Misère de la non-pensée

Misère de la non-pensée

Patrice Bollon

« Pour le philosophe, il y a toujours plus d’herbage dans les vallées de la bêtise que sur les hauteurs arides de l’intelligence ».
(Ludwig Wittgenstein, Remarques mêlées)

Pour déprimante qu’elle soit, la lecture des « best-sellers de la pensée » n’en renseigne pas moins sur ce qui fonde un certain état de l’opinion publique. Tirant leur succès du fait qu’ils offrent un miroir aux perceptions et aux jugements de leurs lecteurs, ces ouvrages se présentent comme des radiographies de l’esprit moyen de leur temps. C’est comme s’ils mettaient au jour les mentalités et les autres présupposés mentaux sur lesquels repose l’intellection d’une époque, comme s’ils formulaient naïvement ces attitudes conscientes ou non dont nous dépendons tous à des degrés divers pour interpréter et même, avant cela, pour simplement voir le monde alentour. Bien qu’ils n’apportent le plus souvent rien d’un point de vue intellectuel, ces ouvrages sont passionnants à décrypter : ce sont des symptômes, aptes à nous éclairer sur le sens commun de notre époque, des instruments de réflexion aussi sur les lignes de fracture de l’Intellect et du Social dans notre société et de prévision de leur évolution : analysés, ils peuvent amener, en bref, à dresser un véridique « tableau des mœurs intellectuelles de ce temps ».

Le remplacement de l’analyse par l’opinion, ou comment ne pas penser le 11 septembre

On dit souvent que nous vivons l’ère de l’« après-11 septembre 2001 ». Rien de plus normal, dans ces conditions, qu’une partie de ces best-sellers se soient chargés, ces derniers mois, de revenir sur cet événement. Parmi les nombreux livres parus sur le sujet, deux se détachent, tant pour les points de vue divergents dont ils partent que pour l’horizon commun sur lequel ils débouchent. Ces deux livres sont Dostoïevski à Manhattan, d’André Glucksmann, et L’Effroyable imposture, de Thierry Meyssan . A priori, tout les oppose. Il est même probable que leurs auteurs s’offusqueraient qu’on puisse les traiter ensemble. Tels quels, ils forment néanmoins une espèce de couple logique, qui révèle un des travers les plus criants de notre temps : la substitution, plus ou moins ouverte, de l’opinion à la pensée.
Bien qu’il arbore sur sa couverture la célèbre image des structures tordues des deux tours jumelles du World Trade Center, le livre d’André Glucksmann n’aborde que de façon marginale le 11 septembre. On se trouve en présence ici d’une réflexion qui se veut plus ample, plus globale, faisant appel à l’histoire et à la littérature, sur notre « nihilisme » contemporain. Dans un très court passage à peine une quinzaine de lignes (p. 92) , Glucksmann définit celui-ci de façon préliminaire comme une « négation du mal », la « culture de son ignorance ». Est par conséquent nihiliste à ses yeux celui qui, niant l’existence d’un mal absolu sur lequel il n’y a rien à penser, puisqu’il est l’anti-pensée par nature, ne pose pas de limite à son interrogation, qui entend donner des raisons à ce qui ne saurait se comprendre, mais seulement se combattre ou se rejeter : le mal (auquel, sans expliquer ce choix typographique, il n’accorde, à l’inverse du « Bien », pas de majuscule).
Cette première approche suffit-elle à fonder une définition, au sens plein de ce terme, du nihilisme ? On peut en douter. Car encore faudrait-il que Glucksmann délimite parallèlement ce qu’il nomme « le mal ». Or, nulle part dans son livre, il n’apporte de précision à ce sujet. On a beau chercher, on en reste pour ses frais. À moins, bien sûr, de se contenter de la comparaison qu’il esquisse (p. 261), comme en passant, avec la maladie ou la mort physiques, ou (même page), via une citation de Tchekhov sur l’honnêteté , d’une simple saisie négative du mal comme non-Bien, voire (chapitre 1) d’une référence vague à l’hybris grecque, « puissance de chaos, dont la cité doit en permanence surveiller l’explosion » (p. 39), ce qui, dans le premier cas, revient à s’en tirer par une métaphore et, dans les deux autres, à énoncer une pure tautologie.
Cette absence de définition rigoureuse du mal fait que l’on retire très vite l’impression qu’aux yeux de Glucksmann, non seulement le nihilisme ne saurait avoir, contrairement à Nietzsche dont il lui arrive de se réclamer, aucune autre valeur que négative, mais qu’est indifféremment nihiliste pour lui tout ce qu’il perçoit comme producteur d’un désordre « systématique » (p. 28), dont il détient, seul, l’appréciation sans jamais donner cependant les critères qui l’autorisent à l’évaluer ainsi. Cela mène à caractériser comme nihilistes, pêle-mêle, aussi bien les nazis que les talibans, le communisme que le marché libéral, le terrorisme d’État que les « États voyous », la Russie de Pierre le Grand que celles de Staline, de Brejnev et de Poutine, mais aussi… les militants anti-mondialisation, les beurs qui ont sifflé la Marseillaise lors du match de football Algérie-France du 6 octobre 2001, etc. : bref, tout ce qui contrarie sa conception, jamais explicitée, de l’ordre ou de l’harmonie. Devant cet afflux de nihilismes en tous genres, on en vient d’ailleurs à se demander si, pour Glucksmann, tout ne serait pas nihiliste, à l’exception magique de sa propre personne…
Le 11 septembre 2001 ne fait pas exception à cette règle : l’interprétation qu’en donne Glucksmann s’opère sur l’unique registre d’un pur geste de destruction, d’une passion exclusive de la destruction pour la destruction. Cet attentat entre pour lui dans les catégories jamais interrogées du terrorisme, de la piraterie, voire de la « voyoucratie » ou de la « pègre » . Autant dire que cet événement n’a pas de sens, hors celui d’une attaque insensée contre le sens. Tel est bien, au demeurant, ce que proclame le titre du livre : Ben Laden égale Stavroguine.
Pareille position peut se concevoir. Encore faudrait-il, pour qu’elle dépasse le parti pris de principe ou la simple réaction affective, non seulement qu’elle s’appuie sur des définitions rigoureuses, mais qu’elle examine également les questions que soulève le passage d’un conflit interne (à l’intérieur d’une collectivité donnée, donc d’un même système de références) à un antagonisme international (entre des collectivités différentes, soit entre des systèmes de références qui n’ont aucune raison d’être identiques). Or, jamais Glucksmann ne s’interroge à ce sujet. Sous le prétexte que les « kamikazes islamistes », « rejetons de familles aisées, tout à fait adaptés aux modes de vie occidentaux, […] ne sortent ni des bidonvilles ni des caniveaux » (p. 33), il n’évoque les éventuels conflits d’intérêts, les sentiments de malaise ou de révolte devant une domination mondiale américaine ou encore les revendications ou les humiliations identitaires, qui ont précédé, accompagné ou suivi l’événement, que pour les écarter tout aussi rapidement. Et un paragraphe lui suffit (pp. 65-66) pour révoquer en nullité la thèse du « choc des civilisations » de Samuel Huntington , et toute possibilité qu’existent des définitions différentes de la « réalité » entre les parties prenantes à cette guerre d’un nouveau style. Tout se passe en bref comme si le 11 septembre 2001 n’avait, pour lui, ni passé ni contexte, qu’il était un pur surgissement dans un ciel auparavant entièrement serein, un « coup », au même titre qu’un acte gratuit à la Gide…
Il ne s’agit pas ici de rejeter, pour des raisons politiques ou autres, l’analyse d’André Glucksmann, mais de faire le constat qu’en fait d’analyse… il n’en propose aucune. Le remplacement des conflits entre États souverains par des mouvements browniens entre des parties d’États ou des coalitions-collusions de celles-ci avec des « mafias » mondiales organisées, pourrait fournir une piste. Mais il faudrait aussi, dans ce cadre, rendre compte du soutien dont elles bénéficient de la part de certaines populations. Et si l’on peut convenir avec Glucksmann que le nihilisme pose la question d’ordre philosophique de savoir jusqu’où la réflexion doit aller, en quel point l’arrêter , cette interrogation ne peut avoir de résolution que si l’on précise au préalable le contenu et qu’on répertorie (et différencie éventuellement) les formes de celui-ci.
À défaut de ces examens, ces deux pistes n’ont pas d’autre consistance que celle d’hypothèses. Restant dans l’arbitraire au nom d’une dénonciation au nom d’une morale jamais dite, Dostoïevski à Manhattan ne débouche sur aucune thèse au sens propre de ce terme. En lieu et place, on n’y trouve que des variations plus ou moins intéressantes sur ce qu’on appelle traditionnellement une opinion. Pour des raisons jamais explicitées, et par conséquent jusqu’à plus ample démonstration non fondées, Glucksmann semble avoir décidé que l’Occident était une sorte de réalité unique universelle, dont les valeurs ne se discutent pas, n’ont pas à être discutées. À la limite, c’est le « circulez, il n’y a rien à voir » des polices du monde entier : le 11 septembre 2001, dont il est affirmé sans cesse les dimensions « fondatrices » d’un nouvel ordre-désordre international, est un événement vide, muet, redevable d’un seul traitement pénal ou psychiatrique. C’est d’ailleurs ce que confirme la fin du livre où, en quelques phrases se voulant « poétiques », Glucksmann oppose, aux « hors-la-loi internationaux » qui ont commis les attentats, le « sourire timide d’une femme qui lève sa burqa » dans le « Kaboul libéré » par les B-52 et les forces de Massoud. Comme l’Histoire semble simple aux yeux de Glucksmann, aussi limpide que cet affrontement des puissances du Bien et du Mal évoqué au lendemain des attentats par George W. Bush !
Ce qu’on ne saurait appeler autrement qu’une dégradation de la pensée en simple rhétorique d’une opinion a priori est ce qui rapproche paradoxalement, en dépit de tout ce qui les sépare, les livres d’André Glucksmann et de Thierry Meyssan.
On aurait bien sûr le droit de rejeter purement et simplement L’Effroyable imposture en raison du caractère néo-« révisionniste » de son assertion, selon laquelle aucun avion ne s’est abattu sur le Pentagone. Le fait que celle-ci soit prise dans un réseau d’arguments plus vaste pousse cependant à y regarder de plus près et à tenter de comprendre ce qui peut expliquer le succès considérable de ce livre (plus de 300 000 exemplaires vendus, des traductions dans le monde entier, des centaines de site Internet, etc.).
Le point de départ de Meyssan se situe aux antipodes de celui de Glucksmann : c’est l’Occident, et lui seul, qui se trouve ici sur le banc des accusés. Non seulement il a tout fomenté, mais également tout « construit » de l’événement. Le 11 septembre 2001 résulte, pour Meyssan, d’une gigantesque manipulation américaine sur fond de volonté d’expansion impérialiste illimitée. Derrière les carcasses noircies des tours du WTC, se profilent les ombres troubles des hommes de main des grands consortiums mondiaux du pétrole et, comme dans les romans d’espionnage de John Le Carré, tout un carrousel bigarré d’intrigues, de calculs, de retournements d’agents doubles ou triples l’ensemble culminant dans une grandiose mise en scène du Mensonge. Bref, c’est le triomphe de la thèse ultra-simpliste, mais qui a toutes les séductions du romanesque, de la Grande Conspiration Mondiale. Comme chez Philip K. Dick, devenu le grand inspirateur d’Hollywood , le réel n’est ici qu’une pure simulation qu’on réussit à faire avaler à une opinion publique naïve, pour ne pas dire débile.
Ce parallèle pourrait d’ailleurs fournir la clé du succès du livre. Non seulement sa thèse alimente le fantasme commode d’un monde régi par une synarchie transnationale (et transidéologique) occulte, mais elle recycle également, non sans les tordre, des interrogations tout à fait légitimes. Il est vrai ainsi qu’on ne peut manquer d’interroger dans quelle mesure la « réalité », à laquelle notre pensée s’affronte, est une ou au contraire plurielle selon ses acteurs et les cultures auxquelles ils appartiennent. Le problème vient de ce que ce doute est à ce point systématisé dans L’Effroyable imposture, qu’il se transforme très vite en une simple affirmation jamais démontrée. D’une enquête sur de possibles mensonges d’État (et il semble indéniable que, comme dans tout grand événement, il y en ait eu à propos du 11 septembre), le livre bascule alors sans retour en un simple roman géostratégique d’opinion.
Bien qu’il le qualifie lui aussi de « considérable », l’attentat du 11 septembre 2001 n’a en définitive, pour Meyssan, pas plus de sens que pour Glucksmann. À la limite, il n’a même pas d’auteur. Ses coupables apparents Ben Laden et ses complices ne sont que des marionnettes dans les mains de la victime, laquelle a tout construit, tout planifié, à son profit exclusif. Cet événement s’explique par la seule logique auto-entretenue d’un « système » impersonnel, dans lequel les « autres » n’ont aucun rôle, voire n’existent pas…
En dépit de points de départ opposés, ces deux livres confinent ainsi vers le même point de fuite. Comme si le 11 septembre n’avait pas eu lieu en tant qu’événement, qu’il n’y avait rien à en penser, qu’il ne s’agissait que d’une histoire bien répertoriée et, au fond, sans importance. Ces livres témoignent d’un même refus de penser le nouveau, de se poser même la question de savoir si l’on ne se trouve pas là en présence d’un défi, sinon entièrement neuf, du moins sur certains points obscur, à élucider. Comme s’il suffisait, aussi, de dire « je pense que » pour donner l’impression d’avoir pensé le monde…

De l’opinion à l’agitation démagogique : le débat tronqué de la censure produite par la dite « pensée unique »

C’est un constat identique, quoique selon d’autres modalités, qu’on peut tirer de la discussion sur les effets délétères de la prétendue « pensée unique » illustrée il y a quelques mois par le livre d’Élisabeth Lévy, Les Maîtres censeurs . Cette question, devenue une sorte de « marronnier » du débat intellectuel, fait en général l’objet d’un traitement d’une grande indigence : cette pensée obligée, qui s’imposerait à tous, est toujours plus ou moins liés à l’idée d’une conspiration d’une classe médiatique ou d’une intelligentsia/nomenklatura qui indiquerait ce sur quoi il faut penser, refusant tout droit à l’expression à ce qui peut advenir en dehors d’elle. Comme l’écrit É. Lévy dans son style dramatique, une « chape de plomb », une « terreur douce », enserrerait depuis un moment la pensée, empêchant qu’un « vrai débat » puisse avoir lieu.
Tout cela est assez facile à illustrer. Élisabeth Lévy n’a ainsi aucun mal à montrer qu’en ce qui concerne la politique aussi bien étrangère (en particulier, dans les guerres en ex-Yougoslavie) qu’intérieure (pour ce qui est, par exemple, du débat sécuritaire ou encore de la signification de l’existence du Front national), il y a effectivement une pensée dominante, laquelle a tendance à s’imposer comme une vérité ultime, qui n’a pas à être contestée. Elle n’a pas plus de difficulté à montrer que, en face de certains enjeux, la société organise une sorte de cercle à l’intérieur duquel toutes les interrogations sont confinées et qui rejette comme plus ou moins hérétiques ceux qui cherchent à s’en émanciper. Bref, elle fait un travail assez banal (puisqu’il ne s’agit là que de redites) de description du climat politico-intellectuel français de ces dernières décennies.
De tous les débats qui ont eu lieu, le fait est cependant qu’elle n’en retient d’abord que certains, qu’elle opère un choix parmi eux, sans jamais expliciter les raisons de celui-ci. On ne peut ainsi que s’étonner qu’elle, qui défend Michel Houellebecq contre les censeurs de la revue Perpendiculaire, « oublie » de traiter de la controverse née des déclarations de l’auteur de Plateforme sur la « stupidité » de l’Islam. Connaître son avis à ce propos aurait pu nous aider à nous situer par rapport au pamphlet ultérieur d’Oriana Fallaci, La Rage et l’Orgueil , et à déterminer si, dans ce cas précis, il faut ou non se féliciter qu’une parole libre puisse comparer les Arabes à des « rats ».
De même a-t-elle ses cibles privilégiées. Elle n’incrimine ainsi comme maîtres censeurs que certains intellectuels, alors qu’elle ne repère aucune censure de la part de l’hebdomadaire Marianne auquel elle a collaboré et qu’elle minimise systématiquement l’action sur ce point des défenseurs des droits de l’homme – idéologie dont elle critique par ailleurs sans cesse le règne étouffant – tel que Bernard-Henri Lévy (dont elle spécifie, à chaque fois qu’elle l’évoque, qu’elle ne met pas en doute sa « sincérité »). Bref, il y a deux poids, deux mesures dans cette révolte censée tous azimuts contre la censure. Enfin, comme Glucksmann voyait un océan de nihilisme s’étendre autour de lui à sa presque unique exception, il semble entendu qu’elle est elle-même exempte de toute conduite ou même tentation inquisitoriales.
Ce n’est hélas ! pas vraiment ce qu’elle donne à voir. Toutes les turpitudes qu’É. Lévy reproche aux « maîtres censeurs », il est, en effet, piquant de remarquer qu’elle semble s’acharner à les illustrer par ses propres faits, gestes et discours. Elle qui s’élève contre la pratique (forcément « parisienne ») des renvois d’ascenseur semble ainsi n’avoir éprouvé aucune contradiction à la faire fonctionner pour la promotion de son livre. Et, après avoir dénoncé la « culture du soupçon » des intellectuels qu’elle critique, elle leur applique derechef le même traitement, multipliant les phrases arbitraires assassines et les procès d’intention non fondés. Dans le monde simplissime de Mlle Lévy, il semble y avoir, d’un côté, la vérité, la description juste, authentique de « la réalité » (mot qui revient le plus souvent dans son livre, comme s’il n’y en avait qu’une et qu’elle était la seule à la percevoir – assertion qui entre d’ailleurs en contradiction totale avec le reste de son discours), et, de l’autre, le mensonge et les insupportables distorsions du « réel » opérées par les « autres », dont elle condamne bien sûr sans cesse le manichéisme !
Tout cela, dira-t-on, est de bonne guerre : une certaine mauvaise foi ne constitue-t-elle pas le ressort de toute polémique ? Le problème est qu’ici non seulement le style du livre, naïf et pataud, n’est guère à la hauteur d’un tel objectif, mais que cet ouvrage se revendique sans cesse comme autre chose, une « analyse », une réflexion sur les moyens de sortir de cette situation bloquée afin de rétablir un « vrai débat ». Or, c’est sur ce dernier point que Les maîtres censeurs est le plus faible, pour ne pas dire inexistant.
Jamais, en effet, É. Lévy ne s’interroge sur ce que recouvre le terme de pensée unique qu’elle utilise ad nauseam. Ce ne semble, pour elle, qu’un slogan, dont elle se borne à donner des exemples dispersés (et, nous l’avons dit, choisis), sans jamais s’inquiéter de la cohérence de ses attaques. Ainsi peut-elle, entre autres contradictions, s’en prendre, au nom de la République, au communautarisme, tout en défendant le droit à chacun de réfuter la définition assermentée de la réalité, ou encore se lamenter de la disparition des artistes français dans le Top Ten international tout en rejetant les recherches esthétiques qui, écrit-elle, « jettent le sens aux orties » une expression sans doute forte mais, telle quelle, obscure et inutilisable . Et ainsi de suite…
Pas plus ne réfléchit-elle sur le caractère particulier ou non à notre temps de la dite « pensée unique », quelle fonction celle-ci pourrait remplir, ni dans quelle mesure et au nom de quoi (et pour quoi faire) on peut s’en dégager. L’idée que ce qu’elle appelle indistinctement « la censure » pourrait prendre des formes diverses, parfois très insidieuses, mêlées ou encore contradictoires, être liée à l’existence d’une (de toute ?) collectivité ou réunion d’individus, le prix éventuellement à payer de sa cohésion ce qui pourrait lui permettre de la définir vraiment, d’examiner dans quel cas elle peut s’avérer légitime ou logique, voire fatale socialement, dans quels autres préjudiciable, comment la désamorcer, ce qu’elle porte elle-même sans le savoir, etc. – ne lui vient pas à l’esprit. Bref, on atteint là le degré zéro de l’analyse.
En lieu et place, on n’a droit qu’à une série de proclamations idéologiques diamétralement opposées à celles qui sont dénoncées, mais ni plus raisonnées, ni plus fondées qu’elles : à une dérisoire proclamation-revendication à l’existence de son auteur, une pesante défense et illustration de ses qualités « naturelles ». Comme si l’on avait franchi ici un cran dans la substitution de l’opinion à la pensée : vers cette auto-célébration du moi, d’un moi banal et jamais interrogé dont la littérature actuelle donne aussi l’image. Sauf que ce qui, dans le roman, peut à la rigueur mener à la création d’un univers n’a bien évidemment, en matière de pensée, pas la moindre pertinence.
On peut d’ailleurs se demander si ce n’est justement pas l’absence absolue de cohérence de ce non-livre qui en explique le succès. Nageant dans la plus grande des superficialités et n’offrant aucune perspective d’ensemble, il se présente comme un catalogue en libre service de la contestation d’à peu près tout et tous. Presque chaque catégorie de mécontents peut en isoler un passage mettant du baume sur son malaise : les républicains déçus comme les communautaristes insatisfaits, les artistes mal aimés que rassurent les diatribes vagues contre « l’art contemporain », les pro-, les anti-Serbes, les adversaires ou les laudateurs des Israéliens ou des Palestiniens, etc. Bref, il émane de ce livre une incommensurable démagogie, où s’abîme toute pensée au profit du pur et simple affect.

Populisme, brutalisme et confusionnisme : les vulgaires séductions de la non-pensée

Ce dernier travers se retrouve comme porté à l’absurde dans le pamphlet d’Alain Soral, Jusqu’où va-t-on descendre ? . Le projet de ce livre est d’une simplicité proprement atterrante : sous couvert d’un « abécédaire de la bêtise ambiante », l’auteur entend nous y donner son avis sur tout ce qui est censé nous concerner, en une centaine d’entrées, auxquelles répondent des développements de deux pages maximales, voire d’une page.
L’humour est parfois au rendez-vous, comme lorsque, à la case « Debord, Guy », on lit : « La partie de l’œuvre de Marx accessible aux publicitaires ». Le mot est assez bon, quoique, à la réflexion, posant plus de questions qu’il n’en résout. Mais c’est la loi du genre. Non sans pertinence, Soral s’attaque aussi à certains traits de notre vocabulaire, révélateurs d’une hypocrisie intéressée, comme lorsqu’il note le ton condescendant, néo-colonialiste, de la désignation « d’arts premiers ». De même l’assaut contre les « bobos-branchés », qu’il rend responsables de la transformation de Paris en un Luna-park cool dont tous les habitants populaires sont exclus, est-il assez bien vu, bien que pas vraiment neuf. Il est en tout cas plus original que ses dénonciations incessantes des valeurs de la « gauche caviar » ou sa lourde ironie à propos des déclarations féministes les plus caricaturales : cela revient dans ces deux cas, comme l’on dit vulgairement, à tirer sur des ambulances.
Ces quelques (très relatifs) « éclairs » suffisent-ils à faire de Soral l’anticonformiste qu’il se revendique être ? Pas vraiment. On serait même en droit de parler sur ce point d’abus sur la marchandise. Publié juste avant les élections présidentielles, le livre s’inscrit d’abord dans un registre politique très précis, bien que des plus problématiques, national-communiste ou « chevènementiste » ce qui devrait inciter son auteur à plus de prudence dans l’affirmation de son indépendance. De même qu’É. Lévy ne traitait que de certaines censures, Soral ne s’attaque de plus qu’à certains conformismes, ceux des autres bien entendu. Et, comme elle, il semble miraculeusement échapper à la pensée du troupeau. C’est bien sûr une illusion : il n’y en vérité pas plus air du temps que lui. Il serait même assez aisé de montrer que, toute « grande gueule » qu’il se veule, il a des coups de colère très sélectifs, parce que, au fond, intéressés . Bref, il y a beaucoup de faux dans ce prétendu jeu de massacre radical envers la bêtise régnante. Comme beaucoup de rebelles assermentés d’aujourd’hui, Soral est un hérétique de pacotille qui, tout en dénonçant d’une main le règne du marché, cherche de l’autre à en profiter par un « positionnement » adéquat.
Là n’est pourtant pas le principal. Car Soral a aussi l’ambition de nous délivrer sa « vision du monde ». Et là, il faut bien dire que ça se gâte vraiment. Annulant d’une vocifération ce qu’on peut considérer sinon comme des acquis définitifs de la réflexion, du moins comme des conquêtes à défendre de la raison ou de l’intelligence, il tranche à la machette dans les sujets les plus divers. Ainsi apprend-on que les Algériens devraient regretter la colonisation, car les seules choses « qui tiennent encore debout là-bas » (en Algérie), ce sont les routes que nous y avons construites ! La provocation prend même un tour lamentable quand, au paragraphe « gens du voyage », après avoir accusé les Gitans de s’installer n’importe où, de consteller nos champs de papiers gras et même de « traite des Blanches et de trafic d’enfants », Soral en conclut que « toutes ces nuisances […] pour un Django Reinhart, c’est cher ! » Outre qu’on ne voit guère en quoi une telle assertion est anticonformiste – cela semble malheureusement ! le sens commun le plus bas d’aujourd’hui , on se trouve ici devant la plus pure des régressions mentales, à cet « essentialisme » qui a fondé tous les racismes. Dans un même ordre d’idées, il reprend sans la moindre nuance l’équivalence immigration=délinquance=insécurité et oppose aux populations étrangères qui ne s’intègrent pas (les Arabes, les Africains) celles qui travaillent sans déranger (les Asiatiques). Il fait même crédit à ces dernières de ne pas connaître de phénomènes de criminalité, comme si les Triades n’étaient qu’un fantasme !
Devant ces propos de Café du Commerce, dont on arrêtera ici l’éprouvante recension, on peut évidemment prendre le parti de hausser les épaules. Ce serait cependant passer à côté de ce que ce livre symptôme peut nous apprendre sur notre société. D’abord, pour le glissement qu’il révèle : d’une certaine façon, on ne peut qu’en déduire que l’idéologie des droits de l’homme est bien malade. Déjà suspectée, sur le plan international, de fournier une justification éthique à des entreprises qui n’ont que faire de la morale, puis mise en question comme pièce centrale du « politiquement correct », elle semble voler aujourd’hui carrément en éclats. Sans doute est-ce même là l’un des paramètres les plus importants de notre nouvel espace idéologique-mental.
Par sa logique perverse, le livre de Soral renseigne également sur l’arrivée de ce qu’on pourrait appeler si l’on peut user d’un terme aussi noble pour qualifier une chose aussi basse une « nouvelle attitude » devant le monde. Se réclamant tout à la fois du communisme (voire du stalinisme) et de la défense du « peuple » et de sa République, Soral se croit autorisé à pouvoir laisser libre cours à ses opinions-affects les plus crus. Comme s’il donnait un gage dans un sens pour pouvoir se libérer d’un autre. Il a, de plus, une réponse toute trouvée à ceux qui l’accuseraient d’être un simple réactionnaire : ce sont des « branchés-gauche-caviar » qui donnent dans « l’angélisme » ; lui connaît la vie et il se mouille. S’il est brutal, c’est qu’à l’inverse de ces beaux parleurs inconséquents qui font le gros dos devant les problèmes, tout en laissant égoïstement aux classes populaires le soin d’en endurer les conséquences, il « répond » aux questions que tout le monde se pose.
Enfin, comme chez tous les faux provocateurs, un double jeu constant lui permet d’accumuler tranquillement les propos les plus débiles ou abjects, tout en se laissant la possibilité de se prévaloir de l’étiquette ronflante « d’agitateur » pour limiter les conséquences qui pourraient en résulter pour lui. On en revient ici au constat précédemment esquissé : il y a beaucoup de fausseté et même de veulerie dans cette attitude qui confond, à son profit, la haute morale désintéressée d’un Diogène, qui n’attendait rien d’autre de ses provocations que le fait qu’un espace de questionnement s’ouvre, avec un cynisme de bas étage purement instrumental.
Tout cela ne serait guère alarmant, si l’on n’était en présence que d’un cas marginal ou pathologique. On peut malheureusement en douter. Cette stratégie du « faux-vrai, vrai-faux » qu’illustre ce livre semble hélas ! des mieux partagées. C’est elle qui a assuré un temps le succès tout à la fois populaire et intellectuel de certaines émissions de télévision « provocatrices » ; elle aussi qui cherche à prendre en tenailles, à littéralement rendre fou et donc impossible, tout débat sur la liberté d’expression et ses nécessaires (sociales, responsables) limites ; elle, enfin, que manie depuis toujours, avec un art si consommé, Jean-Marie Le Pen. On serait même en droit de parler ici d’une « ère du faux », dans laquelle se meut et paraît même se vautrer comme avec plaisir notre époque.
Le « brutalisme », dont Soral s’enorgueillit, n’est, de son côté, pas loin du « parler vrai » revendiqué par certains députés de la nouvelle majorité ou, version roman, de la « beaufitude » acceptée des personnages de Michel Houellebecq. Et il entretient des liens évidents avec ce culte du « terrain » aux accents anti-intellectuels, lancé par Jean-Pierre Raffarin et qui semble devenu la définition ultime universelle de la politique. Même la gauche (ou ce qu’il en reste) paraît séduite par cette façon de « mettre les pieds dans le plat » qui, sous couvert de réalisme et de volontarisme, semble surtout chercher à flatter démagogiquement les instincts d’un électeur rétif.

De la nécessité impérieuse de clarifier le rôle et la définition de la pensée dans un régime démocratique

Triomphe de l’opinion aux dépens de l’analyse, démagogie, tentation populiste, confusionnisme : on peut certes objecter à ces constats qu’ils décrivent avant tout l’état d’une (non-) « pensée médiatique », dont on a déjà maintes fois instruit le procès, mais qui ne représente pas la « vraie pensée », laquelle continue dans le silence des cabinets d’étude et ne saurait à terme que reprendre le dessus. Bref : on peut regarder la situation que nous venons de décrire comme un mauvais moment à passer, mais qui ne saurait s’éterniser.
Inscrivant ces remarques dans l’histoire intellectuelle française récente, on peut aussi soutenir qu’on assiste aujourd’hui à une espèce de « retour de balancier mental » qui, quel que soit le jugement personnel qu’on porte sur lui, peut avoir, sous certaines conditions, des effets salutaires. Il est possible ainsi qu’aussi bien sous le faux débat de la « pensée unique » que dans les déclarations à l’emporte-pièce de Soral ou encore dans les provocations de l’ex-auteur de science-fiction Maurice G. Dantec lequel, dans un « journal théorique » salué par la critique , peut se déclarer à la fois anticommuniste libéral, « mystique du capitalisme » (?) et contre l’idéologie des droits de l’homme (aussi bien pour l’abolition de la loi Gayssot et la libéralisation du clonage humain) , chemine la volonté de faire éclater un certain nombre de mécanismes de pensée, de conformismes qu’aucune réflexion ne peut manquer d’examiner. Contre une conception de la pensée comme critique exclusive de l’ordre établi jadis dominante, on peut aussi percevoir dans tout cela la revendication légitime que celle-ci ne se limite plus à l’analyse, mais délivre également des directions concrètes, pratiques, pour l’action : qu’elle se « mouille » enfin vraiment. Bref, on peut se rassurer en se disant que si les réponses données par ces auteurs sont fausses ou inexistantes, du moins ces derniers ont-ils le mérite, à leur corps défendant, de mettre au jour un certain nombre d’impasses dans lesquelles se sont complus jadis, et pour certains d’entre eux aujourd’hui encore, les intellectuels.
Une autre vision, hélas ! plus pessimiste, des choses est aussi à envisager : celle selon laquelle on ne se trouverait plus devant de simples faiblesses temporaires dispersées, mais en face d’un véritable « système de non-pensée », constitutif de notre temps. Le fait est que non seulement cette non-pensée semble séduire un large public, y compris intelligent et cultivé, mais que les rares critiques qu’on lui adresse, fonctionnant sur un registre identique, mènent le plus souvent à son renforcement. Tel est bien ce qu’a montré de façon éclatante la polémique lancée par la brochure de Daniel Lindenberg sur les « nouveaux réactionnaires » . Car on a vu à ce propos autant de schématismes de part et d’autre. Il serait même possible de parler ici d’une « conjuration des simplismes », finissant par éliminer toute interrogation au profit de ce choc des opinions travesties en pensées qui semble faire office en France, depuis quelque temps, de vie intellectuelle. L’absence partagée d’analyse tend, autrement dit, à indiquer que le mal est beaucoup plus profond et central qu’il ne paraît, qu’il faut le prendre au sérieux et l’analyser en conséquence, si l’on veut lui opposer une réponse alternative.
Qu’une conception aussi faible et proprement régressive de la pensée comme simple formulation de ce qu’on pense plus ou moins « spontanément » et ce , à l’heure où la science dispose d’une épistémologie qui, pour rester transitoire, n’en demeure pas moins l’une des plus convaincantes qu’elle ait jamais possédée dans l’histoire – puisse être aussi largement acceptée et même louée, voilà l’énigme de ce temps. Il se pourrait cependant que cette énigme soit finalement assez pauvre. Car s’il est en quelque sorte naturel que la société se méfie de ce qui la questionne, voire la combat, et s’il en a même sans doute toujours été ainsi, cette vision rudimentaire et bassement instrumentale de la pensée se trouve aussi confortée aujourd’hui par une certaine conception de la démocratie comme régime du triomphe de l’individu (un « individu », au demeurant, presque jamais mis en question) et par le relativisme qui ne peut, sur ces bases, logiquement qu’en résulter.
La question qu’adresse cette situation à la pensée est tout sauf simple. Elle est même assez violemment contradictoire. Car si la pensée ne peut accepter de devenir un simple exercice de séduction d’une opinion fluctuante, elle ne saurait non plus aller trop loin dans la voie de la réaffirmation de son « objectivité » , sans mettre en péril l’idée d’une décision démocratique. Et il en va de même des limites auxquelles elle est par force confrontée : la ligne est, en effet, très malaisée à tracer peut-être n’est-elle pas entièrement rectiligne… entre l’indispensable liberté d’examen, sans laquelle elle ne saurait exister, et la tout aussi nécessaire limite qu’elle doit respecter, si elle se veut responsable, c’est-à-dire autre chose que ce que Wittgenstein appelait avec justesse un pur « roman de concepts ». D’une certaine façon, la pensée se trouve aujourd’hui devant un « nœud », qu’elle doit impérativement trancher – à défaut de quoi elle risquerait d’être, elle aussi, engloutie dans le vide que nous avons décrit.
Un travail de clarification du rôle et de la définition de la pensée dans une société démocratique paraît donc vital, sinon la tâche prioritaire des intellectuels qui entendent rester, envers et contre tout, fidèles à leur mission. Contre le règne de l’opinion, la réflexion doit non seulement renouer avec l’analyse et la rigueur, mais cesser aussi de se vouloir ou de se rêver la servant d’un quelconque pouvoir, fût-il collectif ou même individuel. Son but ne saurait être cependant non plus, ainsi que le soutiennent encore certains , de s’opposer systématiquement à ce qu’ils nomment de façon très floue « le pouvoir ». C’est à se vouloir romantiquement « radicale » et (le plus souvent faussement) contestatrice de l’ordre établi – la chose, pour une fois, n’a pas à être démontrée : l’histoire en témoigne amplement – qu’elle s’est toujours égarée.
Peut-être faut-il donc convenir que si la pensée et jamais peut-être n’a-t-elle été aussi nécessaire qu’aujourd’hui veut reprendre l’initiative sur la non-pensée, c’est en procédant de deux façons dissonantes jusqu’en un certain point, mais qui peuvent aussi, sous un autre angle, s’harmoniser : en restaurant d’une part, contre l’opinion, l’analyse la plus libre, la plus intransigeante, la plus asociale même en un certain sens du terme, car ne rejetant aucune hypothèse, y compris la plus déroutante, insupportable ou obscène ; tout en respectant, dans les conclusions qu’elle peut en tirer, une inscription dans le monde tel qu’il est et non tel qu’elle voudrait qu’il soit. Bref, c’est à une ascèse sans limite, d’un côté, et à une responsabilité sociale sans faille, de l’autre, qu’elle doit ambitionner : à la renaissance d’une réflexion fondée sur la raison, mais une raison élargie, ouverte, adaptée à des temps décentrés, où personne ne peut plus, par définition, se prévaloir de posséder la vérité unique ou supérieure.
Cela implique la définition d’une nouvelle éthique de la pensée, ou la réhabilitation de ce qui, anciennement, l’a constituée en tant que telle : de même que Wittgenstein assurait que son objet n’était pas de délivrer une conception du monde, mais d’examiner les fondements de toutes les conceptions possibles du monde , la pensée en paysage ultra-démocratique doit abandonner l’idée qu’elle puisse conduire le monde, pour le questionner sans relâche et aider à sa clarification. Cette double exigence n’est pas sans prix. On peut même dire qu’elle conduit à une conception quasi « tragique » de la pensée. Mais c’est peut-être seulement ainsi qu’elle pourra surmonter la non-pensée et redevenir ce qu’elle a cessé momentanément d’être : une aide à l’élaboration démocratique d’une manière de vivre juste, raisonnée, viable et à long terme, devant le monde.