Politique et actualité (17)

Politique et actualité

Nicole DEWANDRE, Critique de la raison administrative. Pour une Europe ironiste, Seuil, 2002, 121 pages.

Philosophe et fonctionnaire européenne, Nicole Dewandre a entrepris ici un travail original : décrypter avec un regard théoricien, mais de l’intérieur, le fonctionnement administratif de la Commission européenne et tenter de percevoir ainsi les raisons de ses succès comme de ses limites. L’ouvrage est riche en notations pertinentes et iconoclastes — mais jamais gratuites et « protestataires » — et l’auteur a raison de noter d’emblée que « le pouvoir et l’insécurité vont de pair. La plupart des hommes de pouvoir sont extrêmement insécurisés » (pp. 12-13) ou encore qu’« il n’est pas évident que le lien administration/institution/politique soit articulable en raison » (p. 36). On appréciera aussi sa distinction entre l’ordre politique — auquel est adressée une demande de symboles — et l’ordre social — caractérisé par une demande d’efficacité (p. 40 notamment) —, l’égarement provenant de la confusion des deux. Pourquoi les machines administratives perdent-elles en substance et ne traduisent-elles souvent que les illusions du pouvoir et de la puissance ? Comment, quand on est fonctionnaire, échapper tant à la naïveté qu’au cynisme (p. 17), accepter l’engagement, sans le pousser à son terme suicidaire, et cultiver une distance, sans l’amener non plus à des extrémités telles que plus rien ne vaut (p. 19), bannir de nos esprits la croyance en la possibilité d’une organisation rationnelle sans faire droit à l’irrationalité, continuer la politique, l’Europe, accepter le pouvoir et les institutions, cultiver en somme un entre-deux sans être dupes et confinés dans une posture purement critique qui est trop facile ?
Ouvrage original et fécond, il relate aussi une expérience personnelle de transformation du regard sur la chose administrative que l’auteur résume d’une phrase : « prendre de la distance vis-à-vis de l’impatience » (p. 24) et qui est le résultat de cinq opérations : dissoudre le carcan métaphysique, appréhender de manière phénoménologique le cadre administratif, reconnaître la syntaxe de l’action publique, revenir sur la dénégation des sophistes et des relativistes et reconnaître l’ordre du faire comme différent de celui de l’être et du dire. Cela peut paraître abstrait : en fait, l’illustration précise de chacune des opérations constitue un outil d’analyse très précis et utile sans doute pour tout fonctionnaire qui entreprend de s’interroger sur son action. Au passage, l’auteur égratigne de manière salutaire un certain nombre de schémas abstraits et politiquement inconsistants, comme celui de patriotisme constitutionnel de Habermas (p. 31), et rappelle des réalités, comme celle du jeu ministériel en Europe qui consiste à « maximiser l’impression de contenu du consensus tout en minimisant son contenu effectif » (p. 32). De cela, il ne faut pas s’indigner — sauf à proposer quelque chose qui puisse être réaliste —, mais en prendre acte et le comprendre. De même, il faut se méfier des discours faux — à la fois mensongers et irréels — sur la transparence : « La transparence est le nom qu’on donne au vide ou à l’idéal. Elle s’estompe dès qu’on commence à la remplir de sens » (p. 45). Et Nicole Dewandre de rappeler quelques vérités contre les exhortations pieuses et vaines : « Le concret se produit, il ne se décrète pas » (p. 64) ou encore « les personnes qui accèdent aux fonctions hiérarchiques le font parce qu’elles aiment le pouvoir. Certaines personnes qui aiment le pouvoir sont compétentes, mais elles ne le sont pas nécessairement » (p. 76) et même « la hiérarchie exerce principalement son pouvoir de façon féodale : octroyer des privilèges à ceux qui sont loyaux, nuire à ceux qui déplaisent ou menacent » (p. 77). Ces faits, il faut les reconnaître, car ils expriment la réalité de l’organisation, sans qu’il faille maintenir la fiction d’une perfection supérieure de la hiérarchie. Et l’auteur a raison de souligner le risques de survenance de conflits de loyauté (respect de la mission ou conformité aux souhaits de la hiérarchie) (p. 83) et le rapport mal analysé et non résolu (peut-il l’être ?) entre la Commission/institution et la Commission/administration.
Cet ouvrage rappelle aussi quelques règles philosophiques souvent oubliées, comme celle qu’indique le titre de l’un de ses chapitres : « Ne pas confondre penser et idéaliser » (p. 67). Et cela lui permet de démasquer les faux-semblants de certaines règles instituées, comme celle qui veut que « les commissaires (européens) soient choisis en fonction de leurs compétences générales » et les fonctionnaires en vertu de critères de compétence, d’indépendance, d’intégrité, etc. Dire l’idéal précisément ne dit rien. Il faut aussi reconnaître une place pour l’indétermination en politique, que la raison administrative tend à méconnaître (pp. 89-90 notamment), alors même qu’elle conduit à un déni de responsabilité et à la tentation de l’évitement (p. 92). D’où d’ailleurs ce constat, inspiré d’Arendt, selon lequel « la politique et l’administration ont perdu de leur pouvoir, sans pour autant perdre leurs privilèges » (p. 92). On appréciera aussi le chapitre final sur l’ironie, qui prend pour base la pensée de Rorty : aux métaphysiciens, il faut préférer les ironistes, qui savent aussi séparer la philosophie et la politique et se défier des grandes idées et des idéaux d’autant plus vigoureusement défendus qu’on sait qu’ils ne verront jamais le jour. Pour la Commission européenne, cela peut avoir un sens concret en matière de droit d’initiative : elle peut susciter la discussion politique, mais elle ne doit ni estimer qu’elle incarne la raison, ni se contenter de propositions immédiatement acceptables par tous les États (p. 105). Et de pointer les risques d’humiliation pour les institutions européennes tout en dressant cinq propositions concrètes bienvenues — au lecteur de les découvrir —, mais peut-être elles-mêmes irréalistes, les choses étant ce qu’elles sont…