Denis Guedj, Le mètre du monde
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Le Banquet,
n°18,
2003/1.
Domaine histoire -
thème France.
Seuil, 2000, 336 pages.
Cet ouvrage est l'exploration d'une genèse : celle du système métrique. Aujourd'hui, nous vivons avec et le système métrique
constitue, pour parodier Kant, une condition transcendantale de notre perception du monde. Nous ne pouvons plus littéralement
imaginer autre chose, ce qui nous conduit à ne plus percevoir en quoi non seulement il a modifié notre appréhension du monde et notre
situation dans celui-ci, mais aussi comment il véhicule, sans que nous le sachions, des conceptions philosophiques que nous
considérons comme évidentes et non contestables. Guedj rappelle qu'il n'en fut pas toujours ainsi : en 1788, 2 000 mesures
« ont cours sur l'ensemble du territoire français » (p. 7) et l'expression « deux poids, deux mesures », signe de l'arbitraire
seigneurial et ecclésial, est la marque d'une critique qui apparaît avec forces dans de nombreux cahiers de doléances. L'absence
d'unification gêne certes la science, mais elle est aussi un obstacle à l'objectivité (notamment du prélèvement fiscal) et
une entrave au commerce. Comme l'écrit Guedj, « le pouvoir métrologique des seigneurs est l'un des attributs de la féodalité
les plus insupportables à la population » (p. 10). Mais il y a plus : apparaît aussi une demande considérable d'uniformisation
de l'espace, du territoire, de la loi – une demande d'unité du royaume en somme qui repousse toute frontière et toute différence
à la périphérie, signe de l'unité du peuple.
Dans une passionnante histoire, l'auteur de La Méridienne retrace un avènement : celui de l'égalité. Déclaration des droits de l'homme et abolition de la féodalité, départementalisation,
unification du parler, uniformisation de la mesure, harmonisation de la désignation du temps – la moins durable, car la moins
universelle, la moins rationnelle et la plus nationale, comme le montre l'échec du calendrier révolutionnaire et la dissociation
par Laplace, en 1805, de la réforme des poids des mesures de celle du calendrier ‑ constituent les pièces indissociables d'un
processus d'émancipation où les citoyens voient la poursuite de l'œuvre de Charlemagne engagée mille ans exactement auparavant
et que nul souverain, en France et ailleurs, n'avait réussi à poursuivre malgré de nombreuses tentatives. C'est cette histoire
semée d'embûches et cette œuvre globale de création – il fallut même instituer des mots ‑ que raconte Guedj, dans un style
toujours alerte qui ne sacrifie jamais la précision.
Histoire conceptuelle, histoire politique, histoire sociale et des mentalités, histoire administrative aussi. En effet, des
décisions, il fallut passer à la réalité, ce qui signifiait, concrètement, adresser des mesures dans toutes les provinces
et donc les fabriquer en un temps record avec rigueur et exactitude. L'histoire du mètre est aussi celle d'une organisation
administrative et industrielle. Il fallait également instruire, faire comprendre et accepter, d'où tout un travail pédagogique
et une « action de communication ». Bien sûr, la fin des anciennes mesures, si fortement ancrées dans la pratique et reliées
à des activités humaines (dont Guedj nous donne un florilège – l'hommée, par exemple, était le travail d'un homme en un jour
et la coudée, le pied, le pouce, etc. correspondaient à des réalités visibles, quoique non absolument homogènes), et l'institution
difficile du calcul décimal ne passèrent pas toujours très aisément. Il fallut attendre aussi près de cent ans pour que le
mètre fasse l'objet d'une définition internationale (conférence de Berlin de 1867) et près de deux cents pour que les Britanniques
adoptent le mètre et le kilogramme (qui ne sont toujours pas rentrés dans les mœurs outre-Manche).
Le Banquet,
n°18,
2003/1.
Domaine histoire -
thème France.
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