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Michel Guénaire, Un monde sans élites

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Le Banquet, n°8, 1996/1.
Domaine politique - thème élites.

Grasset, 1995, 160 pages.

   
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Voilà un livre dont le sujet est important et l'idée maîtresse digne d'intérêt: une société sans élites est une société qui n'avance pas et est «privée d'action». On n'en est que plus furieux que ses thèses soient défendues sans rigueur, de manière purement impulsive et dans un style de khâgneux mal dégrossi qui emprunte plus à la faconde insipide et mièvre d'un Léotard — apparemment le «grand homme» de l'auteur, dont l'article du Monde du 4 mai 1993 contre le Canard est cité presque in extenso avec une parenté de style troublante… — qu'à la tradition de la critique universitaire. L'auteur confesse dans son épilogue digne d'un mauvais pastiche de Rousseau qu'il a «écrit ce livre avec le cœur» (sic, p. 160). Ce n'est pas une excuse pour ses approximations, pour son refus d'examiner l'ensemble des faits, pour ne pas opérer le moindre examen de ce que ses devanciers ont écrit sur le sujet.

Car ce livre est d'une insoutenable légèreté. Quasiment rien n'est dit sur ce qui justifie la critique des élites actuelles — même s'il est justement, mais trop allusivement dit, faute d'exemples un peu nourris, que «les élites ne donnent plus l'exemple» (p. 69) — «pas» au lieu de «plus» aurait d'ailleurs été plus exact. Il est bien rapide aussi de dire que le droit, sous sa forme actuelle, a tué l'action politique et que «la règle de droit est devenue en tout la règle contre l'action» (p. 44). Admettons éventuellement la critique de l'opinion à laquelle se livre Guénaire — il s'agit, en fait, surtout de s'en prendre aux journalistes et aux juges d'instruction —; mais quelle autre instance de jugement des élites imagine-t-il? Ces élites «victimes» n'ont-elles pas attisé le jeu de l'opinion? Ne conviendrait-il pas aussi de constater les limites de fait à la liberté de la presse en France et les obstacles qui subsistent à l'indépendance de la justice? Autrement dit, si les élites sont devenues si apparemment frêles, n'est-ce pas aussi le fait de leur propre inconsistance, de leur caractère tout sauf irréprochable, de leur absence de volonté d'action? Que les élites doivent aussi s'en prendre à elles, qu'elles soient responsables — y compris des maux qu'entraînerait une situation où les élites sont discréditées — n'effleure pas l'esprit de notre publiciste.

On passera aussi sur toutes les facilités larmoyantes et infantilement réactionnaires — «le progrès a détruit toute société entre les hommes» (p. 65), «la chaîne de l'ingratitude l'a emporté sur la chaîne de la bienveillance» (p. 81) — et contrevérités historiques — l'«appartenance à un même monde ou à une même société a aujourd'hui disparu. […] Les mœurs des gens n'apprennent plus du modèle de vie que dictent les élites une relation de société» (p. 66); où diable, concrètement, l'auteur a-t-il vu cela? ni sous l'Ancien Régime, ni au XIXe siècle. Ne mentionnons même pas non plus les propos rapides sur l'État, l'individualisme, l'histoire ou l'éducation qui auraient, pour le moins, nécessité un peu plus de travail… ne serait-ce que pour nous informer sur ce que «pense» vraiment l'auteur. Et tel est le drame de ce livre inutile: général et incantatoire, il ne se soumet — et les élites avec lui — ni à l'épreuve des faits ni au tribunal de la pensée.

Le Banquet, n°8, 1996/1.
Domaine politique - thème élites.


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