Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18 retrouver la Guerre
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Le Banquet,
n°15,
2000.
Domaine histoire -
thème guerre.
Gallimard, 2000, 272 pages.
Cet ouvrage est de ceux qui comptent et qui renouvellent radicalement notre perception de la Grande Guerre et de son influence
sur les sociétés occidentales. En trois parties fascinantes — la violence, la croisade et le deuil —, les auteurs tracent
les voies par lesquelles cet événement monstrueux a forgé nos représentations bien au-delà des générations marquées par le
conflit. S'est ainsi constituée une «culture de la guerre [qui] n'est pas morte avec l'armistice» (p. 189). Pour défier l'oubli,
il fallait d'abord, avec force détails, montrer la réalité de la guerre, sa violence inouïe, son action sur les corps et les esprits, rappeler aussi ses effets démographiques et ses
traductions concrètes et vécues sur les familles, montrer en somme son caractère de guerre totale, et comprendre par là-même,
rejoignant les théories de George Mosse, comment elle a engendré une «brutalisation» qui contribua à rendre possible le second
conflit mondial. Or, cela a complètement été occulté par l'histoire et la mémoire collective. «Invasions, occupations, exactions,
manifestations de racisme, atrocités, déportations et massacres de civils ont accompagné la radicalisation du combat sur les
champs de bataille: ce qui a lieu en ce domaine entre 1914 et 1918 est au cœur du processus de la guerre au XXe siècle, de
même que les phénomènes concentrationnaires qui leur sont associés. Et pourtant, la mémoire du conflit a pratiquement oblitéré
ces réalités. Une “défaite de la mémoire” s'est produire, issue d'une hypermnésie à l'égard de ceux qui s'étaient vus — selon
les cas — comme les héros ou les victimes des tranchées, et d'une amnésie à l'égard de tous les autres» (pp. 104-105). Et
les auteurs de conclure: «L'oubli prolongé des exactions contre les civils, comme de l'extermination des Arméniens, a offert
par la suite l'impunité à ceux qui voulurent réitérer» (p. 105).
Le propos de l'ouvrage est ainsi exprimé: il s'agit de comprendre par quels mécanismes de refoulement la Première Guerre mondiale,
dans sa nouveauté et sa singularité, n'a pas été regardée en face, voire s'est accompagnée d'un «refus de croire aux atrocités»
(p. 68). Celles-ci ont d'ailleurs été à la fois instrumentalisées par la propagande ennemie et utilisées comme un instrument
de terreur. La question de la propagande est toutefois moins décisive que l'apparition d'une mystique de la guerre, dont la
deuxième partie montre les manifestations, notamment religieuses. L'ouvrage montre bien le développement de la pensée irrationnelle,
et pas seulement chez les soldats les moins éduqués. Elle s'accompagne d'une dévalorisation de l'adversaire, mais surtout
de sa diabolisation, voire de son exclusion du monde des humains civilisés. Tous les signes sont convoqués pour faire de l'ennemi
le mal radical, un être voué congénitalement, voire anthropologiquement et racialement, à être l'adversaire. En même temps,
l'après-guerre, comme le rappellent les auteurs — qui reconnaissent que «la question du désenchantement de la croisade reste
opaque» (p. 195) —, vit surgir chez les vainqueurs, l'exact antonyme de cette démobilisation: la pacifisme, le refus de la
guerre, une sorte de fuite, alors même qu'en Allemagne la démobilisation n'eut jamais lieu.
Cet ouvrage, remarquable d'intelligence et de précision, qui se conclut par une analyse au scalpel de l'incompréhension des
vainqueurs sur ce qui venait de se passer — d'où le traité de Versailles, la méconnaissance de la psychologie de l'Allemagne,
etc. —, ne se veut certainement pas une conclusion. Ouvrage d'historiographie autant que d'histoire, il reconnaît l'immensité
des recherches qui restent à accomplir — notamment sur le deuil (malgré les soixante pages subtiles qui lui sont consacrées
et qui montrent qu'il fut à la fois spécifique, hanté par la perte et la mutilation des corps, caractérisé par une extension
inédite des «communautés de deuil» et inguérissable et éternel), sur l'impact des destructions des biens, sur la transmission
même des expériences de la guerre à travers les générations. Il faut espérer que, progressivement, la Première Guerre mondiale
se révélera mieux à nous, sa mémoire refoulée pouvant être peut-être, comme les auteurs en font l'hypothèse, éclairée après
trois générations. N'est-ce pas d'ailleurs ce modèle de guerre qui a paru resurgir dans les Balkans? N'est-ce pas dans cette
guerre aussi qu'il faut comprendre aussi l'une des mémoires les plus puissantes du fait européen?
Le Banquet,
n°15,
2000.
Domaine histoire -
thème guerre.
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