Philosophie politique (17)

Philosophie politique

Michael SANDEL, Le libéralisme et les limites de la justice, Seuil, 1999, 333 pages

Les lecteurs du Banquet découvriront dans la présente livraison un condensé des thèses récentes de Michael Sandel. Ils devront toutefois se reporter à cet ouvrage fondateur, publié pour la première fois en 1982 et enfin traduit en français, ici agrémenté d’une préface à la seconde édition américaine et d’une discussion du Libéralisme politique de John Rawls, paru en 1993 et traduit aux PUF en 1995. Tout l’ouvrage de Sandel doit d’ailleurs se lire comme une discussion approfondie et méticuleuse de la Théorie de la justice de Rawls. On y découvrira les principaux concepts – priorité du bien sur le juste, refus de considérer un individu détaché ou désencombré, critique même d’une vision contractuelle abstraite, etc. – qui fondent la philosophie dite « communautarienne », dont Sandel est l’un des plus importants représentants. Les discussions, désormais classiques, que conduit Sandel l’amènent à examiner des débats aussi fondamentaux que ceux relatifs à la justice sociale, à la discrimination positive – avec une importante discussion des thèses de Dworkin , à l’individualisme, etc.
L’ouvrage de Sandel doit également se lire comme une réhabilitation de la politique au sens plein du terme que le procéduralisme rawlsien aurait écartée. La vie politique est faite de jugements moraux ; elle est orientée par des débats substantiels ; elle comporte des limites et pose la définition du tolérable et de l’intolérable pour des raisons non seulement de fait, mais aussi, comme le démontre Sandel, de principe. Le risque d’une mise à l’écart des conceptions substantielles de la « vie bonne » réside principalement dans le fait qu’elles se réintroduisent par la fenêtre, éventuellement de la manière la pire qui soit – intégrisme, conceptions extrémistes. Les remettre dans le jeu politique ne conduit pas à les légitimer, mais bien à pouvoir les discuter.
Le propos de Sandel possède directement une dimension politique. Pour autant, la portée de ce grand ouvrage va bien au-delà. Il s’agit bien d’un projet de critique épistémologique de ce qui est devenu un mode de pensée qui, malgré d’importantes nuances, gouverne une partie de la philosophie contemporaine. Sandel s’attache également à pointer un certain nombre de contradictions internes au modèle rawlsien : certaines de ses propositions, notamment celle relative à la position originelle, ne peuvent pas être comprises si l’on recourt au seul schème individualiste. Il faut bien que, même si elle est récusée, une dose d’intersubjectivité (ou de communauté) préexiste à sa mise en place. De même, contre l’évacuation des conflits, Sandel montre que le mécanisme de l’accord dans la position originelle est lui-même illogique et, sinon impossible, du moins concrètement improbable – ou bien il faut concevoir que les partenaires n’ont pas véritablement de choix. Sandel montre aussi de manière pertinente combien Rawls élimine toute réflexion du sujet sur lui-même et, par là, se prive de la possibilité de concevoir une conception constitutive de la communauté. En somme, la thèse de Rawls bannit même logiquement toute idée de choix et de délibération. Dans le même temps, Sandel clarifie aussi le concept même de communautarisme dont il opère la critique (notamment dans la préface à la seconde édition) : Sandel montre que « son » communautarisme ne suppose ni une critique des droits, ni l’affirmation d’une supériorité de la communauté sur les individus. Seulement, on ne peut identifier les « droits, sans présupposer [une] conception particulière de la vie bonne » (p. 12) et on ne peut concevoir des principes de justice neutres par rapport aux convictions morales et religieuses adoptées par les citoyens. De même, Sandel récuse l’idée que le caractère juste d’une règle découle des valeurs de la communauté. Il vaut mieux écrire que des principes de justice peuvent être justifiés en fonction du caractère moral des finalités poursuivies – ce qui peut, dans une délibération, exiger de dépasser le cercle étroit d’une communauté.