Étienne Schlumberger, avec Alain Schlumberger, L'honneur et les rebelles de la Marine française 1940-1944
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Le Banquet,
n°23,
2006/1.
Domaine histoire -
thème militaire.
Maisonneuve et Larose, 2004, 265 pages
Étienne Schlumberger fait partie des quelques marins qui ont choisi de rallier la France libre dès juin 1940. Condamné à mort
pour désertion par un tribunal militaire de Toulon, siégeant quelques jours après le sabordage de la flotte en 1942, il a
été nommé compagnon de la Libération en 1945. Cette expérience n'a inspiré à l'homme ni ressentiment, ni aigreur, ni soif
de vengeance, ni orgueil, juste une ardente volonté de comprendre et de faire comprendre. Comprendre les raisons de son engagement
et, surtout, celles du refus, obstiné, de nombreux marins de lutter aux côtés des Alliés, pour la défense de la patrie et
de la démocratie, alors inséparables. Soucieux d'objectivité, conscient des règles de la méthode historique, il s'efforce
de donner la parole au camp adverse, dont les thèses, largement exposées par l'amiral Auphan, lui semblent relayées aujourd'hui
par des historiens comme Philippe Masson. Au passage, il démonte et dénonce la symétrie, savamment manipulée par les anciens
collaborateurs, entre les persécutions dont gaullistes, communistes et juifs ont été victimes sous Vichy, et les poursuites
qu'ils ont subies pendant l'Épuration.
Étienne Schlumberger se livre à une analyse passionnante — et accablante — de « l'honneur » tel qu'il était perçu par les
officiers formés à l'École navale, montrant qu'il s'est réduit à une exaltation d'un « État-Marine », considéré comme le modèle
sur lequel la France devait s'appuyer pour se réformer. Un modèle ne correspondant ni aux aspirations, ni même au intérêts
de la patrie France, constamment invoqués pour justifier le refus de la France libre.
Le livre d'Étienne Schlumberger n'a rien d'un règlement de comptes. Il est trop tard pour ce genre d'opération, qui ne touche
plus grand monde. Mais son travail devient passionnant quand l'auteur se livre à une analyse de l'état d'esprit d'un corps
fermé sur lui-même, orgueilleux, ignorant des nouveaux rapports de force internationaux, prisonnier d'une conception de l'histoire
vue comme éternelle répétition des mêmes conflits, alors même qu'il se prétend fonder son attitude sur le réalisme ! L'auteur,
ingénieur du Génie maritime, donc étranger au monde de l'École navale, étudie le parcours d'un autre marin résistant, Honoré
d'Estienne d'Orves, venu de Polytechnique, et les raisons pour lesquelles son « patron », l'amiral Godfroy, parle dans son
cas de circonstances atténuantes (D'Estienne d'Orves n'a pas eu la chance d'être formé à la dure école de la « vraie Marine » !).
Étienne Schlumberger apporte aussi d'intéressants témoignages sur le fossé qui s'est creusé entre officiers vichystes, légalistes
(pro-nazis dans le pire des cas, tel l'amiral de Laborde, commandant la base de Toulon en 1942) et leurs marins, exaspérés
de leur passivité, perméables à la « propagande anglo-gaulliste ». Enfin, son récit, détaillé, modeste, sobre, de ses campagnes
pour les Forces navales françaises libres, à bord du sous-marin Junon incite à une réflexion sur l'héroïsme, qui peut concerner, au-delà des militaires et des passionnés d'histoire maritime,
bien des responsables civils. Un seul regret, qui ne s'adresse d'ailleurs pas aux auteurs de ce beau livre : que son éditeur
n'ait pas jugé bon, pour des raisons que nous ignorons, d'accomplir le travail… d'un éditeur.
Le Banquet,
n°23,
2006/1.
Domaine histoire -
thème militaire.
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