Philip Roth ou la sagesse sauvage

Philip Roth ou la sagesse sauvage

Corine Pelluchon

Chez Philippe Roth, le roman apparaît comme le lieu où la vérité surgit dans le singulier. Ce lien entre la narration et la signification est d’autant plus précieux qu’il semble méconnu par la plupart des romanciers contemporains qui préfèrent, surtout en France, le minimalisme ou optent franchement pour une littérature du moi, où l’histoire, la politique, le lien entre les générations et même la nature servent uniquement de décor. Le thème le plus visible des romans de Ph. Roth est celui du couple, comme dans La Tache et Le Théâtre de Sabbath. Mais à chaque fois, l’histoire d’amour est mêlée à l’histoire familiale des personnages, comme si la narration devenait une psychanalyse. C’est ainsi que l’auteur retarde le récit ou le complique en focalisant son attention sur les rapports mère/fils, mais aussi sur l’image du père, auquel il consacre un texte autobiographique intitulé Patrimoine. De même, le judaïsme apparaît, notamment dans La Contrevie, comme le miroir grossissant de tous les problèmes d’identité et d’appartenance que les hommes d’aujourd’hui éprouvent. Enfin, c’est la dimension politique de ces romans qui est remarquable. Ph. Roth, en s’interrogeant sur l’héritage impossible des années soixante, précède le philosophe politique dans son travail de description et d’analyse du type de société dans laquelle nous vivons. Dans Pastorale américaine, premier tome d’une trilogie sur l’Amérique qui se poursuit avec Comment j’ai épousé un communiste et avec La Tache, Roth montre que dans les années soixante, les êtres prirent violemment la mesure de tout ce qui les séparait, dans leur vie amoureuse, professionnelle ou sociale, des idéaux d’avant la Première Guerre mondiale, c’est-à-dire de la moralité, de l’espérance et des représentations des Lumières. De ces êtres sont nés d’autres individus qui ne parlent même plus la même langue que leurs aînés et qui les excluent, comme Coleman Silk, professeur de littérature antique et héros de La Tache.
Ces thèmes nous semblent particulièrement importants chez Ph. Roth : ils éclairent son œuvre en lui conférant une unité et permettent de comprendre la « sagesse sauvage » à laquelle l’auteur se rallie explicitement dans La Tache : cette sagesse de « ceux qui n’attendent plus rien », mais qui ont la force et le désir de vivre, cette « vaillance » qui suppose que le cynisme n’a pas vaincu la tendresse, ce qui est une définition de la virilité.

Ceci n’est pas un livre de morale

Coleman, universitaire de soixante et onze ans, est accusé de racisme par deux étudiants noirs qu’il n’a jamais vus dans ses cours. Exclu de la faculté, il va vivre une histoire d’amour avec une femme de ménage de trente-quatre ans, Faunia, à qui il révélera son secret : il se fait passer pour un Juif alors qu’en réalité il est Noir.
Dans La Tache, on apprend que Faunia, qui se présente comme une illettrée, écrit un journal et que la gardienne de l’ordre moral (la normalienne Delphine Roux qui envoie des lettres anonymes à Coleman en l’accusant d’« exploiter sexuellement une femme opprimée et illettrée ») est plus digne de pitié que de haine. Claude Habib, dans un bel article , écrit que La Tache est un « pamphlet contre toute prétention morale » et regrette le côté donneur de leçons, voire « matamore », de Ph. Roth. Pourtant, si Ph. Roth suggère qu’il est stupide de juger la vie sexuelle des uns et des autres et d’entrer dans des procès d’intention, c’est parce que cette attitude tend à devenir une mode relevant du puritanisme en Amérique. Le jugement moral manque de pertinence parce qu’il y a une souillure en chacun de nous. Bien plus, la farce de la vie s’ingénie à détruire nos illusions, à déjouer nos plans et à renverser notre conception du bien et du mal. S’il y avait un mode d’emploi pour aimer et pour désirer, alors nous n’aurions pas besoin de littérature, et les redresseurs de tort — qui doivent avoir été épargnés par les vicissitudes de la vie et ses grandes secousses — auraient raison.
Ceux qui peuvent juger les autres, parce qu’ils ont acquis suffisamment d’expérience, s’abstiennent de le faire, nous suggère Philip Roth, ce qui ne veut pas dire que ce précepte de prudence laisse la place au relativisme ni au nihilisme. La position de Roth est plus subtile, plus nuancée, à la fois plus conservatrice et plus révolutionnaire : il instaure une certaine hiérarchie entre les discours et fait part de son respect pour les êtres qui transmettent un patrimoine, qu’il soit intellectuel, spirituel ou matériel, comme c’est le cas de Coleman Silk, du Suédois de Pastorale américaine qui est à la tête d’une entreprise de gants, mais aussi du père de l’écrivain, figure à la fois courageuse et pathétique, au centre de Patrimoine. On pourrait même dire que Nathan Zuckermann, le double de Roth et le narrateur de la plupart de ses textes, a quelque chose de paternel, comme si l’auteur, qui n’a pas eu d’enfants, aimait se présenter sous les traits d’un homme qui sait être père. Enfin, on trouve chez Ph. Roth une critique d’un type d’individu inculte et prisonnier de clichés qui le privent de toute générosité. La sagesse sauvage est tout sauf une morale de barbares. C’est l’énergie de ceux qui ont acquis, le plus souvent difficilement, une certaine liberté, comme s’ils se payaient le luxe d’être maintenant un peu anars. Cette insolence se traduira dans la manière dont ils vivent leur vie amoureuse. Il ne s’agit pas de sexe pour le sexe, mais d’émoi.

L’émoi

Ce qui fait de Faunia et de Coleman deux « frères d’armes » (comme Drenka et Sabbath), les attire l’un vers l’autre, explique la force de ce dernier amour et le choix de Faunia pour un homme, « à qui les gamelles de la vie ont fait passer le goût de l’amour » , c’est qu’ils n’attendent plus rien.
« Trente-quatre ans de surprises sauvages l’ont amenée à la sagesse. Mais c’est une sagesse très étroite, antisociale. Une sagesse sauvage. Celle de quelqu’un qui n’attend plus rien. C’est là sa sagesse, et sa dignité, mais c’est une sagesse négative, ce n’est pas elle qui vous fait avancer, jour après jour. Voilà une femme que la vie essaie de broyer à peu près depuis qu’elle est née. Tout ce qu’elle a appris vient de là » .
Elle est débarrassée de la recherche d’un époux, de ces fantasmes et de ces projections qui disent « ce que t’es censé être, ce que t’es censé faire », parce que « tout ça, ça tue la vie » . Et lui a la liberté et la délicatesse de ceux qui n’en sont plus à jauger une femme sur sa toilette, ses diplômes ou son rang social, toutes ces étiquettes qui deviennent dérisoire avec l’âge et les fêlures, et que la solitude rend ridicules. C’est pourquoi Coleman n’a pas été séduit par Delphine Roux quand elle s’est présentée dans son bureau. C’est pourquoi il n’a pas eu à chercher sur Internet pour se trouver une compagne : il l’a rencontrée. Il a reconnu en Faunia « la baiseuse », celle dont la « chair a des yeux » . Delphine Roux et Nelson Primus, l’avocat de Coleman, cet homme de trente-deux ans, qui est marié à un professeur de philosophie et qui conseille à l’universitaire de quitter Faunia, ont en commun le sens de ce qui se fait ou de ce qui ne se fait pas. Ils ont l’un et l’autre une éloquence hors du commun et un « mépris débordant pour le moindre problème humain » auquel ils ne se sont jamais affrontés.
La sagesse sauvage, c’est le fait de laisser sortir la bête qui est en soi. Cela suppose que l’on a été suffisamment cassé, c’est-à-dire que l’on a laissé tombé tout ce qui est inutile — parce que Philip Roth est trop intelligent pour croire que la souffrance élève forcément les êtres et trop lucide pour ignorer que le mal est d’abord contamination, désir de vengeance, comme on le voit avec l’ex-mari de Faunia, Les Farley, vétéran du Vietnam et assassin. La sagesse sauvage, c’est, après s’être cru mort, d’avoir « le bonheur spontané d’être en vie, en vie par la bouffonnerie du hasard » , de retrouver des plaisirs simples avec la joie d’un enfant et de reconnaître que peu de choses ont de la valeur, hormis l’émoi, la musique, la musique de The Man I love sur laquelle Coleman et Nathan dansent, l’art, la nature.
« Il y a le désir de laisser sortir la bête en lui, de libérer cette force – l’espace d’une heure, de deux heures, peu importe la durée, de donner libre cours à la nature. Il est resté marié longtemps. Il a eu des gosses. Il a été doyen à la faculté. Pendant quarante ans, il a fait ce qu’il avait à faire. Il avait du boulot, et la nature, la bête en lui, il les a remisées dans une boîte. Or voilà que cette boîte est ouverte. Le doyen, le mari, l’universitaire, le lecteur de livres, le conférencier, c’est fini. […] Il renoue avec les vestiges de la bête, de la nature. Et ça le rend heureux, il est en émoi, et le voilà lié à elle, déjà profondément lié à elle à cause de cet émoi » .

La quête de l’identité

La trace d’un travail sur son identité et sur les divers pôles autour desquels elle s’organise est perceptible dans les livres de Ph. Roth. L’art avec lequel il raconte une histoire et la manière dont il aime bifurquer, quitte à entrecroiser plusieurs périodes, à multiplier les lieux, à faire se chevaucher des histoires parallèles, vécues ou fantasmées, suggèrent que rien n’est jamais réglé. La mort des proches n’ôte rien à leur impact sur l’inconscient, comme on le voit avec Mickey Sabbath qui ne cesse de voir sa propre mère se pencher sur son épaule lorsqu’il fait l’amour à Drenka. Il est aussi le frère de Morty, mort en 1944, le frère du fils perdu qui rendit sa mère inconsolable. Il ne sait rien faire d’autre à part pleurer, cinquante ans plus tard, la mort de son frère, avec les cendres de ce dernier qu’il a dérobées et qui sont dans une petite boîte, sur le siège avant de sa voiture. De même, l’auteur de Patrimoine qui rêve d’un « navire de guerre défunt dérivant à l’aveugle vers le rivage […] et qui se voit « dans la silhouette d’un petit évacué sans père et perdu sur les quais de Newark » sait que l’ « on reste à jamais son petit garçon » et que l’on ne peut ni « ne doit rien oublier ».
Les personnages de Roth auront parfois ce tic de l’homme resté le bébé de maman, mais cette prison qu’est l’amour maternel aura, en plus d’un côté loufoque, quelque chose de pathétique, quelque chose que les personnages plus âgés et plus virils que peint Roth essaieront précisément de dépasser, parfois seulement à la veille de s’éteindre, comme pour Coleman Silk et pour Nathan dans La Contrevie. Il faut du temps pour être un homme, suggère l’auteur. N’est-ce pas en se tournant davantage vers la figure du père que l’on atteint un degré de maturité supérieur et le don de cette sagesse sauvage qui n’est pas le fait de l’adolescence ou des premières années de la vie d’adulte, si remplie de pièges, mais bien l’enfance de ses derniers jours, lorsque l’on peut enfin être léger et superficiel par profondeur ?
Chez l’écrivain américain, le patrimoine est incarné par le père. C’est lui auquel le jeune Philip pensait lorsqu’il étudiait à la faculté. Il dédiait ses succès universitaires à cet homme qui n’avait pas eu les moyens de se cultiver . Pour Ph. Roth, la langue n’est pas maternelle, mais paternelle, surtout lorsqu’il s’agit de la langue que s’approprie un écrivain : « Il m’apprit la langue parlée. Il était, lui, la langue parlée, prosaïque, expressive qui, et sans détours, dit les choses avec toutes les évidentes limites de l’argot et son invincible vigueur » . Ce patrimoine est celui que Philip Roth transmet. On le reconnaît dans son style, si mâle, dans cette manière directe et énergique qu’il a de nommer les choses. La question du père rejoint ici le problème du judaïsme et le problème politique, en particulier l’interrogation sur l’héritage des années soixante et soixante-dix qui ont mis à mal la figure paternelle. Cette période est, dans une certaine mesure, responsable du type d’hommes et de femmes, éternellement adolescents, à la fois conformistes et égoïstes, que nous rencontrons aujourd’hui et qui correspondent aux personnages féminins et masculins de vingt à quarante ans que décrit Ph. Roth.

Le judaïsme

Il est impossible de parler de cet écrivain sans évoquer le problème de sa double identité. Juif et laïc, Ph. Roth semble avoir trouvé dans l’Amérique à la fois une terre d’adoption, qui fut d’abord celle de ses ancêtres et les préserva de la persécution nazie, et un continent plein de contradictions qui stimule son génie littéraire. Bien plus, on a le sentiment que la tension entre les pôles opposés de son identité fait sa force : il n’est pas religieux, mais, pour lui, la sécularisation n’implique pas que l’on renie la foi de ses pères. Il est à mi-chemin entre un progressisme à tout crin, représenté par Carol, la belle-sœur de Nathan Zuckermann dans La Contrevie, et une orthodoxie qui s’apparente à l’intégrisme et au militantisme pro-israélien, incarné par Henry dont le modèle est le frère de Nathan. Or, cette position n’est pas facile à défendre, précisément parce qu’elle est modérée. À côté des discussions passionnées des uns et des autres, on devine la réserve du narrateur. Il ne s’agit pas d’indifférence politique, mais plutôt de réalisme politique : Roth a compris que le problème juif, pas plus que le problème lié à l’identité de chacun de nos contemporains, n’a de solution simple. Ni le sionisme ni l’assimilationisme ou l’oubli de ses origines ne sauraient résoudre le problème du Juif perdu dans un monde non juif, comme dit Leo Strauss.
Roth a du respect pour l’héritage juif et la tradition, mais il ne pense pas qu’il soit nécessaire d’aller vivre en Israël. Bien plus, il dénonce avec force la paranoïa des Juifs qui craignent d’être exterminés par les Américains. Il n’hésite pas à peindre le fanatisme religieux en montrant ses ressorts psychologiques, mais aussi sa haine, sa diabolisation des Goyim et surtout des Palestiniens. Mais l’originalité du propos de Roth n’est pas là. Elle est dans la manière dont le problème juif, comme chez Strauss, apparaît comme un miroir grossissant du problème de l’identité de l’homme d’aujourd’hui, qui se cherche entre modernité et tradition. Si l’écrivain, par définition, est un homme qui se tient en dehors des prises de position partisanes ou des engagements trop clairs, c’est parce que, plus qu’un autre, il explore tous ces jeux de miroirs brisés qui font l’identité, toujours complexe, d’une personne et qui sont la toile de fond de la narration, sinon sa raison d’être. La préférence des romanciers contemporains pour les entrées multiples et les lignes brisées n’est pas sans rapport avec le fait que notre identité et l’avenir de notre civilisation dépendent de la manière dont nous saurons nous approprier la tradition et préserver, dans le monde moderne, mais parfois aussi contre lui, la liberté de penser. La modernité se caractérise par une logique destructrice. Tout se passe comme si le rationalisme moderne et le désenchantement qu’il engendre se retournaient contre la raison elle-même et encourageaient à terme les formes les plus incontrôlées de l’irrationalisme. Dans le type de société démocratique, où les hommes n’ont plus à se battre pour défendre leurs droits civiques et conquérir leur liberté politique, où la justice va de pair avec l’égalité, l’individualisme et le souci presque exclusif du confort se retournent contre cette liberté. Le progrès, ce sera non pas d’aller vers plus d’égalité, mais de tâcher de préserver, parfois contre le conformisme égalitaire et le nivellement par le bas, le sens de la liberté, pour parler comme Tocqueville. Or, c’est précisément la définition du conservateur, position plus nuancée et moins « tendance » que celle du réactionnaire et du progressiste.
Philip Roth est un conservateur au sens où il souhaite préserver ce sens de la liberté, dont l’écriture est un symbole, contre le politiquement correct et la dégradation de la vie humaine qui s’ensuit de l’idéologie. Lorsque les hommes n’ont plus de lien avec ce que leur ont transmis leurs ancêtres, lorsqu’ils deviennent des bêtes de plaisir ou des spécialistes sans âme, lorsqu’ils se réfugient dans les solutions identitaires qui mènent à l’intégrisme ou à la sottise idéologique incarnée par la fille du Suédois, dans Pastorale américaine, qui passe du gauchisme au jaïnisme, alors la démocratie n’est plus qu’un mot et l’homme devient un automate. Ph. Roth pense qu’il y a quelque chose à sauver dans ce monde moderne. Dans La Tache, l’auteur ne se borne pas à dire que l’homme n’est pas foncièrement bon. Il condamne l’idéal de pureté en suggérant que les passions individuelles sont déterminées et décuplées par le politique. Autrement dit, dans ses romans, l’orchestration des passions humaines dépasse la simple investigation psychologique et se déroule sur le théâtre de la politique.

Littérature, histoire et politique

L’homme est un loup pour l’homme, dit Plaute. Un ordre politique est nécessaire parce que l’homme est dangereux, ajoute Hobbes. Sans politique, sans lois, sans éducation, l’homme peut donner naissance au monstre qui est en lui. Ignorer cela, c’est être angélique et ne pas voir le risque de tyrannie. Et, en même temps, le mal politique est la forme la plus catastrophique du mal et l’aveuglement idéologique la forme la plus vicieuse de l’aliénation. Que se passe-t-il quand on vit dans une société où la tolérance est une vertu et l’autorité un vice ? Faut-il laisser les individus pousser comme des arbres isolés , sans repères ni culture pour leur apprendre à se structurer ? Ne risque-t-on pas de les voir se jeter sur la première idéologie venue ? La réponse à ces questions peut être donnée à travers le personnage de Merry, jeune bègue, fille d’un père un peu trop bien et d’une mère un peu trop belle qui avait gagné le concours de Miss New Jersey en 1949. La jeune fille se révolte, pose une bombe dans un bureau de poste et hurle contre son père à cause de la guerre du Vietnam, à cause d’un épisode vu à la télévision où un Vietnamien s’immolant par le feu l’a convaincue que les Américains étaient méchants, le capitalisme une horreur et son père le pire des hommes. Puis elle se convertit au jaïnisme, cette philosophie de la Vie avec un grand V, qui interdit de manger de la viande, de se laver, de se peigner, de copuler, etc. La bêtise idéologique est infinie. Ph. Roth montre, dans des dialogues d’une violence inouïe, que, à la fin des années soixante, les parents, comme Le Suédois, se sont retrouvés dans des situations qu’ils n’avaient pas été préparés à affronter. Jamais la rupture générationnelle ne sera aussi violente que pendant cette période. Jamais l’autorité paternelle ne sera rétablie.
La trilogie qui commence avec Pastorale américaine est non seulement une histoire de l’Amérique moderne, mais une fiction sur l’héritage impossible des Seventies. Roth montre les traumatismes de la guerre du Vietnam et le lien entre la révolution sociale et l’enlisement de l’Amérique dans ce conflit. Dans J’ai épousé un communiste, il parle du maccarthysme et décrit la manière dont les individus, pris dans la tourmente des événements, subissent l’histoire plus qu’ils ne la comprennent. Nous sommes le Fabrice de la Chartreuse de Parme devant la bataille de Waterloo : nous ne comprenons rien à ce qui se déroule sous nos yeux. Nous ne faisons que constater les pressions qui s’exercent de toutes parts sur les esprits, dans les institutions, dans les médias. Le romancier raconte l’histoire d’êtres anonymes qui ne sont pas les héros de l’histoire officielle laquelle est toujours, comme dit W. Benjamin, l’histoire des vainqueurs. Il parle des victimes, des êtres dont la vie ressemble à une trajectoire brisée, dont les promesses, les amours et les espérances ont été détruits. Les autres, qui occuperont des postes importants et se recycleront dans les partis politiques et dans diverses institutions, transmettront une version déformée de l’histoire, facile, édifiante : la mémoire officielle. Un roman, c’est une histoire écrite avec les morts, les victimes et avec tout ce qui est invisible, parce que la littérature établit la vérité au sein du singulier et ne se hisse pas au point de vue de l’histoire de l’humanité qui, via la ruse de la raison, trouve toujours une logique qui permet de relativiser le mal, d’expliquer pourquoi untel est mort, de justifier l’injustifiable.
Dans La Tache, Roth montre les conséquences, trente ans plus tard, de cette révolution introuvable : les individus tournent sans repos sur eux-mêmes, avides de satisfactions matérielles ou, chez les plus érudits d’entre eux, de confort intellectuel. Personne ne s’en sort, mais on survit. On se cherche, on se prête, on ne se donne pas. Nietzsche a dit, bien avant l’événement qui allait ruiner les schémas des Lumières et l’espérance d’un monde meilleur, bien avant la Première Guerre mondiale, que nous serions obligés d’inventer l’homme, de le dépasser ou de le retrouver, parce que déjà il était perdu. Il fallait, après la mort de Dieu et le triomphe de l’athéisme, créer des valeurs qui redonnent foi en l’homme. L’obsession de Roth n’est pas la mort de Dieu. Sa lucidité sur la nature humaine ne le porte pas à croire démesurément en l’homme ni à se mesurer aux idéaux prométhéens qui ont ensanglanté l’Europe. Il peint des êtres qui n’ont rien à voir avec les hommes du dix-neuvième siècle, des êtres pour qui ni le progrès ni l’amour ni le métier d’écrivain ne vont de soi. Avec Coleman, spécialiste de Grèce antique, c’est un peu le monde civilisé qui s’éteint, en partie à cause de l’une de ses représentantes les plus caricaturales, l’agrégée française, Delphine Roux.