Les futurs en interrogation
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Le Banquet,
n°22,
2005/1.
Domaine politique -
thème prospective.
Par Le Banquet
Dans la mesure où il contribue à anticiper les obstacles, à prévoir les opportunités et à apprécier la marge de manœuvre disponible,
le regard sur le futur contribue au gouvernement des sociétés. Il ne saurait y avoir de gestion avisée des affaires publiques
sans un regard informé sur le futur, qui fasse de l'avenir autre chose « qu'un lieu commode pour y mettre des songes » (Anatole
France).
Ce numéro a une double ambition. D'une part, nous avons fait appel à des spécialistes de différents domaines, pour leur demander
d'énoncer les hypothèses qui leur paraissaient fécondes, en en précisant les limites de validité. D'autre part, nous avons
souhaité contribuer à une réflexion politique sur le sujet : comment gouvernements et institutions peuvent-ils intégrer la
réflexion sur les futurs, la développer et l'infléchir ?
Mais précisons au préalable la nature de notre objet, d'abord en distinguant prospective et science. Les ingrédients de la
science sont bien connus : concepts, démarche hypothético-déductive, tests, expériences, accumulation des résultats, etc.
Or, la réalisation de l'avenir ne peut pas être « testée » via des protocoles ; les scénarios ne sont pas évaluables et réfutables ;
ce qui est « à venir » est par essence en dehors du domaine de la connaissance. La prospective comme science n'existe à l'évidence
pas, et l'on peut s'interroger sur le rôle, pas forcément négatif, que l'imagination doit y jouer.
Pour autant, un tel travail doit nécessairement s'appuyer sur des acquis scientifiques. En effet, l'étude des futurs ne saurait
donner lieu à un discours complètement libre et intuitif. L'étude du futur doit s'appuyer sur des faits avérés, sur des statistiques,
des savoirs académiques, etc. Voilà pourquoi la revue s'est adressée non tant à des soi-disant spécialistes de la prospective
qu'à des praticiens des différentes disciplines. Nous leur avons demandé si et comment ils envisageaient le futur de leur
domaine d'investigation spécifique.
Cette étude des futurs n'entretient cependant qu'un rapport partiel avec la prévision définie comme projection plus ou moins
élaborée de ce qui existe. La prévision se caractérise comme une approche plutôt sectorielle, privilégiant la quantification,
le principe de continuité, le prolongement des tendances. L'étude des futurs doit réserver une place importante aux raisonnements
qualitatifs ; de plus, il y a toujours plusieurs futurs possibles, d'où l'introduction inévitable d'hypothèses de crises et
de ruptures, la constitution de différents scénarios — la « méthode des scénarios » étant une référence obligée pour nombre
de nos auteurs.
C'est pourquoi l'étude des futurs nécessite une approche globale qui ne saurait recourir à une méthodologie unique. Nos contributeurs
insistent souvent sur la nécessité d'éviter les démarches réductrices, les raisonnements linéaires, inaptes à appréhender
une réalité jugée de plus en plus complexe. Déterminisme et réductionnisme sont proscrits : les transformations de la société
ne s'expliquent pas seulement par le culturel, par l'économique, ou bien par le technologique, ni par des évolutions sectorielles.
L'anticipation du futur cependant est une pratique risquée, et d'abord parce qu'elle est toujours suspecte d'extrapolations
indues. Risquée, elle l'est aussi dans ses conditions concrètes de production, sources de dérives : les institutions publiques
comme privées, les milieux gouvernementaux autant qu'académiques sont susceptibles d'entraver, intentionnellement ou non,
la formulation de certaines hypothèses. Ce n'est pas recourir à on ne sait quelle théorie du complot que de constater que
les lieux d'émission des scénarios, l'origine de ceux qui les produisent et les financements qui les permettent déterminent
au moins partiellement leur contenu – et concrètement leurs silences.
Il est également indispensable d'apprécier quels sont les besoins de connaissance du long terme pour l'État en France aujourd'hui,
à l'heure du trop fameux « principe de précaution ». Que doit-il connaître des évolutions de la société, de la science, de
la politique elle-même ? Sur la base de ces constats, où doit-il choisir d'intervenir ? Et pour faire quoi ? Nos auteurs contribuent
à éclaircir ces questions et à ouvrir des pistes, même si le sujet est loin d'être épuisé. Nous reviendrons sur ces différents
aspects dans un prochain numéro spécifiquement consacré à la décision publique.
Compte tenu de l'ampleur du champ à couvrir, il va sans dire que nous n'avons pas traité tous les thèmes dans le présent numéro,
pour des raisons à la fois de taille et de disponibilité des contributeurs. Nous retrouverons d'ailleurs des compléments dans
de futurs numéros sur certains sujets majeurs.
Nous avons regroupé les contributions en trois grandes rubriques. La première concerne l'évolution des grandes tendances internationales.
La deuxième rassemble les contributions sur des sujets scientifiques. Une troisième partie porte sur quelques grands sujets
de société, en France particulièrement. En contrepoint, on lira aussi, dans la rubrique « à l'épreuve de la critique politique »,
la réfutation exemplaire d'un exercice de « prospective ».
Nous espérons, ainsi, être parvenus à donner ici un tableau d'ensemble de la réflexion prospective, indispensable pour qui
veut gouverner, c'est-à-dire prévoir. Il n'est pas de stratégie sans cela.
Bonne lecture !
Le Banquet,
n°22,
2005/1.
Domaine politique -
thème prospective.
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