Claudio Magris, Une autre mer
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Le Banquet,
n°3,
1993/2.
Domaine histoire -
thème psychologie.
Gallimard — L'Arpenteur, 1993, 137 pages.
À l'occasion de la sortie de son livre en français, Claudio Magris nous révélait qu'il était fasciné par les existences qui
ont choisi l'obscurité. Mais son héros, dont il a reconstitué la vie à partir de quelques documents retrouvés dans une vieille
malle, a fait plus que choisir l'obscurité, il s'est retiré de l'histoire telle qu'elle s'accomplissait.
En fait, l'existence que s'est choisie Enrico résulte d'un malentendu et de son incapacité à dépasser la mémoire de ses années
de jeunesse. Celle-ci a été illuminée par l'amitié qui le liait au jeune philosophe Carlo Michelstaedter, qui se suicida en
1910, à 22 ans, après avoir achevé sa thèse sur La persuasion et la rhétorique. Elle avait de quoi séduire, à l'aube du siècle, ces jeunes gens épris d'idéal et souffrant d'un mal de vivre. La persuasion
« c'est la possession toujours présente de sa vie et de sa personne, la capacité de vivre à fond dans l'instant sans l'obsession
délirante […] de la prendre et de l'utiliser en vue d'arriver le plus vite possible au futur […]. Celui à qui la persuasion
fait défaut consume son être dans l'attente d'un résultat qui doit toujours venir et qui ne vient jamais. La “rhétorique”,
[…] c'est l'énorme engrenage de la culture, le fiévreux mécanisme de l'activité grâce auquel ceux qui sont incapables de vivre
réussissent […] à se protéger de la conscience anéantissante de leur carence de vie et de valeur» . Une autre mer est le récit, poétique et sensible, de l'aberration à laquelle peut conduire cette doctrine.
En 1909, à 23 ans, après des études de philologie classique, Enrico quitte soudainement Gorizia et le cercle enchanté de ses
amis et s'embarque à Trieste pour l'Argentine. Il ne retourna en Istrie qu'après douze ans passés en Patagonie, menant la
rude vie des acheteurs et vendeurs de brebis et chevaux, n'ayant emporté avec lui que quelques-uns de ses chers classiques
grecs. Ce départ, vu par Carlo comme la mise en application parfaite de sa théorie de la «persuasion», n'est pas sans ambiguïté.
Enrico est parti d'abord pour échapper au service militaire; certes aussi ce voyage «ne sera pas une fuite […]; les peurs,
les ambitions, les buts fuiront et s'évanouiront». Les derniers écrits de Carlo, qui ne lui parviennent qu'après sa disparition,
le représentent «comme l'homme libre, pleinement vivant toujours et à chaque instant» et lui donnent mission d'être le guide
de la persuasion en son nom. Il est trop tard pour dissiper l'équivoque, la maldonne de cette investiture «qui l'enivre mais
lui pèse». Et parce que Carlo lui a fait entrevoir quelque chose qu'il ne pourra jamais atteindre — la sainteté —, Enrico
épuisera sa vie dans ses conflits intérieurs. «Pendant de nombreuses années, je n'ai vécu que l'impuissance à vivre ma vie».
Sa quête du «non-besoin» le conduit à l'austérité matérielle en même temps qu'il fait montre d'un sordide sens de la propriété;
il ne condamne ni n'approuve les folies des hommes, il s'en tente de s'en abstraire dans un fatalisme stérile; au lieu de
vivre la «plénitude de l'instant», il se consume dans l'évocation du passé. La mer qui fut toujours son refuge, cette mer
où «rien ne laisse de trace», cette mer de la quiétude est aussi «l'autre mer», perfide, gardienne de cet enfer que sont Goli
Olok et Sveti Grgur, îles transformées en camps de concentration sous Tito.
La vie d'Enrico illustre les graves dévoiements de ces intellectuels qui, sous couvert de la philosophie, laissent se dérouler
dans une passivité qui s'apparente à la lâcheté et au mépris pour l'homme, les drames de l'histoire, ici fascisme, nazisme
et les guerres fratricides qui déchirent les zones frontières de l'Istrie, dont Magris nous restitue en quelques pages les
cruautés et la tragique absurdité.
Enrico est pathétique dans son culte du souvenir de Carlo, «l'ami qui devait pour moi remplir tout l'espace et être le monde,
ce que je cherchais». Cette image figée à tout jamais dans une perfection illusoire — «Carlo est le Bouddha de l'Occident» —
le paralyse et l'isole du monde présent. Bien que nourri des enseignements des philosophes grecs, Enrico n'est en rien un
homme dans la cité.
Le Banquet,
n°3,
1993/2.
Domaine histoire -
thème psychologie.
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