Histoire (17)

Histoire

Jacques LE GOFF, Saint François d’Assise, Gallimard, 1999, 220 pages, 16 ill. couleur

On trouvera ici rassemblées quatre études que Le Goff a consacrées à saint François. La première constitue une remarquable synthèse de ce qu’était le monde féodal d’alors et montre dans quel contexte économique, social, urbain, religieux, François est né et a été élevé. Le Goff montre ainsi clairement comment François a en grande partie répondu aux aspirations de ses contemporains : émancipation de la hiérarchie de l’Église, valorisation de la foi des laïcs, affirmation du modèle du « Christ nu », attention à la femme et à l’enfant, glorification de la joie et de la présence divine dans toutes les créatures. Mais il ne dissimule rien de ses ambiguïtés, notamment dans son rapport à la pauvreté (voulue ou subie) et à la science.
Le second texte constitue une « recherche du vrai saint François », travail difficile puisque les sources directes sont rares, que les documents officiels comme la biographie autorisée de saint Bonaventure ou d’autres ultérieurs ne permettent pas toujours de savoir ce qu’il fut – pour des raisons qui tiennent notamment au souci de l’Église de réduire les querelles au sein de l’ordre et que l’importance des textes plus proches de la littérature et de la poésie est en elle-même significative – même si, comme le précise Le Goff, un texte comme les Fioretti doit être considéré avec moins de réserve qu’auparavant. À partir de là, Le Goff entreprend, en départageant les sources, de raconter ce que fut effectivement la vie de saint François. On lira notamment avec le plus grand intérêt le passage qui traite des rapports entre François et Innocent III – et de manière générale les importants conflits avec la papauté relatifs à la règle de l’Ordre et une autre interprétation que celle, idyllique, du prêche aux oiseaux (p. 64).
La troisième étude porte sur le « vocabulaire des catégories sociales chez saint François » ainsi que chez ses biographes. Remarquable étude du langage, attentive aux décalages par rapport aux pratiques les plus fréquentes de l’époque, soucieuse de mesurer aussi ce que ce langage doit aux références sacrées, cette troisième partie – publiée en 1973 et qui, par certains côtés, porte quelques signes du vocabulaire de l’époque – est d’abord un travail méthodologique exemplaire. Il est évidemment particulièrement frappant de mesurer la manière dont saint François (avec toutes les réserves sur l’authenticité des écrits que rappelle Le Goff) adopte un langage significatif par les écarts qu’il contient par rapport aux pratiques discursives dominantes. L’importance polémique des mots est aussi remarquablement retracée.
La dernière étude de l’ouvrage traite moins de saint François lui-même que du franciscanisme et, selon le titre de ce chapitre, des « modèles culturels » qu’il recelait ou, en tout cas, avec lesquels il pouvait aisément entrer en résonance. Toujours soucieux de méthode – et celle-ci est exemplaire , le Goff étudie successivement huit modèles (liés à l’espace et au temps – la ville aussi bien que la mémoire , à la structure de la société – la femme comme les « états » , à celle de la société religieuse elle-même – la prélature et la fraternité , à la culture – les sciences et la parole , au comportement et à la sensibilité – la mort comme la beauté ou la joie , à l’éthique telle que l’exprime la religion – de la pauvreté à la sainteté – et au sacré – vision, rêve, miracle). Chaque fois, la part est faite de la nouveauté autant que du caractère « réactionnaire » du franciscanisme. Et l’on comprend la fascination de Le Goff pour son objet : saint François a, d’une certaine manière, mis ensemble l’aspiration individuelle et l’organisation communautaire, et le franciscanisme fut aussi bien un mouvement d’ouverture au monde que de résistance à celui-ci.