Philippe Salvadori, La chasse sous l'Ancien Régime
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Le Banquet,
n°10,
1997/1.
Domaine histoire -
thème Ancien Régime.
Fayard, 1996, 462 pages.
L'histoire est en crise, dit-on. Les historiens, il est vrai, négligent trop souvent d'aller sur leur «terrain», les archives;
certes, la théorie écrase leurs travaux ou, au contraire, a déserté leurs livres, devenus des catalogues économétriques sans
intérêt; enfin et surtout, ils écrivent en général comme des savates et oublient que l'histoire doit nous raconter des histoires.
À ceux qui désespèrent de trouver un bon livre d'histoire, on recommande, on commande même, de lire celui-ci, conçu par un
jeune historien qui devrait aller fort loin s'il continue sur cette voie.
Mais quoi? un livre consacré à la chasse en France pendant la période moderne n'intéresse-t-il pas les seuls amateurs de l'art
cynégétique, ou les spécialistes de l'Ancien Régime? En aucune manière. Tout d'abord, Philippe Salvadori a su trouver le juste
milieu dans le traitement de la chasse proprement dite: sans en faire un simple prétexte, il aborde les aspects techniques
de façon vivante et ne devient jamais prisonnier, ni de son sujet, ni d'un vocabulaire très strict, du «piqueur du premier
vol pour corneille» au «capitaine des levrettes de la Chambre» (les amateurs de la chasse à courre en forêt de Compiègne seront
choqués de voir qu'il appelle les cerfs des «bêtes», alors que l'on dit des «animaux»: pinaillage que cela). L'artisan Salvadori,
installé à son établi d'historien, suivant l'image de Marc Bloch, tout en ayant accompli une colossale recherche dans les
archives de vingt-huit départements — outre les fonds des Archives nationales —, a su polir son travail pour nous donner un
objet fini, un miroir de la société française pré-révolutionnaire dans lequel peuvent se mirer les Français d'aujourd'hui.
Car son bel ouvrage est avant tout politique. Sans jamais étaler les théories historiques et sociologiques, cependant fort
bien maîtrisées — Weber, N. Elias, E. P. Thompson… —, qui sous-tendent son écriture, l'auteur conduit de main de maître, à
partir de la chasse, une réflexion nuancée sur le pouvoir et la mobilité sociale. On retiendra notamment ses explications
des stratégies et tactiques employées par tous ceux qui utilisent la chasse afin d'améliorer leur condition, ou sa fine analyse
de la chasse comme manifestation de la souveraineté, devenue au contraire signe de désintérêt pour la chose publique dans
la seconde moitié du XVIIIe siècle, ou sa peinture des rapports de pouvoir entre justice et braconniers dans les communautés.
C'est, plus encore, une anthropologie historique de l'homme moderne que nous livre P. Salvadori. Sensible à la poésie des
archives, son art de conteur lui permet de remplir l'objectif que Michelet assignait à l'histoire: une résurrection. Grâce
à son fil conducteur, c'est toute une société, du plus humble des vagabonds jusqu'au roi, qui ressuscite sous nos yeux, dans
toute l'épaisseur de sa chair, et même dans toute sa saveur pour ce cannibale qu'est l'historien. L'auteur a pris le risque
de citer l'admonestation de Montaigne aux historiens: «Qu'ils estalent hardiment leur éloquence et leurs discours, qu'ils
jugent à leur poste; mais qu'ils nous laissent aussi de quoy juger apres eux, et qu'ils n'altèrent ny dispensent, par leurs
racourcimens et par leur chois, rien sur le corps de la matière: ains, qu'ils nous la r'envoyent pure et entière en toutes
ses dimensions.»
Chapeau bas: Philippe Salvadori est parvenu à remplir ce contrat et nous offre un livre admirable, à ne pas lire «au débotté».
Le Banquet,
n°10,
1997/1.
Domaine histoire -
thème Ancien Régime.
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