différente de la voie conservatrice dans ses prescriptions de politique concrète (quoique, comme Ralf Dahrendorf l’a montré, le mot « liberté » est rarement prononcé par ses porte-parole), dans la mesure où la reconnaissance du marché est essentiellement acceptée comme fondement intellectuel, avec seulement des compromis politiques et des solutions collectives périodiquement affichées. L’allégeance des héros d’aujourd’hui de l’ancienne gauche démocratique à nombre de ces valeurs et de ces idées que leurs partis exécraient ouvertement jadis, atteste l’énorme pouvoir que les idéaux revigorés par des personnalités comme Hayek, Popper, Oakeshott et Friedmann ont atteint et mis en sécurité. Les gens et les gouvernements peuvent pécher contre les libertés individuelles et les marchés libre qui sont les valeurs centrales du conservatisme moderne ; peu de nos jours osent contester leur vertu.

Traduit de l’anglais par Nicolas Tenzer