Revue Le Banquet
retour page d'accueil
    
Présentation    Comité de rédaction    Commander / s'abonner    Soumettre un article    Contact    Aide
  Sommaires
Articles
Critiques
Auteurs
 
actualités
économie
ethnologie
histoire
international
littérature
philosophie
politique
religion
social

 
 
 

 

 

Pour un traitement plus digne des étrangers

  Consulter ce document
au format pdf

Le Banquet, n°26, 2009/1.
Domaine politique - thème immigration.
Par Jean-Kely Paulhan

À propos d'Alexis Spire, Accueillir ou reconduire. Enquête sur les guichets de l'immigration, Raisons d'agir, 2008, 124 pages.

   
Acheter ce livre
avec amazon.fr

On ne peut ouvrir les portes pour accueillir tout le monde,mais on peut au moins traiter les personnes avec dignité.Mireille Moreau, bénévole à la CimadeL. Van Eeckhout, « La bouée des migrants », 'Le Monde', 18 novembre 2008, p. 19.

Chaque année, l'administration française délivre plus de 2 millions de visas (de tourisme, surtout), plus de 660 000 titres de séjour dans les préfectures, et 20 000 autorisations de travail dans les directions départementales de l'emploi et de la main-d'œuvreLe flux légal d'immigration concerne de 180 000 à 200 000 personnes par an et comprend principalement des personnes bénéficiant du regroupement familial (environ 100 000 par an), des demandeurs d'asile (environ 35 000 par an) et des étudiants (environ 49 500 par an) ainsi que des étrangers dont la situation a été régularisée (31 700 en 2007). L'immigration de travail porte sur environ 13 000 personnes par an, soit 5 % du flux. N. Guimezanes, « Pour une politique des migrations transparente, simple et solidaire. A propos du rapport de la commission Mazeaud du 11 juillet 2008 », La Semaine juridique, édition générale, n° 31-35, 30 juillet 2008, pp. 3-4. E. Cazin, responsable géographique pour l'Europe à l'agence CampusFrance remarque : Le nombre de visas étudiants délivrés en 2006 était de 60 500. Il est remonté en 2008 de 5% d'après le sous-directeur des visas au ministère de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Développement solidaire. Le chiffre indiqué plus haut serait donc sous-évalué et il ne prend pas en compte les étudiants sans visas, c'est-à-dire essentiellement les ressortissants de l'Union européenne. Il peut sans inconvénient être augmenté de 20% pour aboutir au total approximatif des étudiants étrangers venant en France.. L'auteur, qui s'est fait embaucher un temps comme « guichetier vacataire » dans un service préfectoral, a mené plusieurs enquêtes sur les agents chargés de recevoir les étrangers, entre 2003 et 2007 ; son étude n'est pas rassurante, malgré les nuances qu'elle s'impose et son souci d'éviter les généralisations excessives.

Sur « l'immigration choisie » le débat est devenu tellement faussé par les arrière-pensées politiques que le rédacteur de ce compte rendu estime utile de s'expliquer en quelques mots. S'estimant plutôt conservateur, méfiant à l'égard des discours généreux qui n'engagent pas les orateurs, il juge nécessaire que l'État contrôle ses frontières, fasse respecter les lois sur l'immigration, votées par la représentation nationale ; il ne voit en l'étranger, qu'il n'idéalise pas, ni un être « bon » ni une victime « par essence » ; en même temps, plusieurs raisons l'incitent à trouver cette question de l'accueil des étrangers très importante : beaucoup d'entre eux vont devenir nos « compagnons » ou nos « copains », puis nos concitoyens, et l'on sait quelle influence une entrée ratée peut exercer sur le fameux « vouloir vivre ensemble » ; l'insécurité juridique provoquée par une législation floue, en permanente évolution, lui paraît aller contre les principes d'un État de droit, si fièrement proclamé par nos dirigeants ; ce n'est pas sous prétexte que la contribution des étrangers à l'histoire française est parfois exploitée par des propagandistes zélés qu'elle doit être oubliée ; enfin, le recenseur d'Accueillir ou reconduire… a plusieurs fois accompagné, à titre professionnel ou amical, des étrangers dans les bureaux chargés de les « recevoir » : il a ressenti péniblement l'expérience. L'amélioration de l'accueil dans les administrations, réelle depuis deux ou trois décennies, n'est pas une priorité de ces services, qui s'adressent, il est vrai, à un public qui ne vote pas, et se trouve souvent sans recours contre les décisions qu'on lui applique. X., stagiaire de l'ENA séjournant à Z., le confirme : « À la préfecture de Z, le service des étrangers est cantonné dans une salle à part et les indicateurs de rapidité des guichets ne le prennent pas en compte. »

Les services en contact direct avec les étrangers demandeurs de visas ou de titres de séjour, sont les moins attrayants et donc les moins demandés par les personnels administratifs : les employés y sont en moyenne peu qualifiés et vivent cette affectation comme un échec personnel, compensé par une relative sécurité pour les fonctionnaires titulaires (les vacataires à statut précaire, de plus en plus nombreux, constituant cependant un quart des effectifs) ; les plus conformistes, les plus attentifs au discours de la hiérarchie, qui transmet les préoccupations du pouvoir, y trouvent aussi des possibilités de promotion qu'ils n'auraient pas dans des services mieux considérés, même si leur salaire demeure inférieur au niveau de responsabilité qui leur est conféré.

La hiérarchie exerce sur ce personnel une pression efficace au nom d'un devoir d'efficacité, la performance exigée supposant qu'il ne perde pas de temps à l'examen de cas individuels parfois complexes, qu'il limite au maximum l'écoute des « assujettis », soupçonnés d'être des fraudeurs.

Alors que dans une administration normale, les « clients » peuvent se faire entendre et « réclamer », ici, la pression du nombre de demandeurs, les conditions de travail difficiles, sont compensées par un sentiment de supériorité sur ces derniers.

Bien entendu, le capital social et relationnel de certains étrangers un peu moins « étrangers » ( !) leur donne accès à toutes sortes de dérogations dans les consulats, qui disposent de sortes de « bureaux des relations publiques », accordant les visas dont les demandeurs sont recommandés. N'évoquons pas ici les cas de corruption d'agents en relation avec la demande de visas, signalés comme monnaie courante par le rapport Gouteyron (27 juin 2007).

A. Spire insiste sur le pouvoir discrétionnaire des agents subalternes et de l'encadrement intermédiaire, montrant que le décalage traditionnel entre les instructions des circulaires et les pratiques s'accroît. Les hauts fonctionnaires qui écrivent (les circulaires) se trouvent contraints (dans un climat d'intense politisation) de procéder par euphémisation et laissent aux agents intermédiaires le soin d'appliquer ce qu'ils n'ont pas pu expliciter. Deux préfectures de départements différents n'interprètent donc pas de la même façon les textes qu'elles ont reçus. Mais la tendance à restreindre les droits des étrangers est, elle, générale : Le nombre d'étrangers accédant pour la première fois à une carte de dix ans est passé de 39 697 en 2003 à 24 133 en 2006 (d'après le Rapport du comité interministériel de contrôle de l'immigration, décembre 2007), soit une baisse de 60%. Ce primat du provisoire est un moyen de rappeler à l'étranger qu'il n'est pas un sujet de droit et de mettre à l'épreuve sa volonté de se maintenir sur le territoire Le professeur Guimezanes, étudiant le développement du contentieux relatif aux étrangers, signale que 'le nombre d'interpellations d'étrangers en situation irrégulière est passé de 27 300 en 1999 à 67 130 en 2006 et le no''m''bre de placements en centre de rétention de 28 155 en 2003 à 32 817 en 2006.' « Contestation des conditions de fonctionnement de la juridiction appelée à statuer sur la prolongation de la rétention administrative », 'La Semaine juridique', édition générale, n° 41, 8 octobre 2008, pp. 30-34.. Dans le cadre de ce compte rendu, nous n'évoquerons pas les obstacles opposés aux artistes africains qui se rendent en FranceRappelant que le festival de Seine-Saint-Denis Africolor n'avait connu depuis 1989 qu'une seule défection, P. Labesse explique que sa dernière édition a failli être privée de musiciens algériens : le consulat de France à Alger avait commencé par leur fixer un rendez-vous, alors qu'ils vivent à 1 500 kilomètres au sud, sans tenir compte des horaires et des jours de vol ; quant à deux groupes congolais, ils n'ont pas pu obtenir de visas 'en raison d'une pénurie de passeports vierges à Kinshasa'. « Musiciens sans visa, billets remboursés », 'Le Monde', 23-24 novembre 2008, p. 19..

L'auteur se garde de peindre des guichetiers qui seraient tous xénophobes, même si les récits d'humiliation jalonnent l'histoire de l'administration de l'immigration. Il distingue, à côté des entrepreneurs de morale, qui adhèrent et font adhérer au discours dominant du pouvoir, les pragmatiques, indifférents aux conséquences humaines de leurs décisions et refusant d'admettre la singularité de leur travail, les réfractaires, très minoritaires, souvent plus instruits et diplômés, qui, la plupart du temps, partent pour d'autres services. Le personnel d'origine étrangère ou venu d'outre-mer, surreprésenté aux guichets d'accueil des étrangers, ne constitue pas les gros bataillons des réfractaires : ils n'éprouvent pas plus d'empathie à l'égard des demandeurs car le passé migratoire de leurs parents peut très bien les conduire à se construire en opposition aux étrangers d'immigration plus récente. De même, certains fonctionnaires noirs ou métis endossent des postures particulièrement répressives pour s'assurer une place à part entière parmi les entrepreneurs de morale.

Que signifie cette expression ? Fidèle à la théorie voulant que les classes dominées se fassent les gardiennes les plus rigoureuses de l'ordre établi, parce qu'il a au moins le mérite de leur garantir leur place au sein d'une organisation disposant de repères fixes, l'auteur explique que ces petits fonctionnaires, déstabilisés, mal considérés, inquiets quant à leur avenir et à celui de leurs enfants (ne vivant pas non plus dans les meilleurs quartiers avons-nous envie d'ajouter), ont la conviction de se trouver en première ligne d'un juste combat : En protégeant l'État contre les demandes formulées par des étrangers […], les agents de l'immigration sont convaincus de se protéger eux-mêmes, de défendre le modèle social français.

Accueillir ou reconduire…, on s'en doute, ne convaincra pas de revenir sur leurs positions ceux qui jugent nécessaire et possible de maîtriser l'immigration. Tel n'est d'ailleurs pas son propos. Mais A. Spire a réussi une étude passionnante sur ces agents auxquels « nous » déléguons de graves responsabilités et qui représentent la France. Pour notre honte parfois.

Les ministres chargés d'une politique votée par un Parlement à la demande d'un gouvernement élu, dont nul ne conteste la légitimité démocratique, ou leurs proches, se sont-ils jamais trouvés dans la situation de ces étrangers traités par les consulats ou les préfectures ? Est-il impertinent ou d'une naïveté extrême de poser la question, de rêver d'un État qui, sans renoncer à l'exercice de ses droits de contrôler, de protéger, de disposer du monopole de la violence, saurait se rappeler qu'il a aussi des devoirs ? Le respect de l'autre, surtout quand il est en situation d'infériorité, ne devait-il pas être au cœur de la mission, qui restera très difficile, des services associés à l'entrée ou au refus d'entrée des étrangers en France ? Des services dont le récent rapport Mazeaud recommande, une fois de plus, de renforcer la formation et les effectifs […] dans les préfectures N. Guimezanes, art. cit., p. 4.

Le Banquet, n°26, 2009/1.
Domaine politique - thème immigration.


370