Europe (8)

Europe

Hagen SCHULZE, Etat et nation dans l’histoire de l’Europe, Seuil, 1996, 408 pages

Curieux ouvrage, dont on a du mal à discerner l’intention exacte ! Il apprendra à coup sûr beaucoup à l’étudiant qui cherche une synthèse monumentale de l’histoire de l’Europe. Les différentes formes de l’Etat, de sa constitution à ses rapports à la société à travers les époques et les zones géographiques, y sont retracées, ainsi que la naissance des nations. Les données sont nombreuses et l’on y verra aussi bien décrits le génie visionnaire, mais trop en avance sur son temps, de Frédéric II que la montée de l’antisémitisme, la révolution de la Réforme que le cataclysme hitlérien. Mille ans d’histoire sont ainsi retracés qui donnent à penser et surtout à découvrir.
Pourtant, le lecteur ne pourra s’empêcher de ressentir un sentiment de frustration. Non seulement il s’étonnera de ne pas voir mentionnée la moindre théorie explicative — est-ce scrupule ou parti-pris théorique ? — et de constater certaines absences. Ainsi Kantorowicz, par exemple, n’est jamais cité et ne figure même pas dans la bibliographie, pourtant nourrie. Mais il aura du mal à comprendre la volonté de ne pas faire référence, même de la manière la plus succincte que pourrait justifier la volonté de synthèse de Schulze, à certaines explications et controverses, par exemple sur la nature de l’« Etat » nazi ou les conceptions de l’Etat des révolutionnaires français — la théorie de la volonté générale chez Rousseau est citée mais non analysée dans ses transformations politiques. La conclusion sur les défis actuels de l’Europe est finalement extrêmement conventionnelle, peu analytique et ne se justifiait pas étant donné l’intention historique de l’auteur. Les bons historiens — et Schulze en fait partie — ne sont pas nécessairement de bons prospectivistes. S’il faut lire cette histoire de l’Etat et de la nation, c’est plus pour redécouvrir notre histoire commune et réfléchir à ce qu’elle nous enseigne réellement que pour connaître ce que sont, dans leur nature et leur évolution, l’Etat et la nation.


Laurent COHEN-TANUGI, Le choix de l’Europe, Fayard, 1995, 225 pages

Le livre est pédagogique et clair et soutenu par une conviction forte : celle du choix de l’Europe telle qu’elle est actuellement construite et telle que, dans ses grandes lignes, la Commission actuelle entend la faire à l’avenir. Il plaide pour un président de l’Union qui soit aussi le président de la Commission, pour un Parlement européen aux compétences accrues — y compris aux deuxième et troisième piliers —, pour une chambre des Etats, autant d’éléments qui constituent ce que Jacques Delors appelait une « fédération d’Etats-nations », expression que reprend l’auteur.
Ce relatif conformisme de Cohen-Tanugi et son souci de sauver ce qui existe constituent également les limites de l’ouvrage. Certes, on ne saurait lui reprocher de ne pas s’abandonner aux facilités de l’illusion lyrique, mais on ne voit pas, dans ce qu’il propose, de quoi donner aux peuples européens l’envie d’avancer dans la construction européenne. La mesure même avec laquelle il considère la question de l’élargissement prive cet objectif historique d’une grande partie de sa signification. Son attachement à la monnaie unique le conduit au mieux à une formule conclusive creuse selon laquelle il conviendra d’avoir « des institutions monétaires à l’écoute des réalités économiques, sociales et politiques » (p. 201). Mais qu’est-ce à dire concrètement ? Le livre ne nous aura pas éclairé sur ce point. Les questions de l’adhésion des peuples européens et de la légitimité sont évacuées avec quelques formules creuses et le problème du financement des politiques de l’Union est résolu au moyen de généralités sur la maîtrise des dépenses publiques et le refus des Etats de contribuer davantage. Quant aux politiques concrètes que pourrait mener l’Union à l’avenir — au-delà de l’Union économique et monétaire —, elles sont singulièrement absentes.