Religions et histoire des religions (17)

Religions et histoire des religions

Richard RUBENSTEIN, Le jour où Jésus devint Dieu. L’« affaire Arius » ou la grande querelle sur la divinité du Christ au dernier siècle de l’Empire romain, La Découverte, 2001, 287 pages

Nous ne dissimulerons pas qu’en ouvrant la première fois l’ouvrage, nous avons été étonnés par le ton enjoué de la narration, le caractère parfois spectaculaire du récit, l’aspect imagé des descriptions qui nous transportent au IVe siècle de notre ère et nous font participer à l’histoire comme si nous y étions. Ceux-ci ne sont pas étrangers au plaisir que nous avons mis à lire l’ouvrage. Mais celui-ci est d’abord du plus haut intérêt philosophique et historique et l’analyse de l’arianisme et des « disputes » qu’il occasionna est conduite de manière magistrale. On est tenu perpétuellement en haleine par un texte qui associe histoire et pensée et qui montre l’enracinement populaire étonnant des débats théologiques les plus abstraits. On y croise des personnages mémorables : l’évêque Athanase, chef des anti-ariens, l’empereur Constantin et ses fils, le subtil Grégoire de Nysse, le remarquable Eusèbe de Nicomédie ; on y assiste à des événements fondateurs, comme le concile de Nicée ; on y discerne l’annonce de séismes ultérieurs qui, sans la querelle de l’arianisme, ne seraient peut-être jamais survenus, comme le grand schisme entre l’Église d’Orient et l’Église d’Occident.
Qu’est-ce que l’arianisme ? Pour aller vite, c’est une doctrine qui professe que Jésus-Christ, quoique fils de Dieu, n’est pas Dieu lui-même – donc il n’est pas éternel (même s’il est « préexistant »). Quelles en sont les conséquences ? L’homme ne peut imiter Dieu, mais il peut imiter le Christ par sa volonté et parvenir ainsi à la perfection morale. Mais peut-on alors rendre un culte à un « être humain » sans sombrer dans le paganisme ? Peut-il n’être qu’un prophète ou même le Messie ? S’il a une nature différente des hommes, alors le Christ n’est-il pas un deuxième Dieu ? N’est-ce pas aussi païen ou juif ? Les interrogations critiques des antiariens, soucieux de restaurer l’autorité de l’Église, se sont déployées avec force, mais durent faire face au schéma « rationalise » des ariens, qui en plus reposait sur une hiérarchie en concordance avec les conceptions orientales en même temps que sur une certaine tolérance par rapport aux libertés prises envers les dogmes. Toutes les tentatives pour chercher un compromis, malgré une imagination théologique débordante, furent finalement vaines et l’arianisme fut défait, au moins provisoirement, peut-être aussi parce qu’il finit par moins correspondre à l’esprit du temps.
Au-delà des perspectives passionnantes qu’ouvre le livre pour la compréhension de ces temps décisifs pour l’orientation du monde, l’ouvrage offre des notations saisissantes, parfois au détour d’une phrase, sur la nature même de la religion – ainsi quand Rubenstein montre que les chrétiens « avaient en fait redéfini la notion même de religion » (p. 50) – ou sur le concept de volonté. On y voit aussi se profiler les premières questions relatives à la séparation entre l’Église et l’État et, de manière générale, l’ouvrage peut être lu comme une sorte de traité appliqué du pouvoir politique. On y comprend mieux les implications souvent personnelles des querelles théologiques les plus abstraites. Il montre aussi par quelle voie et après quelle (longue) histoire théologique, des ruptures peuvent s’établir dans les conceptions. Ainsi, la doctrine cappadocienne qui, « différenciait la divinité chrétienne, qui incorporait désormais Jésus et l’Esprit Saint, du Dieu monolithique » des autres religions monothéistes, introduisit pour la première fois une rupture radicale « avec la foi ancestrale de la Bible » (pp. 242-243). D’une certaine manière, le christianisme naquit vraiment à ce moment-là : non seulement Jésus devint Dieu, mais « Dieu devenait Jésus ».