Deux livres de Jean Daniel
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Le Banquet,
n°19,
2004/1.
Domaine politique -
thème judaïsme.
Jean Daniel, La prison juive, Odile Jacob, 2003, 262 pages et La Guerre et la paix, Israël-Palestine (Chroniques 1956-2003), Odile Jacob, 2003, 510 pages
Le directeur-fondateur du Nouvel Observateur, on le sait, entretient depuis toujours des relations spéciales avec Israël et le judaïsme. Ses amitiés arabes et tiers-mondistes
semblaient avoir enfoui son inquiétude. Voilà qu'au soir de sa vie elle resurgit (cf. Dieu est-il fanatique ?, Arléa, 1996). Abordant cette fois-ci, dans le premier ouvrage, le sujet d'un point de vue plus théologique que politique
ou même historique, il se demande ‑ fruit d'une brutale prise de conscience qui lui est apparue à Jérusalem en 2000 ‑ si « les
juifs pourraient s'être imposés un destin carcéral et s'ils auraient proposé l'impossible grandeur à l'humanité ». « À la
fin des fins, ils en arrivaient à voir dans cet enfermement du peuple élu la servitude et la grandeur de la condition juive ».
Or, pour la première fois, depuis deux mille ans, poursuit-il, les Israéliens sont maîtres de leur destin national. Ils sont
dans le faire et non seulement dans l'être. « À partir du moment où il n'y a plus d'an prochain, puisque c'est aujourd'hui
Jérusalem, la vertu d'espérance passe au second plan par rapport aux vertus traditionnelles ». Les juifs sont dans la construction,
dans la guerre.
Et c'est là qu'on retrouve le cruel caprice d'un Dieu qui octroie à son peuple une terre dont la défense implique sans doute
une fidélité à l'Alliance, mais une trahison de l'Élection et des Dix commandements. On le voit : l'enjeu israélo-palestinien
n'est plus seulement territorial, il est devenu religieux – déjà depuis plus d'une décennie. Même si la thèse de Jean Daniel
est et sera controversée, elle ouvre, au-delà des cercles judaïques et du contexte de l'antisémitisme montant (cf. Alain Finkielkraut,
Au nom de l'Autre. Réflexions sur l'antisémitisme qui vient, Gallimard, 2003), un débat sur l'impasse israélo-palestinienne (construction du mur, capotage de la feuille de route du
4 juin 2003, etc.). Aussi, comment ne pas suivre Jean Daniel au moins sur ce point ? « Et lorsque j'apprends que des fanatiques
palestiniens tirent sur des juifs en prière et qu'un Israélien illuminé abat des Palestiniens devant le tombeau d'Abraham,
alors je me dis que la prison juive est devenue celle de tous ».
Le second ouvrage est lui entièrement politique. De son premier voyage en Israël, effectué en 1956 au cours duquel il rencontra
David Ben Gourion qui « relève à la fois du chef d'orchestre et de l'un des sept nains de Blanche-neige », jusqu'à l'article
de juin 2003 après l'adoption de la « feuille de route », cette suite de chroniques et d'articles permet de mesurer la marche
du temps. On assiste ainsi à la judaïsation progressive de l'affirmation israélienne et l'arabisation déclinante de la cause
palestinienne. « Au départ, ce sont des Juifs et des Arabes qui s'affrontent ; ensuite, des Israéliens et des Palestiniens ;
bientôt deux nationalismes portés à l'incandescence par le souffle messianique et l'exaltation islamiste ; on voit enfin,
et maintenant surtout, un judéo-américanisme et un islamisme radical tentés par le fameux choc des civilisations ». Jean Daniel
n'a jamais dévié de ses positions. Ce qu'il souhaitait en 1970, reste tout aussi valable : « Ce que je demande est très simple,
je souhaite de toutes mes forces convaincre les Israéliens que les Palestiniens ont le droit de réclamer pour eux ce qu'Israël
obtenu pour lui ». Ces articles s'espacent cependant ; de 1956 on saute à la Guerre des Six jours et au jugement du général
de Gaulle (« peuple fier de lui et dominateur »), on s'arrête sur l'émergence des Palestiniens en 1969, pour ne revenir que
lors de la guerre d'octobre 1973. Après 1974, les articles se densifient, portent sur la politique française vis-à-vis du
Proche-Orient, Sadate, la guerre du Liban, Mitterrand, Arafat, la guerre du Golfe (1991), Madrid, l'assassinat de Rabin, Chirac,
Peres et les Syriens, Barak, avant d'arriver à Jérusalem, la guerre de trois mille ans. Une pensée fidèle à elle-même sincèrement
déchirée par ce drame fratricide, se déploie devant nous, sans retenue, avec pudeur et délicatesse.
Le Banquet,
n°19,
2004/1.
Domaine politique -
thème judaïsme.
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