Société, sociologie, politique sociale (17)

Société, sociologie, politique sociale

Patrice BOLLON, Esprit d’époque. Essai sur l’âme contemporaine et le conformisme naturel de nos sociétés, Seuil, 2002, 297 pages

Un lecteur pressé qui feuilletterait l’ouvrage sur l’étal des libraires pourrait se dire qu’il a entre les mains un énième ouvrage se lamentant sur la décadence de la culture contemporaine, sur l’uniformisation du monde et les effets délétères de la mode. Il n’en est rien. Bien sûr, il prend pour cible (et, de manière plus neutre, comme sujet) nos comportements standardisés et notre conformisme, notre absence de distance par rapport au mouvement de la société et notre manque de recul envers ce que « la société » (c’est-à-dire nous, car il n’y a pas de grand manipulateur) considère, à un moment éphémère donné, comme beau, bien et juste, mais il va beaucoup plus loin – il parle de « l’esprit du temps » et non de « l’air du temps » et les champs d’investigation qui sont les siens sont profondément originaux : l’esthétique des personnes, les parfums, la décoration intérieure, les saveurs, les mots eux-mêmes. On ne cachera pas le plaisir constant avec lequel on lit ces analyses subtiles, d’une érudition parfois ébouriffante, et le rire salutaire que parfois elles provoquent. La réflexion sur cette « karakoéisation » du monde ne s’achève pas toutefois sur un constat ; elle est également philosophique, voire épistémologique. Bollon se demande, en effet, si le langage en particulier, telle qu’il parle à travers nous, ne nous prive pas de la faculté de penser, parce que nous n’avons plus d’idées nôtres à disposition.
On devra naturellement s’alarmer de tout ce qu’écrit Patrice Bollon, au-delà même du sourire avec lequel il procède et qui rend son ouvrage toujours plaisant et jamais lourd. Mais sa force est de montrer qu’il ne faudrait pas que notre indignation soit esthétique – du moins cette mise en garde est-elle implicite. Ce à quoi peut conduire cette limitation des possibles dans nos goûts, nos phrases, nos comportements, nos idées, c’est à une absence de pensée. Dès lors, nous devenons incapables de comprendre ce qui n’a pas été « forgé » dans une ère culturelle utilisant les mêmes schémas mentaux que nous. Nous ne pouvons concevoir des événements qui dérogent à notre logique – y compris ceux du 11 septembre. Nous ne nous ouvrons plus au réel et nous perdons toute capacité scientifique – qui suppose que nous soyons capables de rompre pour changer de paradigmes – : la réflexion épistémologique est d’ailleurs présente dans l’essai de Patrice Bollon. En même temps, nous devons nous garder de l’attitude de « l’original », de celui qui veut se démarquer, de celui qui n’habite pas son lieu et son temps, de celui qui entend toujours être en décalage et qui, donc, comme le dit l’auteur dans le dernier chapitre sur les « allant de soi », se soustrait au sens commun et devient incompréhensible. Combattre nos premiers mouvements, rectifier notre position lorsque nous nous laissons aller à une prétendue pensée qui vient d’ailleurs, ne pas accepter ce qui paraît évident comme donné de toute éternité, être en alerte à l’égard de tout ce qui peut menacer notre liberté, autant d’attitudes indispensables (et qu’on trouvait déjà, de manière extrême, dans l’œuvre de Paul Valéry). Mais cette liberté philosophique n’est ni affranchissement des règles, ni licence ; elle suppose aussi que nous sachions vivre dans le monde qui est le nôtre.