Politique internationale (17)

Politique internationale

Christopher ANDREW, Vassili Mitrokhine, Le KGB contre l’Ouest 1917-1991. Les archives Mitrokhine, Fayard, 2000, 982 pages

Ce livre monumental est la « mise en scène » par Christopher Andrew, professeur à l’université de Cambridge et spécialiste des services secrets, des archives du KGB minutieusement retranscrite par l’un de ses anciens officiers, entre 1972 et 1984, et transmises en 1992 aux services spéciaux britanniques. Un tel document, qui a alimenté les services spéciaux de nombreux pays occidentaux et permis de révéler complicités, imprudences et trahisons, est évidemment exceptionnel, même s’il ne saurait naturellement, quelle que soit la masse d’informations recopiées au jour le jour par Mitrokhine, s’agir d’un document exhaustif. Nous n’y tirerons certes aucune révélation éblouissante sur tel ou tel homme politique ou haut fonctionnaire — pour des raisons juridiques évidentes, lorsque l’affaire n’a pas été jugée, les noms de code ont été conservés et, lorsqu’elle l’a été, parfois grâce aux archives, la presse en a fait état —, mais des informations précieuses sur la manière dont ont fonctionné les différentes directions du KGB, sur son influence sur les décisions et sur le lien entre les actions du KGB et l’idéologie défendue par le Parti. Ce n’est pas le moindre apport non plus de ces archives que de s’échelonner sur une longue période historique (de 1917 jusqu’à 1984 — Andrew ayant apporté quelques éléments d’analyse pour la période plus récente) et de montrer à la fois les nombreuses continuités (ce qui permet de faire justice d’un Lénine moins féru de services secrets ou moins cruel : la Tchéka est bien l’ancêtre du KGB) et les différences (dans les cibles, les objectifs, les obsessions des dirigeants de l’Union soviétique). Naturellement, il s’agit d’une histoire du KGB à l’intérieur de l’URSS et à l’extérieur de ses frontières qui montre la manière dont il a pu créer ses relais.
Il n’est certainement pas possible de dresser un bilan de l’action et de l’efficacité des services secrets soviétiques. Tantôt d’une efficacité redoutable — notamment en matière de renseignements scientifiques et technologiques et à certaines périodes en capacité de désinformation sur la réalité soviétique —, il s’agissait aussi de services profondément divisés, n’échappant pas eux-mêmes à de sanglants règlements de comptes, extrêmement bureaucratiques, capables d’engager des moyens disproportionnés sur des actions à l’importance réduite, prompts à s’auto-célébrer sans être toujours responsables de résultats qui leur paraissaient favorables. Mais plus encore, il semble que ces services aient péché par une incapacité à affronter les réalités qui n’entraient pas dans la ligne de ce qu’il faut penser : ils ont souvent désinformé les dirigeants soviétiques en leur disant ce qu’ils voulaient entendre, ils ont imaginé des complots (des « impérialistes ») là où il n’y avait rien, ils n’ont pas évité non plus le grotesque et la veulerie. En somme, le renseignement soviétique fut globalement efficace, non par son efficience (rapport entre les résultats et les moyens consacrés) mais par sa capacité à disposer d’un effet de masse et d’importantes complicités pour des raisons souvent idéologiques, parfois plus matériellement intéressées. Ce fut un système où le renseignement fut valorisé, en même temps que craint, et les hommes du renseignement, agents du KGB ou simples informateurs, étaient en de multiples lieux, quadrillant la société. Ce fut aussi un système assez fort pour promouvoir ses dirigeants à des postes essentiels dans l’État et même parfois à sa tête. Le conformisme l’empêcha de remporter des succès décisifs ; sa centralité, souvent incomprise et sous-estimée, lui permit d’être un acteur majeur de la politique internationale des dernières décennies. C’est la vertu de ce livre foisonnant, riche en faits, souvent microscopiques, de nous le donner à voir.