Éloge d’une Europe polychrome

Éloge d’une Europe polychrome

Philippe Latorre

A propos de Elie Faure, Découverte de l’archipel, Seuil, 1995, 393 pages

Elie Faure n’est pas un spécialiste de l’Europe. Il n’est pas davantage expert en politique. Lorsqu’il publie en 1932 Découverte de l’archipel, il est médecin et l’auteur d’une célèbre Histoire de l’art dont le premier volume est paru en 1909. Pourtant la découverte de l’archipel, c’est-à-dire de l’Europe, qu’il nous propose est précieuse. E. Faure nous donne une représentation de l’Europe qui n’est pas celle de nos spécialistes d’aujourd’hui, journalistes, hommes politiques ou technocrates. Le Docteur E. Faure sonde l’âme des différentes îles de l’archipel c’est-à-dire des nations européennes avec un amour authentique et un regard d’amateur d’art, bien loin des réalités géopolitiques et des enjeux actuels de la construction européenne. Près de soixante-cinq ans après sa publication, cette réédition nous permet la lecture d’un texte subjectif mais actuel et qui peut nourrir utilement notre propre réflexion sur l’Europe.

Un lyrisme en rien caricatural

« L’âme française ou la mesure de l’espace », « l’âme allemande ou l’annexion du temps », « l’âme espagnole ou le goût de la mort » … Par le lyrisme de ses formules et de son style, E. Faure veut nous faire partager son enthousiasme pour la richesse des cultures de chacune des nations qui composent l’archipel. Ce style exprime aussi une certaine vision de l’histoire où les sentiments et les âmes jouent un rôle important dans la conduite du monde. Cette vision ne néglige toutefois pas les autres forces qui peuvent faire évoluer la géographie de l’archipel. « Les sangs qui se mêlent, les idées et leurs expressions qui s’interpénètrent, les marchandises qui s’échangent selon un rythme de plus en plus précipité ne peuvent manquer d’aboutir à des groupements nouveaux… Voici les mots et les images, allant, venant, volant et confrontés en tous pays. Voici les groupements du capital » (p. 21). E. Faure est conscient d’une marche dialectique de l’histoire où les forces économiques notamment et les esprits, c’est-à-dire la volonté des hommes, interagissent et modifient la géographie de l’archipel. E. Faure sait qu’il décrit un moment de l’histoire et une géographie de l’Europe qui évolue. « Les intervalles se comblent peu à peu entre les îles, malgré les digues qu’on tente d’élever, malgré les dragages qu’on effectue. Pour les géologues et paléontologues qui viendront, il faut se hâter de fixer la figure de l’archipel » (p. 22).
Cette forme lyrique est aussi faite d’esprit et sait relativiser les jugements : « Oui le peuple français est le peuple le plus intelligent de la terre. Voilà sans doute pourquoi il ne réfléchit jamais » (p. 104). Surtout ce texte n’a rien à voir avec une certaine littérature de voyage qui met en avant des stéréotypes de théâtre de marionnettes dans lequel le Français est égocentrique, l’Allemand arrogant, l’Anglais perfide et l’Italien corrompu. L’analyse des âmes européennes est ici, comme on va le voir, plus riche et fouillée.

Toutes les nations européennes sont des exceptions

On a l’habitude de considérer que l’exception ne peut être que française. Ceci car en donnant naissance à la République et à son triptyque Etat, Nation, Ecole la Révolution française a voulu accorder une portée universelle à son expérience, l’autorisant ainsi à distinguer radicalement son histoire de celle des autres nations. Par son investigation scrupuleuse, qui n’est complaisante pour aucun pays et qui, en particulier, ne conduit pas à dénoncer les travers des autres peuples européens pour magnifier les qualités propres des Français, E. Faure montre que chacun des peuples européens est et se conduit également comme exceptionnel. Le Don Quichotte espagnol n’est-il pas à sa manière « le plus européen et le plus humain de tous par la mise en évidence de la contradiction foncière entre une humanité condamnée à aspirer à l’absolu si elle veut vivre et à réaliser le relatif si elle ne veut pas mourir » (p. 276) ? Notre exception, c’est peut-être simplement que nous la disons en permanence.

Voyage au cœur de l’âme des nations européennes

Des diversités nationales, même en Europe de l’Ouest, nous sommes bien conscients. La vie courante en administre la preuve : de l’école à l’université, l’enseignement reste national, la vie politique est organisée autour des partis nationaux et les élections européennes n’ont pas changé grand-chose sur des sujets communs mais souvent appréhendés selon un prisme national, notre système économique et social reste largement national. La création d’une monnaie unique reste un défi à la mesure des habitudes nationales qu’elle remettra en cause.
Pourtant, parce qu’on peut bondir par dessus les frontières et parce que tous les points de l’Europe peuvent être atteints en moins de deux heures d’avion, parce qu’aussi la description d’une telle diversité a quelque chose d’anachronique, spécialement dans les pays développés d’Europe de l’ouest, au moment où l’on fait l’éloge du mondialisme, où l’internationalisation de la marchandise et des media met potentiellement chacun en contact avec tous, ces diversités sont perçues comme superficielles et comme le reste d’une histoire ancienne.
Tout le texte d’E. Faure vient au contraire nous rappeler que ces différences sont fortes et qu’elles reposent sur un esprit national profondément ancré et qu’entretient une langue parlée différente dans chaque pays. La lecture d’E. Faure nous confirme dans l’idée qu’il n’y a pas de culture européenne mais des cultures d’Europe. E. Faure établit un premier partage entre les nations dominées par l’immanence et d’autres par la transcendance. Si « l’ivresse métaphysique est radicalement absente chez l’Anglais » (p. 124), profondément empirique, le panthéisme est jugé « religion occulte de l’Allemagne » (p. 163). Quant aux Espagnols, c’est l’un des peuples les plus mystiques au monde. Le peuple français se définit à l’inverse par son rationalisme idéologique. Mais, derrière ces premières apparences, la réalité peut être différente. Cette réaction éthique de la France ne serait que la réponse à son anarchie ethnique (p. 104) : « sous un ordre factice, idéologique, l’anarchie sociale, morale, économique, esthétique, politique se dissimule » (p. 116). Trop de Dieu ou son contraire conduit E. Faure à regrouper ensemble l’Espagne et l’Angleterre pour être les deux nations les plus brutales, dans leur histoire et dans les inégalités qui caractérisent leur société. De leur dimension métaphysique ou mystique, Espagnols et Allemands ne tirent pas les mêmes règles de fonctionnement de la société. Elle conduit en Espagne à « l’affirmation de soi envers et contre tous, par la folie s’il le faut, dût cette affirmation ne triompher que dans la mort » (p. 281). « L’esprit d’obéissance et de hiérarchie de l’Allemand est au contraire une réaction de son réalisme social contre son idéalisme métaphysique » (p. 165).
Dans le cas français, certains traits mis en évidence par E. Faure demeurent actuels : « Le Français tient à agir et selon lui à bien agir sous les regards admiratifs de tous » (p. 92) et « s’étonne lorsque ses actes sont désapprouvés » (p. 95). La puissance des réactions hostiles à la reprise des essais nucléaires français ne nous a-t-elle pas surpris ? Un gouvernement récent ne donnait-il pas à la politique de la France l’ambition d’être un exemple ?
« Les hommes d’Etat, les académiciens, les professeurs, les ronds de cuir de l’art et de la science sont la plupart du temps obligés de parler ou d’écrire sans cesse pour masquer sous des flots de paroles ou d’encre leur méconnaissance des réalités » (p. 116). Ce constat n’est pas sans rappeler la soudaine omniprésence des penseurs du mal français lors des grèves de décembre 1995 comme pour faire oublier leur absence dans les périodes moins agitées.

L’Europe est en marche

Du particularisme de l’âme des différentes nations européennes, E. Faure n’en a jamais déduit l’impossibilité d’élaborer un projet européen. Si les peuples sont, en effet, affirmés comme des « réalités » (p. 28), la marche vers l’unification de l’Europe est déjà entr’aperçue, même si notre auteur est convaincu qu’il restera toujours quelque chose de la force de ces âmes : « Si la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre ou la Russie disparaissent en tant que nations, ce qui est possible, du moins auront-elles imprimé sur l’histoire une empreinte par endroits définitive » (p. 322).
E. Faure donne ce qui est la meilleure manière de définir l’Europe, non en cherchant l’impossible synthèse de tant de personnalités différentes mais par opposition avec le reste du monde. C’est aujourd’hui encore la première raison de l’unification européenne que la constitution d’un ensemble suffisamment fort pour affronter les autres pôles mondiaux. « Les familiers des paquebots qui vont au devant de la mousson savent qu’après avoir débouché de la Mer Rouge il n’y a plus sur le bateau ni Anglais, ni Français, ni Allemands, ni Hollandais, ni Italiens, ni Espagnols, mais uniquement des Européens. Si l’Europe s’en aperçoit, ce sera peut être son salut, comme la France, l’Angleterre, l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie ont trouvé le leur dans la fusion des vieux domaines féodaux devenus provinces » (p. 379).
L’engagement d’ E. Faure à la charnière des années 1920 et 1930 est à situer dans une époque traversée comme la nôtre par des courants contraires. Les années 1920 correspondent à une accentuation de la conscience européenne et les années 1930 au retour des égoïsmes nationaux. Mais ce n’est pas parce qu’il fait l’éloge de ses particularismes qu’E. Faure renonce à défendre l’existence d’une Europe.

L’Europe nécessairement plurielle

Le sens du texte de E Faure est de montrer que les différences entre les nations européennes puisent leurs racines profondément, chez des personnages mythiques comme Don Quichotte ou Werther, ce qui contrarie une propension que l’on a aujourd’hui à vouloir négliger ces différences, en tout cas entre les pays de l’Europe de l’ouest.
Les voyages entretiennent à ce titre un effet pervers. Les voyages de loisirs conduisent davantage à visiter des lieux que des peuples et la barrière de la langue gomme paradoxalement sous un angle purement technique la perception de cette différence irréductible. Quant aux voyages d’affaires qui mettent réellement en contact les hommes, l’existence de références communes liées au même environnement professionnel ou à l’appartenance au même secteur d’activité compensent les différences culturelles. Ces voyages, lorsqu’on écoute bien ses interlocuteurs, réservent toutefois toujours des surprises étonnantes : ne pouvait être qu’espagnol ce dirigeant qui répondit Dieu à une question sur ce qui était important pour lui en dehors de son entreprise. Un Anglais ou un Français auraient sans doute répondu le golf ou la pêche à la ligne.
Gommer ces différences, c’est prendre un risque qui peut se retourner contre le projet de poursuite de l’approfondissement de la construction européenne. Une Europe des régions qui abolirait le seul véritable lieu du politique, la nation, est dangereux. Au moment où l’Europe reste une réalité quotidienne encore abstraite et à l’âge de l’affaiblissement des religions institutionnalisées, « la nation peut encore être une des instances susceptibles de donner un sens à l’existence » selon la formule de D. Schnapper . Certes, un cadre politique plus vaste, détaché des vieilles adhérences conviendrait aux déracinés. Mais on sait depuis Barrès ce qui arrive à ces derniers. Vouloir faire l’Europe en dépit des nations c’est s’exposer à des évolutions dangereuses : régression vers l’ethnicisme ou recours à des hommes miracles. Qui n’a pas déjà eu ce sentiment curieux depuis Schengen et la suppression des contrôles aux frontières en Europe ? Une joie devant une liberté nouvelle accompagnée d’un vague malaise : je ne connais plus les bornes de mon territoire, or la frontière est aussi ce qui me définit.
Gommer ces différences peut conduire à des erreurs comme celle de croire qu’il est possible en le recopiant d’aller prendre chez nos voisins ce qui fonctionne bien. Si, dans tous les pays européens, les besoins de l’économie sont les mêmes, le style de formation des dirigeants chargés de les mettre en œuvre par exemple n’est pas le même. En Suède on forme des économistes, en Allemagne des ingénieurs et des techniciens qui créent et gèrent des entreprises, en France des technocrates qui entrent dans les administrations et les cabinets ministériels, en Angleterre des financiers. Concrètement, le retrait de l’Etat ne peut se faire partout. Comment croire que l’on peut copier son voisin là où le mode de fonctionnement des élites et de la société sont si différents ? Cette diversité de l’Europe n’est pas un obstacle à la poursuite de la construction européenne. Elle est simplement une réalité a partir de laquelle doit se construire l’Europe.

Que faire ?

E. Faure traite de l’Europe comme d’un objet esthétique et ne s’interroge pas sous un angle politique. Pourtant son texte appelle aussi une réponse politique. La ferveur avec laquelle il souligne les richesses de chaque nation européenne appelle une première réponse. Il faut d’abord préserver cette diversité et éviter sa dissolution dans un grand marché mondial. Dans le portrait de l’archipel qu’il dresse, E. Faure n’ignore pas que cette richesse peut ne pas être éternelle. Notre défi est de faire en sorte que cette diversité reste vivante et que l’archipel de demain ne soit pas réduit à un Disneyworld européen où seraient reconstitués en miniature des mythologies et des cultures locales. Pour cela, il faut autant nous prévenir de nous-mêmes que de nos adversaires. Ne sommes-nous pas notre propre ennemi lorsque, au nom de l’Europe, certains ont voulu uniformiser les alphabets utilisés en Europe au risque d’effacer les particularités de la langue allemande ou de l’espagnol. « Jamais nous n’aimerons vraiment l’Espagne si nous ne parvenons à admettre que la corrida et l’Inquisition ont fait partie de sa grandeur propre et des procédés spirituels dont sainte Thérèse, Don Quichotte, Goya ont usé pour escalader l’esprit » (p. 19).
Mais nous devons faire en sorte que cette diversité ne soit pas un obstacle. Car cette diversité peut conduire jusqu’au doute, doute sur la possibilité de construire un ensemble multinational s’il est si difficile être européen. Pour que « l’Europe contemporaine n’ait pas à craindre les nations » , il faut tout faire pour accélérer la connaissance mutuelle des peuples européens et organiser leur coexistence.
Pour favoriser cette européanisation des nations des mesures simples sont nécessaires et on ne peut que s’étonner qu’on ait peu progressé de ce point de vue entre l’Europe d’E. Faure et celle d’aujourd’hui. Il faut d’abord retrouver le chemin des grands professeurs qui, au Moyen Age, faisaient le tour d’Europe des universités. L’Europe ne sera réellement assurée que lorsqu’une grande proportion de ses étudiants aura séjourné et acquis des diplômes dans plusieurs pays d’Europe et lorsque les professeurs auront eux-mêmes enseigné dans plusieurs lycées ou universités de différents pays au cours de leur carrière .
Le plurilinguisme sous la forme de l’apprentissage de deux langues étrangères pour chaque jeune Européen est également une mesure importante. Il est dommage que le recours à l’anglais soit souvent la seule possibilité de communiquer entre un Français et un Allemand ou un Espagnol. Le recours à une tierce langue prive au moins l’un des interlocuteurs d’avoir la possibilité de saisir les nuances du raisonnement de l’autre parce qu’elle sont exprimées dans sa langue maternelle. Favoriser la traduction et la diffusion des livres ou des revues publiés dans les autres pays européens est également nécessaire. Acheter un livre français dans un autre pays européen est encore un acte exigeant une bonne connaissance des bonnes librairies et beaucoup de patience avant d’obtenir l’ouvrage recherché.
Ce sont pourtant là quelques-unes des mesures utiles si l’on veut que la diversité des cultures européennes ne soit pas un obstacle mais une source d’enrichissement. Sachons gré à E. Faure, expert en polychromie et particularismes, de ne pas manquer d’enthousiasme européen lorsqu’il nous livre en conclusion ce syllogisme : « L’histoire est la mémoire des peuples, c’est pour cela que l’Europe seule a une histoire » (p. 383).