André Lebeau, L'engrenage de la technique. Essai sur la menace planétaire
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Le Banquet,
n°23,
2006/1.
Domaine politique -
thème sciences.
Gallimard, 2005, 266 pages
Géophysicien de formation, professeur honoraire au Conservatoire national des Arts et métiers, André Lebeau qui a travaillé
au CNES, à l'Agence spatiale européenne et à Météo France, s'attaque à son tour au vaste sujet de l'accélération des conséquences
de la technique. Il y a quarante ans, son sujet se serait intitulé banalement les conséquences du progrès technique, sujet
d'ailleurs proposé régulièrement tant aux bacheliers qu'aux candidats à l'ENA. Aujourd'hui, 33 ans après la fameuse étude
commanditée par le Club de Rome, parue en 1972 sous le titre français Halte à la croissance, alors que le titre originel était Limits to growth, à laquelle il consacre quelques pages en fin d'ouvrage, il est difficile d'ajouter le mot de progrès au vocable technique.
« La transformation que connaît le système technique est le phénomène le plus gigantesque et le plus menaçant (nous soulignons)
de tous ceux auxquels l'humanité ait jamais été confrontée depuis ses origines ». Soit. On s'attend après une telle entrée
en matière à une démonstration théorique, argumentée, chiffrée des apories engendrées par la technique. Pollutions chimiques,
Seveso, bactériologiques, contaminations alimentaires, vache folle, changement climatique, OGM, manipulations génétiques,
clonage, à la mode de la rentrée littéraire, et leurs effets sur la santé, les pandémies, les peurs (Sras, grippe aviaire)…
André Lebeau aborde cette série de sujets plus qu'il ne les traite, en fin d'ouvrage, plus à titre d'illustration que de base
de son raisonnement ou de sa démonstration. On eût aimé également qu'en nous ouvrant ce qu'il appelle dans son dernier chapitre
« les portes de la nuit » ses développements portassent sur les conséquences mentales, psychologiques, sociales, politiques
de cette terreur technologique, de ces menaces qu'il s'est attaché à démonter. Non, point de pensée nouvelle sur tous ces
points cependant critiques. André Lebeau se borne à citer Heisenberg selon lequel la technique est devenue « un processus
biologique qui par sa nature même se trouve soustrait au contrôle de l'homme ». Il mentionne Jean-Jacques Salomon (« Survivre
à la science »), reprend des propos vieux d'un demi-siècle de John von Neumann, qui incite l'homme à faire preuve de patience,
de souplesse et d'intelligence (qui oserait le nier ?), puis conclut en revenant au rapport Mead-Forester Les limites de la croissance alors que leur modèle ne fournissait pas de prévision en matière de réaction des sociétés devant le phénomène de raréfaction
ou d'épuisement des ressources naturelles. Avons-nous si peu progressé en un tiers de siècle ? Nous voilà bien aux portes
de la nuit. Le principe de précaution nous sauverait-il des ces dilemmes ? Voilà pourquoi l'ouvrage d'André Lebeau au titre
évocateur laissera plus d'un lecteur perplexe. Etait-ce le but non avoué de l'auteur ? Car celui-ci s'attache principalement
à réfléchir sur le phénomène de la technique. Il le définit longuement : qu'est-ce qui différencie le geste technique du geste
naturel ? Il se penche sur ce qu'est réellement la technique : création de formes, action sur son environnement. La technique
est une aventure collective, poursuit-il, elle fournit de l'information, se structure en systèmes. Trois ou quatre pages pour
chacun de ces thèmes suffisent-ils à étancher notre soif d'en savoir plus ? Tout le livre se développe ainsi, il décrit, amasse
des informations. C'est vrai que la technique transmet de l'information et la stocke. C'est vrai que la technique utilise
et stocke de l'énergie. André Lebeau promène son lecteur sur tous ces chemins. Il aborde bien sûr les rapports entre science
et technique et décrypte les lignes de force d'évolution contemporaine. Encore une fois, tout ceci est clair, bien articulé,
mais général, trop global. Aussi le livre est-il plus une histoire du développement de la technique au travers des âges, accompagné
d'une réflexion sur ses répercussions sur l'homme et la société, qu'une discussion serrée de ces menaces et aspects destructeurs.
Il aurait peut-être fallu commencer là où il conclut aux pages 258 et 259 et tenter de cerner ces « réactions de grande ampleur
qui […] seront suscitées par la montée des problèmes engendrés par l'épuisement des ressources et l'altération de l'environnement ».
Mais André Lebeau reste modeste : « Prévoir la façon dont l'espèce humaine réagira aux tensions qui vont se multiplier et
s'accumuler au cours de ce siècle est une tâche qui défie l'intelligence ». N'est-ce pas pourtant celle qu'on exige des politiques ?
Le Banquet,
n°23,
2006/1.
Domaine politique -
thème sciences.
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