Brèves (17)

Brèves

Theodor ADORNO, Sur Walter Benjamin, Gallimard, coll. « Folio », 2001, 240 pages.

Cet ouvrage comprend des textes divers qu’Adorno a consacrés à Benjamin ainsi que des extraits de lettres qu’il lui a adressées. Souvent émouvants, admiratifs tout en étant parfois critiques, toujours remarquablement éclairants pour comprendre l’œuvre du philosophe mort tragiquement en 1940, ils constituent une belle introduction à son œuvre philosophique et esthétique. Adorno ne cache rien de l’homme Benjamin tel qu’il l’a connu : névrosé, d’une sensibilité déchirée par le monde, « il s’est imposé à lui-même et a imposé à ses relations avec autrui la prépondérance de l’esprit, l’esprit est devenu l’immédiat qui a remplacé pour lui l’immédiateté » (p. 75). En même temps, cet homme, dominé par la « connaissance juive de la menace et de la catastrophe permanente » (p. 59), avait « une capacité à donner sans retenue » (p. 60). Quelques remarques virulentes aussi sur l’interprétation de Hannah Arendt (p. 114 notamment) – ils étaient pris d’une détestation mutuelle. Des éclairages assez fulgurants sur l’anti-humanisme de Benjamin (p. 55).


Pierre-Yves BOURDIL, La raison philosophique. Comment croire au sens des choses, Cerf, 2001, 609 pages.

Dans ce nouveau gros ouvrage, Bourdil continue son entreprise solitaire et obstinée commencée avec Faire la philosophie. Philosophe singulier, habité du désir de comprendre et de dire, en épousant le travail de la pensée lui-même, il entreprend ici, en se gardant de recourir à la moindre citation et à la moindre référence à d’autres auteurs de la tradition philosophique (on en trouve quelques-unes, rares, à des romanciers), de refaire le chemin de la raison. D’emblée, le livre peut rebuter par son rythme continu et son flot de paroles sans repos ou séduire par la grandeur de l’entreprise et l’ambition, pourtant modeste et non dénuée de doute, de dire la vérité de l’entreprise philosophique — ainsi que par le lent développement d’une mélodie, d’une musique des mots qui n’appartient qu’à lui. L’ouvrage en tant que tel ne se laisse pas résumer — et l’effet est certainement volontaire. Sa force réside tout entière dans le détail, dans la précision de l’argumentation et le travail personnel qu’implique, dans la reconstruction pour soi ou la critique, chacune de ses propositions. Un index des 189 propos clôt l’ouvrage. On peut craindre qu’il aura peu de lecteurs, même s’il n’est pas littéralement difficile. Mais cela n’enlève rien à l’importance de l’idée qui l’a guidé.


Jean-Louis CRÉMIEUX-BRILHAC, La France Libre, Gallimard, coll. « Folio », 2001, 2 tomes, 1522 pages.

Il est très heureux que cet ouvrage fondamental ait été réédité en collection de poche. Écrit par un témoin et un acteur de l’événement, secrétaire du comité de propagande de la France Libre, haut fonctionnaire et historien, il présente une histoire aussi objective que possible de ce qui fut, pendant quatre ans, le « vrai visage de la France ». Admirateur du général de Gaulle, l’auteur mesure aussi les limites et certaines ambiguïtés de l’œuvre accomplie – notamment les rapports avec la Résistance intérieure (cf. notamment p. 1111 sq. l’épisode de la « succession » de Jean Moulin). Remarquable de précision, il dissèque les stratégies diplomatiques, les travaux d’organisation de ce qui devait devenir un gouvernement au sens plein du terme, les choix idéologiques, l’ensemble, en somme, de ce qui devait constituer un pouvoir une fois la Libération devenue réalité. Bien sûr, Crémieux-Brilhac sait que la cohérence apparaît plus sûrement à la fin de l’histoire que lorsqu’elle se dessine, mais on est frappé, malgré certaines tergiversations et de nombreux conflits, par la cohérence du dessein poursuivi par le Général, par sa méthode et par la force de son ambition. Un ouvrage passionnant de part en part, puisé aux meilleures sources.


Charles-Philippe DAVID, La guerre et la paix. Approches contemporaines de la sécurité et de la stratégie, Presses de Sciences Po, 2000, 525 pages .

Cet ouvrage est particulièrement recommandé aux citoyens et aux étudiants qui s’intéressent aux questions stratégiques. Puisant aux meilleures sources, il constitue une présentation précise, pédagogique et intelligente des principales théories des relations internationales, de la sécurité et des conflits. De l’ordre westphalien aux institutions de la paix, des guerres modernes, dont une typologie éclairante est proposée, aux nouvelles stratégies de défense, de « l’ordre » nucléaire à l’organisation de stratégies coopératives, de la prévention des conflits aux régimes de sécurité, ce sont l’ensemble des thèmes qui sont abordés dans cet ouvrage qui ne sacrifie jamais l’analyse conceptuelle, nourrie par de nombreux exemples, la compréhension des théories et la critique. Une remarquable bibliographie de soixante-dix pages fait de ce livre un bel instrument de travail.


Marc FUMAROLI, La diplomatie de l’esprit. De Montaigne à La Fontaine, Gallimard, coll. « Tel », 2001, 563 pages.

Voici un bel ouvrage, remarquablement écrit, sur cet art typiquement français que fut celui de la prose au XVIIe siècle. À travers les mémoires, l’essai, la correspondance, les traités, les écrits moralistes, se développe un genre caractérisé par la précision de l’argumentation, le souci de la clarté et de la conviction, qui témoigne, selon l’auteur, d’une exceptionnalité française art en quelque sorte de la conversation qui vise à parler à l’intelligence comme au sens commun. Les seize essais portent ici sur Montaigne autant que sur le Discours de Descartes, sur le cardinal de Retz comme sur les moralistes, sur Perrault et sur Charles Paschal. Inutile de dire que cette redécouverte du grand siècle et d’un art d’écrire oublié est l’une des plus fécondes qui soit.


Paul GARDE, Fin de siècle dans les Balkans, Odile Jacob, 2001, 264 pages.

Prolongeant les analyses conduites dans Vie et mort de la Yougoslavie (Fayard, 3e éd., 2000), le présent ouvrage reprend des articles, chroniques et entretiens écrits entre 1992 et 2000. Remarquablement documenté, l’ouvrage permettra à la fois au lecteur de se rappeler les principaux événements du conflit yougoslave (et de ses racines historiques) et de mesurer la cécité, la lâcheté ou les errements, parfois volontaires, des pays occidentaux et singulièrement de la France (l’histoire de l’attitude de celle-ci, de ses raisons, du jeu des influences au sein de l’État qui y ont conduit, État qui semble parfois gouverné moins par des hommes volontaires et cohérents que soumis au poids de certaines traditions, etc. reste encore à écrire). Il offrira également des perspectives quant à l’avenir, dont il convient de reconnaître qu’il est difficile de l’envisager avec un optimisme sans partage, malgré le (relatif) retour au calme et le jugement de Milosevic et de ses comparses. L’équilibre des jugements de Paul Garde, sa précision en même temps que sa capacité d’indignation, font de ce livre un ouvrage de référence indispensable pour qui s’intéresse à ce conflit européen.


Marcel GAUCHET, La démocratie contre elle-même, Gallimard, coll. « Tel », 2002, XXIX et 389 pages.

Ce texte constitue un recueil des articles publiés par l’auteur dans Le Débat, dont certains sont devenus des classiques. Il est agrémenté d’une vigoureuse préface qui explicite le titre de l’ouvrage et qui montre que la démocratie appelle nécessairement une philosophie critique de ses conséquences. De l’école aux droits de l’homme, de la religion à la psychologie de l’individu moderne, de la lutte des classes à l’économie, ce sont de multiples champs que couvre cet ouvrage qui offre de nombreuses clefs de lecture de notre modernité politique et qui nourrissent notre réflexion de citoyens. Il nous incite à nous déprendre d’une vision niaise de la démocratie en même temps qu’à ne pas trop tabler sur la réalisation de l’idéal. Il n’est pas de démocratie possible sans une vigilance sur ses faux-semblants.


Cynthia GHORRA-GOBIN, Les États-Unis entre local et mondial, Presses de Sciences Po, 2000, 288 pages.

L’objet du présent ouvrage est d’apprécier l’effet de la mondialisation sur l’échelon local. L’auteur, spécialiste de la politique de la ville, de l’aménagement urbain et, plus spécifiquement, des phénomènes de métropolisation, conduit une analyse précise et argumentée de la recomposition urbaine aux États-Unis, celle-ci incluant les changements dans les politiques de solidarité, le déplacement de la citoyenneté, les modifications dans les lieux et les modalités du gouvernement local. Remarquablement documenté, fondé sur des enquêtes de terrain, jamais ennuyeux ni verbeux (comme le sont trop souvent les ouvrages sur les politiques de la ville), cet ouvrage est pour l’auteur l’occasion de montrer combien les modifications des politiques urbaines et des responsabilités des différents niveaux dans les grandes politiques — sociales, d’intégration, environnementales au sens large — conduisent à bouleverser les équilibres politiques, locaux et nationaux, et sont au cœur des débats américains. On lira aussi avec le plus grand intérêt le plaidoyer de l’auteur en faveur d’une reconnaissance politique et institutionnelle de la métropole, corollaire de ce qu’elle appelle la « citoyenneté métropolitaine ». Le débat est loin d’être seulement américain.


Louis GINZBERG, La légende des Juifs III, Cerf, 2001, 391 pages.

Nous avons déjà signalé aux lecteurs du Banquet tout l’intérêt et toute la beauté des deux précédents volumes. Le troisième est du même intérêt et porte sur quatre épisodes : Joseph, les fils de Jacob, Job et Moïse en Égypte. Comme dans les précédents volumes, Ginzberg restitue l’histoire telle qu’elle a été transmise et écrite, comme on aurait raconté des contes à ses enfants, et l’imposant appareil de notes montre comment cette même histoire légendaire, dans certaines traditions et principalement en raison de l’exégèse rabbinique, peut bifurquer, connaître des variantes et, naturellement, être sujette à des interprétations différentes. Le texte et son commentaire sont indissociables et l’écriture est riche d’un arrière-fond qui fait que la lettre même, en quelque sorte, n’existe pas.


Mirko GRMEK, La vie, les maladies et l’histoire et La guerre comme maladie sociale, Seuil, 2001, 290 et 264 pages.

Ces deux volumes constituent un éclairage particulièrement utile et émouvant de l’œuvre de Grmek, disparu en 2002, dont Le Banquet avait déjà signalé le très bel ouvrage Les révoltés de Villefranche, écrit avec Louise Lambrichs, qui fut son épouse. Le premier livre, qui comprend aussi un long texte écrit par celle-ci sur sa vie et son œuvre complété par une imposante bibliographie, reprend quelques-uns de ses travaux en tant qu’historien de la médecine. Le second contient des textes écrits à propos du conflit en ex-Yougoslavie ainsi que des entretiens qui constituent autant d’analyses, historiques et politiques, de ce conflit. Soucieux, sans manichéisme mais avec passion, de défendre le point de vue croate contre les simplifications historiques, Grmek conduit aussi une réflexion utile sur l’utilisation politique de l’histoire et ses risques de dévoiement. Ses « rectifications » doivent absolument être lues.


Flavius JOSÈPHE, Les Antiquités juives, livres VI et VII, Cerf, 2001, LIV et deux fois 243 pages (textes grec et français).

On doit au père Etienne Nodet ce troisième volume des Antiquités juives, texte important de Josèphe même s’il n’est pas littérairement aussi abouti que La guerre contre les Romains ni aussi brillant que le Contre Apion, où il entreprend de raconter, en suivant de près le texte hébreu, malgré quelques variantes, omissions et inexactitudes, l’histoire que raconte la Bible. Le volume VI part de la capture de l’Arche par les Philistins et le volume VII s’achève avec la mort de David. L’édition de cette œuvre est un modèle du genre, d’une érudition éblouissante tant sur les sources de Josèphe et sa fidélité ou son infidélité au texte originel que dans la confrontation qu’elle opère avec les découvertes récentes. Elle permet aussi de comprendre l’intention et le propos, notamment moral, de Josèphe. Si, comme le signale le Père Nodet, l’œuvre n’eut pas de postérité au sein de la tradition juive ultérieure, il s’agit de l’un des premiers grands récits bibliques que la littérature juive allait développer largement par la suite.


Henry DE JOUVENEL, Arcadie. Essai sur le mieux-vivre, Gallimard, coll. « Tel », 2002, XXII + 431 pages.

Préfacé par Dominique Bourg, l’un des meilleurs spécialistes français de la pensée écologique, cet ouvrage classique de Jouvenel, publié pour la première fois en 1968, constitue l’une des plus saisissantes et prémonitoires explorations de la thématique de l’environnement, quatre ans avant le célèbre rapport Meadows du Club de Rome. Ouvrage social, économique, philosophique, Arcadie peut dérouter par son art d’écrire, l’apparente naïveté de son propos, sa remise en cause de notre façon d’être au monde et, d’une certaine façon, de notre culture. En même temps, il n’est jamais utopiste et ne comporte aucune critique extrême du progrès technique et de la civilisation. Il dit des choses simples, mais parlantes, là aussi plus souvent tues que traitées. Peut-être parce qu’il fut écrit en 1968, on appréciera ceci, qui clôt ses « trois notes sur l’habitat », décrivant le trajet vers la faculté de Nanterre : « C’est un parcours sordide que l’on suit pour arriver à la culture ! » (p. 264). Devant l’ambition civilisatrice de ce livre, les écologistes contemporains paraissent bien pauvres.


Arthur KOESTLER, Albert CAMUS, Réflexions sur la peine capitale, Introduction et étude de Jean Bloch-Michel, Gallimard, coll. « Folio », 2002, 283 pages.

Même si la peine de mort a été abolie en France il y a plus de vingt ans, la réédition de ce petit ouvrage est bienvenue. Non seulement la peine de mort reste appliquée dans de nombreux pays, y compris démocratiques, mais le texte de Koestler et Camus vaut aussi pour d’autres raisons, à la fois philosophiques et littéraires. Le premier texte d’Arthur Koestler s’intitule « Réflexions sur la potence » et porte sur le Royaume-Uni. Étude historique, psychologique, juridique, il constitue une réfutation point par point de tous les arguments en faveur de la potence, philosophiques aussi bien que juridiques. Le second, d’Albert Camus, « Réflexions sur la guillotine », est davantage fondé sur les effets délétères de la peine de mort sur la civilisation elle-même et toute société. Au-delà de tous les arguments en sa faveur — l’élimination de personnes irrécupérables — et à son encontre — le scandale de l’erreur judiciaire —, c’est probablement le caractère contraire à toute société civilisée du châtiment suprême qui doit être mis en avant. En annexe, on retrouvera les lettres de Camus demandant la grâce de Brasillach, au-delà du mépris et de la haine qu’il éprouvait pour lui, et d’autres condamnés à mort en France ou d’ailleurs.


Jean MANDELBAUM, Daniel HABER, La victoire de la Chine. L’Occident piégé par la mondialisation, Descartes & Cie, 2001, 134 pages.

La thèse de ce petit livre est simple et forte : l’Occident, qui fut sourd devant les signes avant-coureurs de la montée du nazisme, de l’expansion — résistible — de la puissance japonaise de l’après-guerre et du développement de l’islamisme radical, est également aveugle devant les perspectives d’hégémonie mondiale de la Chine. Pourtant, si de manière collective l’Occident ne fait rien, l’Empire du Milieu sera la puissance dominante au milieu du XXIe siècle. Concrètement, la Chine maîtrisera à ce moment-là l’essentiel de nos filières industrielles — elle aura capté, disent les auteurs, la moitié de l’industrie mondiale —, et s’apprêtera également à dominer l’essentiel des activités de service. Elle dictera les prix, maîtrisera les marques et, grâce à sa créativité et à la puissance de son commerce, régentera le marketing mondial. Certes, cette situation sera due en partie aux qualités propres des Chinois et de leur stratégie, y compris au sein de l’Organisation mondiale du commerce, mais elle aura été grandement facilitée par la cécité des industriels occidentaux qui privilégient une stratégie du court terme — délocalisation d’activités jugées non stratégiques notamment — sur une clairvoyance de long terme. Est-il temps pour réagir ? Est-ce politiquement et économiquement encore possible ? C’est certes une question. Mandelbaum et Haber nous convainquent de la poser de toute urgence.


Olivier MARCHAND, Plein emploi, l’improbable retour, Gallimard, coll. « Folio actuel », 2002, 254 pages.

Un utile petit livre de l’un des meilleurs économistes de l’emploi français. Contrairement à ce que laisse entendre le titre, l’ouvrage ne pronostique pas un retour du chômage, mais s’interroge sur les incertitudes à la fois des prévisions et des concepts. L’essentiel est bien la qualité de l’emploi et non l’emploi tout court, ou la « pleine activité ». Il ne faut pas non plus négliger le risque d’une dualisation — même si Olivier Marchand n’utilise pas le terme — du marché de l’emploi, l’emploi s’améliorant globalement, mais laissant à ses marges des catégories de plus en plus précarisées. Des rappels précis sur les politiques de l’emploi conduites depuis une quinzaine d’années, les données de base de la démographie, des trajectoires professionnelles et de l’économie du marché du travail et des utiles résumés des grands thèmes lancées dans le débat public. Une limite toutefois, fréquente dans ce genre d’ouvrages : rien n’est dit sur l’emploi public et sur le lien entre marchés du travail privé et public.


Éric MAURIN, L’égalité des possibles. La nouvelle société française, Seuil, 2002, 78 pages.

Cet ouvrage est le premier de la nouvelle collection « La république des idées ». De manière brève et percutante, Éric Maurin, dont les lecteurs du Banquet avaient pu lire l’entretien dans le numéro 15, revient sur la question des inégalités. Montrant la fragilisation des relations d’emploi et les risques induits par la nouvelle condition salariale, il n’en reste pas au seul constat, mais montre quelles politiques concrètes les pouvoirs publics doivent mettre en œuvre pour conjuguer les risques de fragmentation sinon d’éclatement de la société. Certes, il faut combattre les inégalités de fait, mais plus encore les inégalités des possibles qui, contrairement à ce que prétend un discours ambiant, restent importantes en France. Les situations concrètes – et cela concerne l’école, mais pas seulement – n’offrent pas aux personnes les mêmes possibilités de progression sociale. Chacun acceptera théoriquement cette égalité des possibles prônée par l’auteur ; mais de fait, on est encore loin d’avoir mis en place les mesures qui le permettront. Ce n’est pas le moindre mérite de l’ouvrage que de se faire une idée juste du chemin qui reste à parcourir.


Jean-Claude MILNER, Le périple structural. Figures et paradigme, Seuil, 2002, 248 pages.

On ne rentre pas aisément dans ces pages, qui constituent une brève histoire du projet structuraliste origine vue du point de vue du linguiste — puisque la linguistique constitua la matrice première du structuralisme. Cet ouvrage restitue la force de l’invention de nouveaux objets qu’apporta ce courant de pensée, aujourd’hui disparu (ou achevé), en le replaçant dans une perspective historique (et souvent politique). La première partie de l’ouvrage est consacrée à quelques grandes figures — Saussure, Dumézil, Benveniste, Barthes, Jakobson, Lacan (alors que Lévi-Strauss et Foucault dont délibérément écartés — alors que la deuxième constitue une interprétation du paradigme structuraliste qui en pointe de façon originale non seulement les limites mais aussi, d’une certaine manière, la faculté autodestructrice. Comprendre le structuralisme comme mouvement limité et dont le programme a été jusqu’à un certain point accompli jusqu’où il pouvait l’être constitue sans doute le point de vue le moins naïf et le plus fécond qui soit.


Olivier MONGIN, Éclats de rire. Variations sur le corps comique, Seuil, 2002, 351 pages.

Le directeur de notre consœur la revue Esprit est un cinéphile averti, comme l’ont prouvé de précédents ouvrages. C’est aussi un spectateur, un auditeur, un homme à l’affût de tout ce qui « se passe » dans la société et permet d’en produire un déchiffrement partiel — et le rire est l’un des éléments qui fait, révèle, renforce (ou pas) la communauté. Il a une histoire ; on peut en produire une phénoménologie ; il est partiellement lié à des techniques de figuration (le corps dans le cinéma muet — corps qui est le fil directeur des analyses de Mongin —) ; il s’incarne dans des pratiques — mais il n’est jamais un seul rire ni de liaison univoque entre l’acteur comique et son public. Dans ce troisième et dernier tome de son Essai sur les passions démocratiques, Mongin nous offre plusieurs séquences de cette histoire du rire qui ne prétend pas être totale : Chaplin, Keaton, les Marx Brothers, Laurel et Hardy, Jerry Lewis, Louis de Funès, Tati, Devos, Desproges, etc. Chaque page se lit avec plaisir et intérêt et l’on ne se risquera pas à un résumé de propos volontairement disjoints et parfois touffus. Peut-être pourra-t-on lui reprocher un penchant à la dénégation — non, il n’y a pas de décadence du rire, il ne faut pas hiérarchiser le comique haut de gamme et la succession de « vannes » un peu lourdes des émissions et des spectacles populaires —, mais la richesse du propos, l’érudition des références et la finesse des analyses de détail font de l’ouvrage une référence.


Frédérique NEAU-DUFOUR, Ernest Psichari. L’ordre et l’errance, Cerf, 2001, 369 pages, 11 photos hors texte.

La brève vive d’Ernest Psichari (1883-1914) présente un condensé des passions, des espérances et des désarrois d’une jeunesse intellectuelle du début du siècle. Petit-fils de Renan, fils du fondateur de la Ligue des Droits de l’homme, élevé dans un milieu progressiste et dreyfusard, homme tourmenté et brillant, converti au catholicisme et fauché par la guerre avant d’avoir pu aller jusqu’à l’initiation complète dans l’ordre des Dominicains, officier au Tchad et en Mauritanie, ami de Péguy et de Maritain, de Jaurès et d’Anatole France, écrivain mystique et révolté par l’exploitation des indigènes, il ne peut être réduit à une seule facette. La remarquable biographie de Frédérique Neau-Dufour, issue de sa thèse de doctorat, nous monte que l’exploitation de sa mort et de certaines de ses tentations par l’extrême droite nationaliste, barrésienne, claudélienne, puis vichyste, a donné lieu à une mythologie qui déforme la vérité de l’homme. Rationaliste en même temps que religieux, il n’est pas l’homme d’une idéologie, mais d’une quête inachevée qu’on ne peut réduire à une cohérence a posteriori. Devant la déformation historique d’un être hors pair, faible et fort en même temps, il était urgent de rétablir la vérité historique. Ce n’est pas le moindre intérêt du livre de nous donner aussi des aperçus saisissants du milieu de l’époque — en premier lieu de la brillante famille Renan-Psichari —, des controverses idéologiques, de certaines phases de la vie militaire et de la décolonisation. Des documents d’archives inédits ont pu ainsi, pour la première fois, être exploités.


Bino OLIVI, L’Europe difficile, Gallimard, coll. « Folio », 2001, 908 pages.

Ce gros ouvrage, qui constitue une référence obligée pour qui s’intéresse à l’histoire de la construction européenne, présente, depuis ses débuts, les processus de décision politique qui ont façonné l’Europe. Il s’agit bien, de la part de celui qui fut pendant vingt ans le porte-parole de la Communauté européenne, de présenter la politique européenne in statu nascendi, d’apprécier le jeu des influences et des pouvoirs, les stratégies et les alliances, le poids des ambitions et des considérations de politique intérieure, la force aussi des idées et des idéaux, l’influence des dynamiques plus fortes que les acteurs, et non de présenter le fond des politiques européennes – ce à quoi un seul ouvrage ne suffirait pas – ni les enjeux pour l’avenir. L’ouvrage se clôt par l’évocation du Conseil européen de Nice en décembre 2000 et le ton de l’auteur n’est pas exactement à l’optimisme. La préface souligne l’importance aussi du discours de Joschka Fischer et du principe même d’une initiative allemande pour l’Europe. Plus que jamais, l’avenir de l’Europe est ouvert et il est loin d’être certain qu’elle sache répondre adéquatement au défi de l’élargissement. Tout l’ouvrage montre que le saut que l’Europe doit aujourd’hui accomplir est peut-être le plus difficile de son histoire en ce qu’il remet en cause plus radicalement certains principes fondateurs des États modernes.


Georges RIPKA, Vivre savant sous le communisme, Belin, 2002, 301 pages.

Cet ouvrage constitue un document précieux en même temps qu’une série de témoignages passionnants et émouvants. Fondé sur vingt-trois entretiens avec des scientifiques de premier plan des anciens pays communistes, conduits par le physicien tchèque, établi en France depuis 1948, Georges Ripka, il donne à voir la manière dont la recherche scientifique « dure » — pour des raisons évidentes ne sont pas présentes ici les sciences humaines — pouvait se dérouler. Bien sûr, la précarité personnelle, des conditions matérielles souvent difficiles, des contraintes de toutes sortes pesaient sur la communauté scientifique — en particulier pour ceux de ses membres qui étaient juifs —, mais celle-ci a pu continuer de manière à peu près correcte, au prix souvent, il est vrai, de compromissions, d’arrangements et d’un certain enfermement par rapport au monde extérieur, mais aussi d’une foi, d’une persévérance, d’une capacité de ruse avec le système non moins évidentes. Une préface de Jean-Jacques Salomon, directeur de la collection « débats » dans laquelle est publiée ce livre, remet ces témoignages en perspective, avant la substantielle introduction de Ripka lui-même. Une brève chronologie précède chaque partie, les entretiens étant classés par pays (la Tchécoslovaquie et l’Union soviétique étant logiquement surreprésentées).


Yirmiyahu YOVEL, Les Juifs selon Hegel et Nietzsche. La clef d’une énigme, Seuil, 2001, 349 pages.

Cet ouvrage, sur lequel nous reviendrons avec Yovel dans une prochaine livraison du Banquet, constitue l’un des ouvrages de philosophie les plus passionnants et les plus rigoureux qui soit. Renversant certaines perspectives communes et montrant l’importance du judaïsme pour comprendre l’entreprise philosophique des deux philosophes, Yovel montre, pas en pas, en reconstruisant leurs théories, que Nietzsche mieux que Hegel a dépassé les préjugés anti-juifs de leur temps et que Nietzsche, dont Yovel critique par ailleurs les nombreuses faiblesses, a su mieux comprendre que Hegel, en s’appuyant sur le judaïsme pour critiquer le christianisme, la portée du judaïsme de la diaspora (en condamnant le judaïsme sacerdotal). Au contraire, la raison hégélienne ne parvient pas à s’émanciper d’un fond antisémite et, dans une conclusion profonde, Yovel prône un usage adéquat de la rationalité qui doit s’incarner dans le monde réel.