Nicole Bacharan, Faut-il avoir peur de l'Amérique ?
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Le Banquet,
n°23,
2006/1.
Domaine politique -
thème Etats-Unis.
Seuil, 2005, 217 pages
Politologue et spécialiste des États-Unis qu'elle décrypte lors de chaque grand événement sur les plateaux de télévision,
N. Bacharan a choisi à travers ce livre de se confronter aux poncifs que véhicule le sentiment antiaméricain particulièrement
virulent en France et en Europe depuis l'intervention en Afghanistan et plus encore la guerre en Irak. Cette interrogation
se nourrit à l'aune d'une expérience biculturelle puisque l'auteur ne cache rien des liens personnels qui l'unissent aux États-Unis,
ni de son engagement propre. N. Bacharan revisite pourtant les mythes américains sans complaisance. Elle n'élude aucun des
grands problèmes que connaissent aujourd'hui à l'instar des autres démocraties les institutions américaines (corruption, absence
de participation, communautarisme..). Mais pour comprendre l'Amérique actuelle comme celle d'il y a un siècle, il faut cette
connaissance du terrain qui permette de lire le pragmatisme derrière la réaffirmation des grands principes mais qui fasse
en même temps crédit de ces déclarations d'intention qui rattachent aux idéaux des Pères fondateurs les évolutions de la société
américaine actuelle. On perçoit à la lire ce qui fait le paradoxe de ce pays : la capacité d'adaptation et le risque de dérapage
qui lui est lié – tout n'est pas parfait dans la démocratie américaine ‑ mais aussi la fidélité à son origine. À lire N. Bacharan,
on comprend la justesse des analyses de Tocqueville qui faisait de la démocratie américaine une expérience politique propre.
C'est ce sentiment que prolonge N. Bacharan et qu'elle illustre en rapportant le rêve américain à l'interprétation modeste
et pragmatique qu'en faisaient les Pères fondateurs. La démocratie américaine est en débat permanent et pour en comprendre
les enjeux, il faut se souvenir, nous dit N. Bacharan, que les institutions ont été dessinées par des esprits sceptiques qui
ont vu dans les conflits une garantie de leur bon fonctionnement. L'Amérique non pas « démocratie achevée mais démocratie
en marche » (p. 72) souffre en réalité du manque de pragmatisme chez ceux qui la jugent.
N. Bacharan aborde la réalité américaine sans prévention mais sans illusion. Ainsi le chapitre consacré à la justice est-il
le plus dur du livre. Il met en avant l'existence des zones de non-droit que sont les prisons américaines, la brutalité des
rapports avec la police, la violence qui entoure l'existence de certaines catégories de populations. En revanche, les garde-fous
placés par les Pères fondateurs fonctionnent aujourd'hui comme au premier jour, au premier rang desquels l'attachement obsessionnel
des citoyens américains au projet qu'ils formulèrent et à leurs maximes. De même doit-on comprendre les pratiques spirituelles
des Américains et leur rapport à la religion en les rattachant à ce qui fut l'état d'esprit des pèlerins du Mayflower attachés avant tout au principe de la liberté de la religion, très différent d'une laïcité à la française, liberté d'être
puritains. Ainsi la passion première du pays, la liberté, assure-t-elle des alliances parfois étranges aux yeux des Européens,
comme celle qui réunit les partisans de la modernité rationaliste, dans la ligne d'un déisme à la Thomas Paine, et les héritiers
des protestants évangélistes. Autre étape historique fondamentale pour comprendre l'Amérique qui choque tant les occidentaux,
celle du Sud et des États aujourd'hui fondamentalistes, la guerre de Sécession qui explique non seulement la coupure Nord/Sud
mais bien des oppositions politiques actuelles comme l'avait prédit Lyndon Johnson dès 1964. Mais là encore il ne faut mettre
l'affirmative action et les décomptes des différentes communautés que sur le compte du pragmatisme et d'un réalisme qui font défaut à l'idéal
républicain français. Le danger que représente à nos yeux le multiculturalisme se révèle à la fois illusoire et déjà dépassé.
Le dernier chapitre tente un décryptage de la politique extérieure américaine, en inscrivant le programme de G. Bush dans
la continuité historique, tout au moins sur le fond. Seule différence : l'ancrage religieux de sa doctrine qui fait de lui
à la fois un partisan du vieil isolationnisme américain et un apôtre des idéaux wilsoniens. En montrant la distance qui sépare
la véritable Amérique, celle qui s'est construite depuis 1776, à la fois de l'image qu'en ont les Européens et de celle qu'en
produit le monde politique américain, N. Bacharan trace le portrait d'une société dont les paradoxes font partie de l'histoire.
Le Banquet,
n°23,
2006/1.
Domaine politique -
thème Etats-Unis.
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