Sciences (17)

Sciences

Gilles GASTON GRANGER, Sciences et réalité, Odile Jacob, 2001, 262 pages

L’auteur, professeur honoraire au Collège de France, est l’un des plus éminents représentants actuels de la philosophie des sciences et de la logique. Nous reconnaîtrons sans peine que de nombreux passages de l’ouvrage ne sont pas accessibles sans un bagage scientifique que la plupart des philosophes n’ont pas. Certains lecteurs seront ainsi inévitablement conduits à en sauter certains raisonnements. L’objet du présent livre est pourtant l’un des plus passionnants qui soient : savoir ce qu’est la « réalité » ou, en tout cas, le réel tel que l’envisage la connaissance scientifique. Tout le travail de l’auteur va consister à montrer qu’on ne peut séparer la découverte (scientifique) de la construction ou, mieux, de la production du réel par la science. À partir de là, l’auteur peut réfléchir sur la fonction symbolique de la science, sur les règles qu’elle institue pour conduire ses travaux et sur les vérifications qu’elle met en place – comme le dit Granger, le travail de validation de la science ne saurait être précisément formel et suppose que soit établi un rapport à la réalité.
L’ouvrage traite successivement de plusieurs sujets. Il montre tout d’abord que le concept de « réalité » a une histoire et que la question du réel n’est pas si ancienne – Granger montre qu’elle remonte à Leibniz (le terme n’existe pas en grec et Aristote comme Platon parlent, de manière d’ailleurs fort différente, de l’Être ; quant à l’irréel, il est plutôt identifié chez Platon au faux-semblant ou au trompe-l’œil). Il perçoit chez le philosophe de Hanovre trois pistes de réflexion qu’il conviendra de retenir par la suite : l’individualisation du réel, la combinaison du réel et du virtuel – on connaît le caractère fondateur des statistiques et des probabilités chez Leibniz – et la pluralité des degrés de réalités.
Dans une partie – la plus difficile de l’ouvrage , il étudie le rapport entre les mathématiques et la logique, d’un côté, et la réalité, de l’autre. Il montre de manière forte la permanence des objets mathématiques, jamais remise en cause malgré les « progrès » de la science mathématique, toujours conservés en même temps qu’ils sont dépassés. La mathématique explore ainsi un « monde virtuel des réalités » (p. 135). Puis il traite de la manière dont ce rapport est établi par les sciences physiques et « du monde humain », avant de considérer la question de l’imagination conceptuelle, inséparable du travail du savant (dernier chapitre, où il examine l’hypothèse de la production de « monstres »).
Même la science physique, comme le montre la mécanique quantique, est obligée de tenir compte d’une double dimension : (apparemment) réelle au sens « classique » et virtuelle ou plutôt « actuelle » et virtuelle, qu’il faut apprendre à joindre, puisque tels sont les deux aspects indissociables de la réalité. L’intéressant chapitre sur les objets techniques peut paraître un peu décalé, mais elle traduit en fait le souci de Granger de montrer le caractère partiel dans la réalité des objets techniques dont la production serait impossible sans la science. C’est également la double dimension actuelle et virtuelle du réel qu’il faut envisager pour apprécier les rapports entre celui-ci et les sciences humaines (économie, sociologie, linguistique, histoire, étude clinique de l’homme, philosophie). En ce domaine plus encore que dans d’autres, il faut prendre garde à l’idéologie, qui « substitue l’image aux concepts » (p. 208) et mesurer toute la valeur que peut avoir la « connaissance philosophique » (p. 210), dont on comprend qu’elle découle, pour Granger, du travail critique et d’établissement d’un rapport à la réalité qu’elle peut seule non pas opérer mais vérifier. La lumineuse conclusion de l’ouvrage nous conduit à adopter une position qui est celle d’un « réalisme bien-tempéré »