Actualité du clivage droite/gauche

Actualité du clivage droite/gauche

Ève Charrin

D’après un sondage réalisé par l’institut Louis Harris pour Libération, publié le 25 février, 59% des Français se désintéressent de la campagne électorale en cours. Pis, 74% d’entre eux ne discernent pas de différence entre les propositions des deux principaux candidats à la présidence. Pour se poser en troisième homme, Jean-Pierre Chevènement a donc beau jeu de renvoyer dos à dos les « candidats du pareil au même », refusant jusqu’à nouvel ordre de se prononcer en faveur de Lionel Jospin au cas où lui-même ne participerait pas au deuxième tour. Certes, le Premier ministre socialiste persiste à considérer qu’il appartient à la même « famille » idéologique que le leader du Mouvement des citoyens. Mais en même temps, il a souligné que son programme n’était « pas socialiste », mais « moderne »… Alors que traditionnellement la perspective de l’élection présidentielle opère une bipolarisation des débats politiques, le clivage droite/gauche paraît aujourd’hui singulièrement brouillé. Au point que Lionel Jospin a demandé à ses conseillers de lui fournir, pour chacune des cinq priorités mises en avant dans sa « lettre aux Français », des idées qui « clivent ». Les différences entre gauche et droite n’iraient-elles plus de soi ? Plus que jamais peut-être dans l’histoire de la Ve République, les considérations de personnalité l’emportent sur le clivage idéologique. Peut-être serait-il plus juste de dire que les personnes des candidats ne semblent pas porteuses d’une forte charge idéologique. « Sympa » ou « austère », « sincère » ou non, « honnête » ou non, les enjeux de l’élection présidentielle semblent trop souvent se résumer à ces quelques adjectifs.
Et c’est dommage, parce qu’un rapide survol des propositions des principaux candidats suggère que le clivage droite/gauche n’a rien perdu de sa pertinence. Au-delà même des programmes officiels, loin des QG de campagne, ce clivage structure bel et bien l’espace des choix publics, notamment en matière de politique économique. Étudiante à Sciences-Po au début des années quatre-vingt-dix, aujourd’hui journaliste économique, il me serait difficile de l’ignorer, tant il impose des options politiques là où on ne les attendrait pas forcément. Rien de moins neutre en effet que les cours d’économie dispensés à Sciences-Po, rien de plus orientés que les points de conjoncture de Rexecode, de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), de l’OCDE, des banques et sociétés de bourse, sans parler des conférences de presse du MEDEF. Peut-être n’est-il pas inutile, à quelques jours de l’élection présidentielle, de mettre en évidence cette polarité politique, d’en souligner à la fois la permanence et l’actualité. Voici comment.

La redistribution, une ambition affichée

Nul ne se risque en France à promouvoir les vertus de l’inégalité entre individus ou catégories sociales, pas même les représentants de la droite libérale, comme Démocratie libérale. Accepté par certaines fractions de l’opinion publique anglo-saxonne, le darwinisme social n’est guère recevable dans notre pays, et de ce fait, absent du discours politique.
Et pour cause. L’égalité c’est-à-dire la redistribution des richesses produites et le rééquilibrage des rapports de forces à l’œuvre dans la sphère économique est hautement souhaitable. Et ostensiblement souhaitée. Elle constitue l’objectif affiché et l’horizon avouable de toute proposition de politique économique, même parmi les plus fervents partisans d’Alain Madelin. Que la prospérité doive profiter à tous, c’est là un truisme que nul ne conteste. L’ambition redistributrice de la politique économique est généreuse, légitime, et naturellement, partagée. À droite, on ne se lasse pas de le répéter. Il faut, naturellement, « lutter contre la fracture sociale ». « Vous n’avez pas le monopole du cœur », assène-t-on au camp d’en face.
Seulement, rappellent avec regret les tenants de la droite libérale, il faut savoir raison garder. La générosité est une chose, et le bon sens une autre. Excellent allié de la droite libérale, le bon sens nous rappelle en effet à la dure réalité économique. Avant de redistribuer les richesses, encore faut-il les produire. Avant de rééquilibrer les rapports de forces économiques par la législation du travail, il faut les laisser jouer pleinement leur rôle dans la production des richesses. Sans quoi, poursuit-on avec logique, tout le monde serait perdant. Imparable. L’objectif redistributif est bel et bon. Mais avant de l’atteindre, et pour mieux l’atteindre, on ira donc dans un premier temps à l’encontre de ses prescriptions les plus immédiates. L’arsenal des mesures préconisées à ce stade du raisonnement est bien connu. Les résolutions adoptées lors du Congrès organisé par le MEDEF à Lyon le 15 janvier dernier serviront utilement de pense-bête.

Fragments d’un discours libéral

D’abord, il faut baisser les impôts. Trop d’impôt tue l’impôt, c’est bien connu, même si la courbe de Laffer , qui formalise cette intuition, n’a jamais été démontrée. Avec un taux de prélèvement obligatoires de plus de 45% de son produit intérieur brut (PIB), la France occupe le cinquième rang des pays les plus lourdement taxés de l’OCDE, rappelle-t-on. Situation affreuse, car soumis à la concurrence fiscale internationale, le site de production « France » perd sa capacité à attirer des investissements directs étrangers. C’est du moins ce que fait valoir le MEDEF (dans sa brochure sobrement intitulée Faits et chiffres, à mi-chemin entre le cahier de doléances et le programme politique). L’évolution est particulièrement brutale, curieuse coïncidence, à partir de 1998. En réalité, l’argument ne tient pas. Quatrième pays au monde récipiendaire des investissements directs étrangers, la France a vu leur montant s’accroître régulièrement d’année en année. Le retour des socialistes au pouvoir en 1997 n’a manifestement pas suffi à dissuader les entrepreneurs étrangers (téméraires, mal informés peut-être ?). Ni même la loi sur les 35 heures. Qu’à cela ne tienne ! Avec une logique surprenante de la part d’une organisation dont le vice-président, Denis Kessler, est économiste de formation, le MEDEF prétend tenir compte non de l’évolution des entrées d’investissements directs étrangers (IDE) dans notre pays, mais seulement du solde entrées-sorties. Or, les entreprises françaises ont manifesté, particulièrement depuis 1998, un appétit de conquête sans précédent. Quelques grosses opérations, comme le rachat de Universal par Vivendi, de Global One et d’Orange par France Telecom, de Nissan par Renault ont propulsé vers des sommets jamais atteints les montants des investissements français à l’étrangers. Tant mieux. C’est le signe du dynamisme des entreprises françaises, du rôle actif qu’elles jouent dans la globalisation. Aurait-il mieux valu que Nissan rachète Renault ? Sans souci de pertinence économique, les experts du MEDEF voient cependant dans la différence entre les investissements directs étrangers en France (en constante augmentation) et les investissements français à l’étranger (en très forte hausse depuis trois-quatre ans) le signe d’un déclin français. Bigre ! Heureusement, lucide, gaullien même , Denis Kessler n’est pas homme à se laisser décourager par ce sombre diagnostic. Aux grands maux, les grands remèdes. « La France doit préserver son rang » (sic). Il faut donc baisser les impôts, notamment l’impôt sur les sociétés et les droits de successions, alléger les charges sociales, et pour cela réformer les régimes de retraite en introduisant la capitalisation, repenser le régime de l’assurance-maladie, et aussi assouplir la législation du travail et la loi sur les 35 heures. CQFD. On retrouve là, sans surprise, le catalogue de préconisations habituel. Une conférence de presse organisée le 20 février à l’Assemblée nationale par François Goulard, député du Morbihan (Démocratie libérale) avec des économistes (de Fortis, Rexecode, de la Fédération française des sociétés d’assurances et de l’Université de Toulouse) offrait à cet égard un florilège. Pour Philippe Trainar, économiste à la Fédération française des sociétés d’assurance (FFSA), il faut non seulement réduire les impôts mais aussi diminuer leur progressivité. « Trop de progressivité tue l’impôt » : les classiques, on le voit, peuvent toujours être recyclés. L’objectif reste généreux, c’est-à-dire redistributif. Simplement, ajoute cet expert, « la progressivité de l’impôt sur le revenu en France ne contribue guère à la redistribution ». Comme c’est dommage ! Il est certain que l’assiette de l’IR est relativement étroite : la moitié seulement des foyers français y sont assujettis. Les recettes de cet impôt sont donc loin d’être aussi abondantes que celles collectées par la TVA, et financent par conséquent moins de dépenses publiques ou de transferts sociaux. Soit. Reste que cette exonération de la moitié des foyers les plus modestes est en soi redistributive, et qu’elle a précisément pour contrepartie les taux marginaux élevés des tranches supérieures de l’IR. « Avec un taux d’imposition unique pour tout le monde, on obtiendrait le même coefficient de redistribution », affirme énigmatiquement l’économiste de la FFSA. Cette arithmétique laisse perplexe. Peu importe : l’objectif immédiat la baisse de l’impôt sur les revenus les plus élevés et celle de l’impôt sur la fortune a été formulé sans remettre en cause frontalement l’objectif ultime avouable la redistribution. À droite, il existe d’innombrables variations sur ce thème. Ainsi, le président Jacques Chirac a-t-il promis, s’il est élu, d’alléger l’impôt sur le revenu d’un tiers en cinq ans. Cette baisse coûteuse favoriserait évidemment la moitié des foyers assujettis à l’IR, et parmi eux, ceux qui sont taxés aux taux marginaux supérieurs du barème, l’économie d’impôts étant plus importante à mesure que le revenu s’élève. Inégalitaire, dites-vous ? Vous n’avez décidément rien compris. « Laissons de côté les archaïques et les idéologues qui opposent toujours l’économique et le social, l’entreprise et les salariés, la création de richesse et le pouvoir d’achat », a lancé le Président de la République (à Saint-Cyr-sur-Loire, le 27 février). Au diable ces rabat-joie qui prétendent que gouverner c’est choisir, et que ces choix font des gagnants et des perdants. « Je m’engage à libérer les forces économiques aujourd’hui contraintes par une fiscalité excessive », a déclaré le candidat RPR. Outre l’IR, « la fiscalité des entreprises sera ramenée à la moyenne européenne sur cinq ans », avec « allègement de l’impôt sur les sociétés ». « La transmission des entreprises sera facilitée ». Les charges sociales seront massivement baissées. Quant aux 35 heures, qui « ne doivent pas être une entrave ni pour les salariés, ni pour les entreprises », elle doivent être « assouplies », on le voit, dans l’intérêt des deux parties. N’y a-t-il donc pas de perdants dans l’affaire ? Non, puisque l’économie, libérée dans un premier temps de ses carcans réglementaires et fiscaux, enregistrera un rythme de croissance soutenu, au profit de l’emploi, des salariés et de leur pouvoir d’achat. Avec la droite, en fin de compte, tout le monde gagne, pas seulement ceux qui paraissent a priori favorisés par les réformes (les employeurs, les foyers à hauts revenus, les détenteurs d’un patrimoine). Ainsi, les entraves réglementaires au licenciement sont-elles dénoncées par le MEDEF et par la droite libérale comme un non-sens. Leur assouplissement profiterait d’abord à l’entreprise, mais aussi, dans un second temps, aux salariés et aux chômeurs. Plus libres de licencier, les entreprises embaucheraient plus volontiers les demandeurs d’emploi, dont la période de chômage se trouverait ainsi écourtée. C’est ce qu’explique plaisamment Gilles Saint-Paul, professeur d’économie à l’université de Toulouse, invité par DL le 20 février. Licenciables et réembauchables à volonté, les salariés n’auraient plus guère de soucis à se faire. Après un licenciement, « ils trouveraient un emploi aussi facilement qu’on achète des tomates dans une autre épicerie lorsque celle qu’on fréquente habituellement est fermée » (sic). Les salariés français n’ont malheureusement pas compris ce mécanisme simple, qui fonctionne pourtant de façon satisfaisante outre-Atlantique. Ils n’ont pas compris non plus qu’une indemnisation plus généreuse du chômage, apparemment avantageuse, leur est en fin de compte défavorable. Moins incités à trouver du travail, ils subissent tous comptes faits à la suite d’une perte d’emploi une perte financière plus importante que leurs homologues américains.
Le raisonnement est limpide. En apparence, l’objectif égalitaire et redistributif n’est jamais remis en cause. Au contraire, les réformes libérales y concourent plus efficacement que les dispositifs contraignants prônés par la gauche prélèvements obligatoires, transferts sociaux, droit du travail qui se révèlent à terme contre-productifs. En matière de fiscalité comme de droit du travail, les réformes libérales profitent en fin de compte aussi (surtout ?) à ceux qui, dans l’immédiat, croient naïvement perdre au change.

Redistribuer, mais pas tout de suite

« Dans l’immédiat », « en fin de compte » … C’est autour de ces termes récurrents, apparemment neutres, que se structure réellement le clivage droite/gauche. Car enfin, quand solde-t-on les comptes ? Sort-on jamais, dans la logique libérale, de cet « immédiat » si peu égalitaire ? Pour la droite libérale, le moment de la redistribution des bienfaits du libéralisme reste un horizon, une justification ultime, une conséquence logique mais indéfiniment reportée des mesures souhaitées. La libéralisation a toujours une longueur d’avance sur la redistribution. Les libéraux le reconnaissent volontiers, sous la forme de truismes. Avant de redistribuer, il faut produire des richesses. Ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Mais nous restons toujours avant avant ce moment charnière où s’opère idéalement la redistribution libérale des fruits de la prospérité. À cet égard, la parabole introductive du dernier ouvrage du Cercle des économistes est significative. Jean-Paul Betbèze, directeur des études économiques et financières du Crédit Lyonnais et membre du « groupe propositions actives Croissance » (ex-commission économique) du MEDEF, y dépeint une France de 2007 en plein marasme économique. Et pour cause : les indispensables réformes libérales n’ont pas été menées à bien lorsqu’il était encore temps c’est-à-dire aujourd’hui, en 2002. Le message est aussi clair que menaçant : dans l’immédiat, et pour le bien de tous, il est urgent de baisser l’impôt sur les sociétés et sur les revenus élevés, d’assouplir le fonctionnement du marché du travail, d’encourager l’investissement, etc. Sans quoi les lendemains déchanteront. Mais en réalité les gagnants immédiats prolongent indéfiniment leur avantage, puisque le raisonnement reste indéfiniment valide. En jouant sur l’ambiguïté entre la causalité logique des faits économiques et leur succession temporelle, la droite libérale sauvegarde les apparences. L’ambition redistributrice n’est pas formellement remise en cause, seule sa réalisation concrète est perpétuellement remise, reportée sine die. Le discours libéral prend essentiellement la forme de la procrastination , de la fuite en avant. L’horizon égalitaire toujours se dérobe.
Cette logique de report perpétuel de la redistribution est mise en scène avec intelligence et drôlerie dans L’augmentation de Georges Perec . Cette pièce se présente comme un mode d’emploi : « Comment, quelles que soient les conditions sanitaires, psychologiques, climatiques, économiques ou autres, mettre le maximum de chances de son côté en demandant à votre chef de service un réajustement de votre salaire ». L’objectif est donc clairement redistributif. Le ressort de la pièce est précisément la sempiternelle remise à plus tard de l’augmentation désirée par le salarié, désigné à la deuxième personne. Pour mieux évoquer un objectif qui se dérobe indéfiniment, le texte est construit comme une série de variations qui pourraient être sans fin sur le même thème : patiente attente du chef de service, formulation de la demande, réponses dilatoires du chef de service, et ainsi de suite. « Vous retournez voir votre chef de service. Ou bien il y est, ou bien il n’y est pas. S’il y était vous frapperiez et attendriez sa réponse. Mais bien sûr il n’y est pas. Vous l’attendez dans le couloir ». « Vous faites le tour des différents services dont l’ensemble constitue tout ou partie de l’entreprise qui vous emploie, et attendez une circonstance plus favorable pour aller voir votre chef de service ». L’attente est une figure majeure de la pièce. L’alibi et la procrastination également. « Hélas trois fois hélas. Les choses étant ce qu’elles sont les menaces de la concurrence la situation délicate provoquée par l’abaissement des droits de douane par la mise en vigueur du Marché commun par les stipulations du Kennedy Round par la position de la livre sterling du mark du franc du dollar de l’or les sacrifices consentis sur le plan des investissements du marketing des campagnes promotionnelles les problèmes de main-d’œuvre, la fluctuation des cours, l’approvisionnement, l’approvisionnement, le conditionnement, la recherche opérationnelle, la recherche fondamentale, l’acquisition des brevets techniques, les impératifs technologiques, les charges sociales, le respect des droits fondamentaux de la personne humaine, le coût de la vie, les problèmes du marché, les risques d’inflation, la dévaluation, les conditions draconiennes imposées à nos exportations, les risques toujours possibles d’une OPA, d’un rachat, d’une absorption, d’une nationalisation, l’instabilité même de la clientèle, les conflits sociaux, les hasards de la politique, en un mot, du marché
ont pour inéluctable conséquence qu’il ne saurait être question, quel que soit le bien fondé de votre requête, et, croyez-le, votre chef de service est tout entier de votre côté, d’envisager dans un avenir immédiat une augmentation, fût-elle la plus minime, de la masse salariale. Le moment est mal choisi. Soyez sûr que, quand la situation se sera améliorée, nous saurons récompenser vos éminents services ». Mais le lecteur s’en doute, le bon moment ne vient jamais. La phrase de Perec est interminable parce que l’accumulation des contraintes économiques ne peut connaître aucun terme.

Redistribuer, conjugué au présent

Or, c’est être de gauche que d’y mettre un terme, de façon forcément volontariste. C’est être de gauche que de vouloir redistribuer ici et maintenant, par des moyens nécessairement peu plaisants aux yeux des libéraux, tels que les prélèvements obligatoire et la législation du travail, autant d’entraves immédiates à la libre production de richesses. Ne soyons pas dupes de notre chef de service, ni des promesses implicites du discours libéral. N’attendons pas trop pas tout des bienfaits à long terme de la libéralisation pour les agents économiques les moins riches, les moins qualifiés, les moins mobiles. Car « à long terme nous sommes tous morts ». Loin d’être une boutade irresponsable, le mot de Keynes est éminemment politique. Il signifie que les décisions de politique économique ne s’inscrivent pas dans le temps abstrait de la théorie économique, où opèrent pour l’éternité des offreurs et des demandeurs poursuivant indéfiniment leur intérêt. Les agents économiques, rappelle Keynes aux libéraux, sont mortels. Les choix économiques s’inscrivent donc dans un temps réel, concret, limité, le temps vécu, le nôtre. L’usage par Keynes de la première personne est significatif : nous sommes nécessairement ici et maintenant, nos vies s’inscrivent dans le temps, et le temps perdu ne se rattrape pas. Ce qui veut dire qu’il n’est pas neutre de perdre « à court terme », « dans un premier temps », quand bien même il en résulterait effectivement un gain ultérieur, et, a fortiori, lorsque le « long terme » est un horizon toujours repoussé. Keynes réintroduit ainsi le temps humain en économie politique. Sans doute faut-il savoir en politique faire des projets, prévoir les conséquences à long terme des actions présentes. Sans doute le présent ne doit-il pas toujours l’emporter sur l’avenir. Le carpe diem n’est certes pas un mot d’ordre de gauche, ni une formule keynésienne ! Simplement, Keynes suggère que la procrastination a un coût, que les sacrifices consentis à court terme pèsent définitivement sur des choix de vie, et que somme toute le présent est préférable. Ce que le discours libéral ignore, ou feint d’ignorer, en plaçant sur le même plan ceux qui profitent immédiatement des mesures libérales, et ceux qui en pâtissent « aujourd’hui » pour en profiter, certainement, « demain » . Bien entendu, il est possible d’y déceler une certaine hypocrisie puisque ce sont toujours les mêmes qui gagnent « aujourd’hui ». Mais ouvertement, le discours libéral ne connaît que des gagnants. C’est ce qui explique son intrinsèque arrogance, indépendamment du tempérament de ses promoteurs. Au fond, la droite libérale croit sortir de l’espace des choix politique nécessairement incertains, difficiles, imparfaits du point de vue de l’équité pour entrer dans celui, simple et indiscutable, de la loi du marché. Il faut en effet être borné ou aveuglé par l’idéologie pour préférer une option social-démocrate où tout le monde perd à terme (voir la France de 2007 imaginée par Jean-Paul Betbèze ) à l’option libérale où tout le monde gagne. Dès lors que le bon sens s’est imposé (encore lui), il ne reste ensuite qu’à gérer au mieux le processus de libéralisation. « Laissons les archaïques et les idéologues qui opposent toujours l’économique et le social, l’entreprise et les salariés », pour reprendre ici les termes de Jacques Chirac (cité plus haut). Exit la politique.

Un marqueur politique

Il en va autrement lorsque la politique économique s’inscrit dans le temps vécu, lorsque les gagnants et les perdants sont pris en compte au présent. La redistribution figure alors nécessairement parmi les urgences. La gauche se caractérise ainsi par une double préférence pour l’égalité et pour le présent, ou plutôt, pour l’égalité au présent. C’est un marqueur politique très sûr . Sans doute cette préférence est-elle généralement relative : elle est d’autant plus impérieuse que l’on se trouve à gauche de l’échiquier politique, d’autant moins que l’on se déplace vers la droite. À l’extrême gauche seulement correspond une position idéal-typique, celle d’une préférence absolue pour une redistribution à la fois intégrale et immédiate. Cette position abstraite est du reste réellement occupée, en France, par Lutte ouvrière. L’impératif d’immédiateté est total : le moment de la redistribution doit coïncider parfaitement avec celui de la production de richesses, rendant celle-ci rigoureusement inconcevable. Entendu au cours d’un débat télévisé, un dialogue entre la porte-parole de Lutte ouvrière Arlette Laguiller et le député socialiste Vincent Peillon donne la mesure de l’écart entre préférence absolue et préférence relative pour l’égalité au présent. « Il faut interdire les licenciements. – Mais ça n’a pas de sens, on ne peut pas. – Si, on peut, il faut réquisitionner les usines. – Et après ? – On vendra ! – On vendra quoi, les meubles ? – On vendra ce qu’on produira ». Il paraît ici superflu d’attribuer les répliques. Ce court échange (est-ce bien le mot ?) permet de mettre en évidence le caractère intenable de la position extrême, celle qui ne tolère aucun interstice entre production et redistribution égalisatrice. À ce stade, l’exigence d’immédiateté fait exploser le processus productif.
Entre cette position extrême et la fuite en avant libérale, il y a place pour de nombreuses options, chacune soucieuse à sa façon de concilier les exigences de la production de richesses et celles de l’égalité. Pour avoir intégré les règles du marché, le Parti socialiste n’a pas pour autant perdu son âme. Dans une économie libérale, la seule volonté d’éviter un report sine die de la redistribution des richesses suffit sans doute à ancrer à gauche. La prise en compte du coût que représente une remise à plus tard pour les perdants d’aujourd’hui caractérise la gauche, ses ambitions et son humanisme comme ses hésitations, sa mauvaise conscience, ses louvoiements et ses inévitables compromis aussi sûrement que l’arrogance caractérise la droite libérale. Au point que l’on pourrait parler de « libéral-empêtrement » pour désigner une gauche désireuse de concilier des impératifs forcément divergents, par opposition à une « libéral-arrogance » sans complexe à droite. Libre à chacun de trouver l’une plus sympathique que l’autre. Ce qui importe, c’est qu’au-delà de l’acceptation commune des règles de l’économie de marché, le clivage est bien réel entre une gauche soucieuse du temps humain et une droite qui en fait abstraction. Pas de martingale libérale : tout le monde ne gagne pas à tous les coups. En tâtonnant, la gauche s’est efforcée d’arbitrer équitablement entre les perdants d’aujourd’hui et les gagnants de demain, tout en sachant que les pertes d’aujourd’hui ne pourront jamais être parfaitement compensées, que l’équilibre atteint est toujours contestable, imparfait. Contrairement à la droite libérale, la gauche assume la dimension politique de ses choix économiques. C’est sans doute préférable lorsque l’on prétend diriger un pays.