Philosophie et lettres (17)

Philosophie et lettres

Ingrid GALSTER (dir.), La naissance du « phénomène Sartre ». Raisons d’un succès 1938-1945, Seuil, 2001, 367 pages

Cet ouvrage à plusieurs voix est issu d’un colloque pluridisciplinaire organisé en novembre 1997 à l’Université catholique d’Eichstätt en Allemagne. Il vise à retracer les voies par lesquelles Sartre devient dans l’immédiat après-guerre — mais cela avait été « préparé » avant et pendant — le symbole de l’intellectuel français, le maître à penser entraînant souvent fascination, séduction et parfois aussi rejet, vénération aussi sur le modèle de la « vedette » dont ses obsèques, comme le rappelle Dominique Desanti, en 1980 devaient montrer la permanence. Après tout, cette place singulière n’allait pas de soi : son théâtre n’est pas d’une originalité exceptionnelle par rapport aux autres pièces de son temps, sa littérature n’a créé aucun genre et sa philosophie n’est probablement pas destinée à une très longue postérité. Il faut ajouter que Sartre n’a pas été non plus un modèle de lucidité et de comportement pendant l’Occupation : passe encore que son théâtre ait été joué et qu’il n’ait pas été résistant, admettons aussi qu’on peut être un grand homme de lettres et être totalement non averti de ce qui se passe à l’extérieur (ce dont témoignent évidemment les Carnets de la drôle de guerre ), mais de là à écrire, comme le souligne avec virulence Bianca Lamblin dans une lettre qu’elle a adressée à l’organisatrice du colloque, alors qu’on n’a rien fait et rien risqué : « Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. […] Nous avions perdu tous nos droits et d’abord celui de parler […] on nous déportait en masse comme travailleurs, comme juifs […] à cause de cela nous étions libres. […] L’exil, la captivité, la mort surtout nous en faisons les objets perpétuels de nos soucis ».
Il fallait donc d’abord comprendre. Bien sûr, le personnage, l’homme, pouvaient fasciner et séduire ; sa voix avait un timbre très particulier qui captivait ses auditoires. Mais plus profondément, Sartre rencontrait l’esprit de son temps en ce sens, comme le montre Jean-François Louette, qu’il annonçait l’après-guerre tout en prolongeant les thèmes et les « positions » de l’avant-guerre. Sans faire des relations publiques, son talent et sa puissance de travail en faisaient déjà avant 1940 un auteur introduit dans de nombreuses revues. Il était déjà sinon célèbre du moins fort lu et traduit. Dès l’abord, La Nausée, publiée en 1938, est reçu par la critique comme un ouvrage d’avenir, selon l’analyse détaillée de sa réception qu’en fait Denis Hollier. Sartre prolonge dans ce roman, mais ne rompt pas ; de même il ne peut être assimilé aux « non-conformistes des années trente », mais il écrit dans leur étroit prolongement, suivant là aussi ce qui fut leur esprit, comme le montre Daniel Lindenberg, et leur souci de dépassement des traditions existantes, leur sens de la révolte et leur engagement politique dans une forme d’apolitisme. Mais surtout, Sartre écrit, sans le chercher ni le vouloir, certainement pas par stratégie commerciale, ce qu’on attend de lui, et il le reconnaît. Comme l’exprime Louette, « il a fait la littérature que l’époque demandait, à savoir une littérature de l’historicité, des situations extrêmes. Une littérature plus radicale donc que la littérature radicale socialiste ; […] une littérature plus socialiste aussi ». Et cela vaudrait aussi pour sa philosophie, sorte de bergsonisme sophistiqué, existentialisme concret, philosophie toujours morale plus que spéculative et surtout « générale », sans doute peu exigeante, « philosophie de l’ambiguïté », dit encore Louette. Il faut ajouter avec Francis Kaplan que Sartre était en quelque sorte le seul à pouvoir « prétendre dominer la scène philosophique française », en ce sens qu’il avait la capacité d’être un « philosophe populaire » et pas seulement — ni même essentiellement — « universitaire », bref un Bergson plus qu’un Brunschvicg, mais un Bergson qui aurait insufflé une dimension tragique à sa philosophie. Mais ce qui fit le succès de Sartre fut aussi sa capacité à être partout, à produire à flux continu, dans les domaines les plus divers, à occuper constamment le terrain, en alliant plus qu’en mélangeant les genres.
On évoquera pour finir — sans pouvoir signaler toutes les contributions de cet ouvrage très bien conçu — le texte très intéressant de Susan R. Suleiman intitulé « Choisir son passé : Sartre mémorialiste de la France occupée ». Consacré à l’analyse de trois textes de Sartre sur l’Occupation de 1944 et 1945, son article montre l’importance des silences de Sartre, ses non-dits, ses travestissements, ses aveuglements. Non content d’épouser les mythologies gaulliennes d’une unité de la France et d’une unanimité des Français dans la résistance à l’occupant, il passe quasiment sous silence l’antisémitisme, notamment de nombreux intellectuels (et en partie de lui-même, selon Suleiman), et la persécution dont les juifs furent victimes (il n’en parle d’ailleurs quasiment pas dans ses Réflexions sur la question juive) et semble étendre, pour la minimiser, la Résistance à la nation tout entière. Bref, l’essentiel est pour Sartre de donner aux Français « une image d’eux-mêmes qu’ils puissent accepter, voire aimer pendant les jours à venir », de « faire l’apologie des Français ordinaires » et de « l’accommodement », quitte à brouiller la ligne de partage entre résistants et collaborateurs, tous les Français étant à la fois un peu l’un et l’autre. Elle rappelle aussi l’étonnant portrait dressé des collaborateurs, où Sartre distingue un aspect social et un aspect psychologique. Le collaborateur est d’emblée placé en dehors de la nation, analysé comme « déchet social », mais qu’il ait été souvent intellectuel, notable, homme de pouvoir et d’argent est passé sous silence. Sartre y voit aussi un signe de marginalité, d’anormalité ; il affirme qu’il est souvent « féminisé » ou « homosexuel », mais comme le dit fortement Suleiman il ne mentionne jamais les sources idéologiques de la collaboration et contourne complètement l’antisémitisme. Que cela aussi ait plus que contribué, notamment à l’étranger, à la popularité extraordinaire de Sartre — The Atlantic Monthly de décembre 1944 le décrivant même comme « l’un des chefs militaires des FFI » et, sans le chercher, Sartre s’est prêté à cette fabrication d’une image de lui comme résistant — est du plus haut intérêt pour l’auteur des Mouches comme pour l’opinion.


Françoise BIANCHI, Le fil des idées. Une éco-biographie intellectuelle d’Edgar Morin, Seuil, 2001, 414 pages

Cet ouvrage, qui annonce un second sur la période de maturité du « sociologue » — en fait inclassable — qu’est Morin, entreprend de retracer la genèse d’une œuvre abondante et originale. Elle décrit les trente premières années du parcours d’Edgar Nahoum, né en 1921, fils d’un immigré juif de Salonique et d’une mère livournaise, immigrée aussi à Salonique et la marque indispensable pour comprendre son travail futur que fut la mort de sa mère alors qu’il n’avait que dix ans — deuil tu et longtemps refoulé. On y apprend tout sur ses lectures de jeunesse qui l’ont marqué — notamment Pascal et Dostoïevsky —, sur le milieu de sa jeunesse et, naturellement, sur ses engagements. Celui au Parti fut évidemment majeur, comme le fut l’événement de son exclusion, attendue, en 1951 ; la Résistance l’amena à fréquenter ceux qui restèrent des amis, Clara Malraux, Robert Antelme — dont L’espèce humaine eut une influence décisive sur les travaux ultérieurs de Morin —, Dionys Mascolo, Marguerite Duras et à croiser François Mitterrand. On y voit aussi l’avènement de la conscience des crimes du communisme, dans laquelle François Fejtö, autre ami, joua un rôle majeur au moment du procès Rajk — même si la rupture ne survint que deux ans plus tard (il faut naturellement lire à ce sujet son Autocritique).
Puis vinrent les premiers travaux, le recrutement au CNRS grâce à Georges Friedmann (auquel il devait dédier Le cinéma ou l’homme imaginaire), et surtout les livres : le roman, Une Cornerie, mais surtout L’homme et la mort dans l’histoire, un autre roman L’île de la mort, première ébauche biographique à laquelle devait succéder, mais quarante ans plus tard, Vidal et les siens. Cet ouvrage constitue certes ce qu’on pourrait appeler, sans que cela soit ici péjoratif, une « biographie autorisée ». Morin s’est prêté au jeu de nombreux entretiens, a ouvert ses archives, a exhumé de nombreux écrits non publiés. Il accomplit aussi un remarquable travail de retour aux sources et se nourrit de nombreux autres témoignages et de multiples citations, souvent longues afin que leur portée ne soit pas trahie. On revit ainsi une époque riche, dont les témoins disparaissent progressivement. Sans doute le dernier chapitre de conclusion qui tente de reconstituer l’apport de ces années d’apprentissage aux travaux majeurs d’après 1970 est-il un peu court et attend-on le tome suivant. On regrettera aussi l’absence surprenante d’un index nominum qu’une prochaine édition devrait corriger. Mais le travail de Françoise Bianchi constitue un travail rigoureux et intellectuellement honnête.