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La recherche scientifique européenne est en danger !

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Le Banquet, n°19, 2004/1.
Domaine politique - thème recherche.
Par Étienne-Émile BaulieuDocteur en médecine et docteur ès-sciences physiques. Ancien interne des Hôpitaux de Paris, il se considère comme un « médecin qui fait de la science ». Sa carrière de recherche s'est déroulée essentiellement à l'INSERM, où il travaille encore. Professeur de biochimie à la Faculté de médecine de l'Université Paris XI, il a ensuite été élu au Collège de France à la chaire « Fondements et principes de la reproduction humaine ». Ses travaux ont porté principalement sur les hormones stéroïdes, leurs mécanismes d'action et leur utilisation en physiopathologie humaine. Il a « inventé » l'antihormone RU 486 dont l'utilisation dans le contrôle de la reproduction s'est implantée dans le monde entier. Ses plus récentes découvertes portent sur la description de « neurostéroïdes » et leur utilisation pour comprendre et traiter des affections du système nerveux central et périphérique. Sa découverte de la sécrétion du sulfate de déhydroépiandrostérone est au centre de son intérêt pour les problèmes du vieillissement. Il a créé et préside l'Institut de la longévité et du vieillissement, il est membre de l'Académie nationale de médecine et de l'Académie des sciences qu'il préside actuellement. Il a reçu le Prix américain Lasker et est Associé étranger de l'Académie des sciences des États-Unis et professeur associé au Karolinska Institute de Stockholm.

La science, depuis la Renaissance et aujourd'hui encore est un élément décisif du développement des pays européens et de notre civilisation. Il est tout à fait normal que les dirigeants de l'Union européenne, quand ils ont défini, dans leur Déclaration de Lisbonne en 2000, l'objectif de la décennie suivante comme « l'économie fondée sur la connaissance la plus compétitive du monde en 2010 », aient prêté une attention particulière à l'état de la science dans l'Union européenne. Dans ce contexte, le 6e Programme-cadre a été mis au point pour que puisse être élaboré « l'Espace européen de recherche » à qui seraient affectés 4 à 5 % du budget de l'Union.

Des intentions européennes de faible portée

Plus récemment, à la réunion du Conseil européen de Barcelone au printemps 2002, après qu'ont été évalués les progrès vers l'objectif proposé à Lisbonne, il fut décidé que le but était d'augmenter les investissements en Recherche & Développement (R & D) dans l'Union européenne pour atteindre 3 % du PIB en 2010 alors qu'il est de 2 % actuellement. La plus grande partie de cette augmentation devrait venir du secteur privé.

Ces déclarations et ces intentions sont certainement bienvenues, mais elles sont insuffisantes, même pour freiner le processus de régression relative de l'activité scientifique européenne, en particulier si l'on veut « rattraper et même dépasser les États-Unis ». Les faits, comme le démontrent les comparaisons établies par les comités de l'OCDE et de l'Union européenne, sont là : l'écart entre la moyenne européenne et ses principaux « compétiteurs » non seulement est très important, mais il grandit rapidement selon tous les indicateurs-clés de R & D en pourcentage du PIB, pourcentage des budgets nationaux, nombre d'emplois affectés à la R & D, nombre d'articles scientifiques cités abondamment, et nombre de brevets. On observe que le « brain drain » affecte la plupart des pays européens, et la perte des jeunes scientifiques de talent est une catastrophe potentielle pour notre continent.

Les chiffres sont facilement disponibles. Ces comparaisons créent une véritable anxiété parmi les scientifiques européens et il est possible que les conséquences soient très graves pour le monde entier. Il ne peut être bon pour le futur de l'humanité qu'une suprématie quasi exclusive soit exercée par un seul pays. Le danger est intellectuel, éthique, commercial, et les conséquences probables à tous les niveaux, de la politique générale aux conditions de vie quotidiennes de chacun. Les Européens ont une grande responsabilité.

Cinq propositions pour l'Europe de la recherche

Des changements sont donc nécessaires, aussi bien au niveau des États membres eux-mêmes, où s'effectuent 95 % des dépenses de R & D, qu'au niveau de l'Union elle-même. Plusieurs scientifiques européensÉtienne Baulieu, Georges Charpak, Christian de Duve, François Jacob, Aaron Klug, Rita Levi-Montalcini, Giorgio Parisi, Carlo Rubbia, Bengt Samuelsson, Reijo Vikho. ont récemment fait cinq propositions qui pourraient être immédiatement mises en oeuvre.

1. Budget : la portion congrue du budget de l'Union Européenne actuellement attribuée à R&D – environ 10 % de ce qui est dépensé pour l'agriculture – jette un éclairage étrange sur le potentiel présent et futur de l'Union. Il faut au moins, immédiatement, doubler l'attribution des crédits R & D. On pourrait également envisager que nos dirigeants acceptent de faire une exception à la fois symbolique et importante au pacte de stabilité. Ainsi, dans chaque pays, les difficultés spécifiques de chaque gouvernement en matière budgétaire pourraient être partiellement diminuées. La signification d'une telle mesure pour le concept même d'Europe serait grande et pourrait même être mentionnée dans le projet de Constitution européenne actuellement en cours de discussion.

2. Une fraction disproportionnée du sixième Programme-cadre est affectée au développement industriel, c'est-à-dire à l'application des connaissances déjà obtenues à des besoins particuliers de production. Les effets réels de ces subventions sont très discutables. Au-delà des controverses sur ce dernier point, il est impératif de toute façon d'améliorer la recherche fondamentale. Il est de plus en plus évident que les développements industriels avancés s'organisent autour des centres de recherche qui travaillent à la frontière extrême de la connaissance scientifique. Progressivement, les sociétés industrielles européennes transfèrent leurs activités de recherche auprès des universités et instituts américains dont la réputation est la plus grande en matière de recherche fondamentale. Les industriels européens demandent un accès plus important à la recherche de base. Il faut, dans le couple R & D, faire une inflexion en faveur de la recherche fondamentale.

3. L'obligation actuelle de créer des réseaux européens pour obtenir une subvention conduit à des distorsions intellectuelles et scientifiques, et décourage de nombreux scientifiques de haut niveau qui préfèrent une aide fondée uniquement sur la qualité et l'importance des recherches, sans considération géographique ou nationale. Il faudrait remplacer le système de réseaux par la création ou le renforcement de centres d'excellence, ouverts à des ressortissants de tous les pays, en particulier de telle sorte que les candidats issus des pays scientifiquement défavorisés ne soient plus obligatoirement entraînés outre-Atlantique.

4. Il faut impérativement améliorer l'éducation scientifique offerte aux jeunes chercheurs, y compris en imposant une certaine mobilité d'un pays européen à l'autre. Leur retour dans leur propre patrie où la recherche n'est pas encore développée et manque de centres d'excellence, devrait être largement pris en compte, et inclure un salaire décent et même compétitif pendant plusieurs années et des fonds leur permettant d'initier un nouveau groupe de recherche grâce à des subsides pour s'équiper, payer les produits nécessaires et quelques collaborateurs pendant un certain temps.

5. L'administration des programmes européens devrait être moins bureaucratique et plus transparente, utilisant largement la méthode de revue par les pairs. Pour les activités que nous avons mentionnées dans les paragraphes précédents, telle que la suggestion des domaines de recherche fondamentale insuffisamment développée, le renforcement des centres d'excellence, les stages des jeunes scientifiques avec une aide au retour dans leur contrée d'origine, la gestion serait entre les mains d'un ou de plusieurs Conseils européens de la Science, complétant ainsi en toute indépendance le système actuel politique et administratif de l'Union européenne.

Toutes ces propositions sont à prendre en compte au niveau européen. Elles sont essentielles, mais il deviendra également bientôt nécessaire qu'au niveau national, dans chaque pays, on puisse améliorer et renforcer les grandes universités afin qu'elles atteignent un niveau compétitif sur le plan international. Ici aussi, des ressources accrues seront nécessaires mais pas suffisantes. Des réformes de structure créant des environnements académiques ouverts, flexibles conduisant à des échanges et des interactions nationaux et internationaux sont également d'importance décisive. Ces réformes nécessaires susciteront des débats et provoqueront des décisions probablement très différentes dans les différents pays, selon leurs traditions et les structures administratives actuelles. Il faudra bien les résoudre.

Le Banquet, n°19, 2004/1.
Domaine politique - thème recherche.


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