Thierry Leterre, La gauche et la peur libérale
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Le Banquet,
n°15,
2000.
Domaine politique -
thème gauche.
Presses de Sciences Po, 2000, 130 pages.
La gauche — française — a-t-elle oublié son origine libérale? Malgré les privatisations, pourquoi le libéralisme de gauche
est-il encore un oxymore improbable? Faut-il voir un conservatisme invétéré dans les distances prises avec le manifeste Blair-Schröder
et la «troisième voie»? Telle est la thèse — de gauche — que défend Leterre. L'illibéralisme de la gauche officielle serait
le fruit d'un tropisme français à laquelle la droite n'échappe pas. Même la liberté politique, et pas seulement économique,
ne rentrerait que par effraction dans le discours de la gauche. L'intérêt privé est suspect et l'intérêt général — qui couvre
souvent des corporatismes au sein de l'État — le masque d'un refus du pluralisme. On pourrait d'ailleurs ajouter, allant plus
loin que Leterre, qu'il entrave la conception d'un État fédérateur des intérêts privés dans le cadre d'une politique d'intérêt
national, telle que la mettent en œuvre les États libéraux, au premier rang desquels les États-Unis.
Renouer le fil entre la gauche et le libéralisme est pourtant, selon Leterre, une tâche historique. Un héritage oublié doit
être réapproprié, comme le rappelle d'ailleurs aussi Monique Canto-Sperber dans la revue Esprit («Pour le libéralisme libéral», avril 2000), qui annonce une anthologie consacrée à ce thème. Le progressisme est-il vraiment
antinomique de la concurrence, alors que celle-ci, en tant qu'elle remet en cause les places acquises par la naissance et
l'héritage, participe de l'esprit révolutionnaire? Cette révolution copernicienne de la gauche ne saurait être cependant contraire
à la philosophie de l'égalité qui est congénitalement la sienne. Toute la difficulté consiste à tenir les deux bouts. Plus
difficile encore est la conciliation entre un surcroît de libertés et un rôle, moins exclusif mais aussi plus large, de l'État,
qui ne passe plus par les éléments classiques d'intervention. Le spécialiste d'Alain qu'est Leterre est trop globalisant quand
il appelle à un amenuisement de son rôle: nul pays ne peut se dispenser de marier le droit et la puissance, la démocratie
et le pouvoir. Mais il dit l'essentiel: tant qu'elle n'aura pas fait sien le libéralisme, la gauche restera incapable d'énoncer
les valeurs qui fondent ses actes. Ajoutons qu'elle ne sera pas capable de mettre en mouvement une société arc-boutée sur
ses statuts. De fait, la gauche est plus libérale en politique qu'elle ne le dit, mais sans avoir bâti la doctrine qui sous-tend
son action — d'où une schizophrénie persistante. L'intéressant numéro d'avril 2000 de La revue socialiste montre que la mutation est commencée, mais il faudra aller encore plus loin et être capable d'établir sur cette base une
doctrine capable de mobiliser.
Le Banquet,
n°15,
2000.
Domaine politique -
thème gauche.
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