Alvin et Heidi Toffler, La richesse révolutionnaire
|
|
 |
Le Banquet,
n°25,
2008/1.
Domaine politique -
thème science.
Plon, 2007, 574 pages
Depuis la publication en français en 1974 de leur premier livre Le choc du futur, le couple Toffler a ravi la première place au futurologue Hermann Kahn dans le panthéon de la futurologie américaine, sinon
mondiale. Cette activité scientifique ou cet art, combinaison des deux, jadis prospère en France, notamment avec Gaston Berger
ou Bertrand de Jouvenel avec leurs Futuribles, serait-elle devenue un quasi-monopole américain ? Ne fait-elle que refléter la domination économique américaine dans les
secteurs des nouvelles technologies ? N'est-elle pas due aussi aux énormes moyens de recherche des universités, laboratoires
ou multiples think tanks d'outre-Atlantique ? Certainement, mais aussi à cette capacité des publicistes américains à créer des expressions nouvelles,
reflétant les aspirations d'une époque, sa Weltanschauung. Autres temps, les acronymes ou formules américaines sont plus flexibles, souples, mobiles, ramassées, ce qui leur permet
d'être aisément traduisibles et d'être adoptées par la planète entière. Elle relève aussi du monde de la technique, des affaires,
de l'avenir plutôt que du politique, comme le « tiers-monde » inventé en 1952 par Alfred Sauvy, autre grand futurologue français.
Voici donc qu'après Le choc du futur, La Troisième vague, Les Nouveaux pouvoirs apparaît La Richesse révolutionnaire. Merveilleux oxymoron ! Alors qu'on associe généralement, dans notre vieille Europe, la révolution à la destruction des richesses, ou au moins
à leur distribution, chez les Toffler celle-ci est créatrice, porteuse d'avenir ; elle déborde, envahit, dynamise. On l'aura
deviné : cette richesse révolutionnaire repose sur le savoir. L'économie de demain, par exemple, offrira d'importantes opportunités
commerciales dans des domaines comme l'hyper agriculture, la non-discrimination, les soins médicaux personnalisés, les nanomédicaments,
les nouvelles sources d'énergie, les systèmes de paiement de diffusion en ligne, les transports intelligents, le marché de
la mémoire flash, les méthodes d'éducation différentes, les armes non létales, la fabrication sur ordinateur, l'argent programmable,
la gestion du risque, les détecteurs d'intrusion de la vie privée, en fait, les détecteurs de toutes sortes, plus une incroyable
quantité de biens, de services et d'expériences. Tout ceci sera rendu possible par l'éclatement des frontières entre disciplines,
secteurs, vie privée et vie publique, travail et loisir, temps et espace. L'intelligence humaine sera de plus en plus intégrée,
les possibilités convergentes ; chacun deviendra un gestionnaire du désir ; les vagues de richesse se multiplieront.
Pour cela, il conviendra de modifier notre rapport au temps et d'étendre notre espace. Le monde n'est plus centré sur l'Atlantique.
Chacun d'entre nous stocke dans son cerveau une quantité phénoménale d'informations, dont une bonne partie se perd, se disperse,
ou n'est pas utilisée. Une partie est pourtant stockée chaque année sur les multiples supports. Un chercheur de Berkeley a
calculé que cette quantité annuelle équivalait à un demi million de bibliothèques de la taille de celle du Congrès ! Ce qui
équivaut à la totalité des mots prononcés par les hommes depuis l'aube des temps. En partant des six milliards et demi de
cerveaux et en prenant en compte la vitesse de l'acquisition et de la disparition des connaissances, la totalité de celles-ci
stockées dans nos cerveaux équivaut à 1 200 peta-octets, un peta-octet étant égal à 1 125 milliards d'octets ! La possibilité
de stockage de ces informations devient quasiment infinie. En 70 ans de vie, on accumule 6 giga-octects ; il est possible
aujourd'hui d'acheter un disque de 400 giga-octets pour son portable. On peut contester ces chiffres et surtout leur exploitation.
Il n'en demeure pas moins que personne ne peut mesurer la totalité des connaissances disponibles, connues et exploitables.
Nous vivons, résument A. et H. Toffler, le bouleversement le plus profond du système mondial du savoir depuis que notre espèce
a commencé à penser. Ils en explorent les potentiels, esquissent maintes pistes, mais ne précisent pas les moyens réels de
stocker et de hiérarchiser ces informations. La nouveauté cependant tient à ce que, contrairement au pétrole qui s'épuise
au fur et à mesure qu'on l'utilise, la connaissance, elle, augmente sans cesse. Nos auteurs esquissent donc les contours de
cette économie du futur en forgeant des concepts nouveaux : prosommateurs (producteurs devenant leur propre consommateurs)
ou la producivité (contribution des prosommateurs à la productivité). Ils se livrent à une investigation des gagnants et des
perdants de cette nouvelle économie du savoir. Pauvre Europe où l'information ne circule qu'à la vitesse de l'escargot alors
qu'elle se propulse ailleurs à 200 km à l'heure. De quoi sera fait l'avenir ? Dans un avenir prévisible, en mêlant neurosciences,
cybernétique et manipulation des moyens d'expression, nous créerons des expériences virtuelles, sensorielles et sensuelles,
entre autres, bien plus réalistes. Nous simulerons des événements futurs, personnels ou non, dans le monde numérique, avant
d'y participer « en direct ». Et nous aurons des interactions, virtuelles ou physiques, avec des gens partout sur la planète.
Les criminels s'en donneront certes à cœur joie, mais les saints aussi ! Enfin, nous approchons du moment où même des termes
comme vivant, mort, humain et non-humain seront peut-être redéfinis à la lumière des nouveaux potentiels ouverts à notre espèce,
sur la terre et dans des colonies spatiales. Certes, personne ne promet l'utopie. La révolution actuelle ne mettra fin ni
à la guerre, ni au terrorisme, ni à la maladie. Et elle ne garantit pas non plus un équilibre écologique parfait. Voilà qui
sauve l'humain et conserve un espace à la politique et à l'imprévu comme à la volonté.
Le Banquet,
n°25,
2008/1.
Domaine politique -
thème science.
|