Histoire (8)

Histoire

Ian KERSHAW, Hitler. Essai sur le charisme en politique, Gallimard, 1995, 240 pages

L’horreur inspirée par le nazisme et ses actes est si forte qu’elle détourne de l’analyse rationnelle. Et la condamnation morale si puissante et évidente qu’elle tend à rendre tout effort d’élucidation superflu. De ce point de vue, l’ouvrage de Ian Kershaw vient à point. Travail d’historien mais aussi travail théorique, ce livre est à lire absolument pour comprendre l’apparition du pouvoir hitlérien, expliquer sa nature et saisir son évolution.
L’énigme de départ est simple : comment Hitler — contre qui tout militait : ses origines sociales, son éducation sa formation, son milieu — a-t-il pu en venir à président aux destinées de l’une des nations les plus avancées économiquement et culturellement ? Comment a-t-il pu, ensuite, l’engager dans l’une des politiques les plus meurtrières que l’histoire ait connue et lui faire commettre les crimes de masse que l’on sait ?
Après avoir constaté les limites des trois explications classiques du phénomène hitlérien (l’explication marxiste, le concept de totalitarisme et l’hitlérocentrisme diabolisant), Kershaw propose le modèle qui servira de base à l’ensemble de son analyse, celui de « pouvoir charismatique ». Emprunté à Max Weber, avec certaines modifications, ce modèle présente le double avantage de clarifier les hypothèses théoriques de l’ouvrage et d’éviter tout « reportage » et toute anecdote dans la nécessaire traversée historique de la période considérée. Il se révèle également d’une grande fécondité dans l’analyse du pouvoir hitlérien dans la mesure où, pour la première fois, les deux termes essentiels du problème (le pouvoir et Hitler) se trouvent liés en un mécanisme unique, précisément caractérisé.
Le charisme wébérien, en effet, n’est pas une qualité inhérente à un individu, mais un attribut déterminés par la façon dont il est subjectivement perçu par ses adeptes. L’autorité charismatique caractérise une forme de domination politique essentiellement fondée sur les représentations d’un groupe de partisans convaincu de l’héroïsme, de la grandeur et de la mission du chef proclamé. La propagande nazie, avant et après la prise de pouvoir de 1933, aura comme but constant la production — à l’échelle du peuple allemand tout entier — de cette communauté charismatique (Cf. l’idée nazie de la Volksgemeinschaft) support nécessaire au pouvoir du Führer dans un lien essentiellement personnel.
Ce lien fait de Hitler le lieu clé du pouvoir dans l’Allemagne nazie, lieu « géométrique » et non individuel. Fondée sur une dynamique étrangère par nature aux structures de routine, l’autorité charismatique du pouvoir hitlérien allait ainsi déjouer toutes les prévisions de ceux-là mêmes qui, l’ayant aidé à accéder au pouvoir, attendaient un assagissement du nazisme, un réalisme lié à l’accès aux responsabilités. Non seulement la dynamique radicale du pouvoir hitlérien ne s’est jamais démentie, mais il était dans sa logique de ne pouvoir s’arrêter. La domination charismatique est instable, condamnée à se reproduire sans cesse sous peine de disparaître : il lui faut la guerre, l’élimination de ceux qui n’appartiennent pas à la communauté, la destruction de l’Etat légal, la multiplication des centres de pouvoirs que seul le chef peut arbitrer, l’expansion territoriale continue.
L’Etat hitlérien tel qu’il émerge de l’analyse de Kershaw n’a plus rien à voir avec un Etat classique ni même avec la représentation habituelle de l’Etat totalitaire de type stalinien, par exemple. Il est une anarchie volontairement construite comme telle, un champ ouvert à l’enchevêtrement et à la contradiction des compétences et des ambitions, un lieu de dévorations mutuelles où seul l’arbitrage du Führer compte. Sur tous les plans — Etat, pouvoir, décisions, structures administratives —, l’analyse de Kershaw renouvelle de fond en comble l’image traditionnelle d’un Etat nazi monolithique et impressionnant de rigueur et l’action d’un Hitler que certains historiens précédents avaient abandonné au rôle du fou falot. On peut rapprocher ce livre de celui de W. Sofsky, L’organisation de la terreur : l’un et l’autre constituent des essais rigoureux et pleins d’enseignements pour comprendre, en dépassant le stade de la condamnation morale horrifiée, l’une des périodes les plus noires de l’histoire européenne.


Olivier WIEVIORKA, Une certaine idée de la Résistance. Défense de la France 1940-1949, Seuil, 1995, 498 pages

« Défense de la France » fut un mouvement typique de la Résistance. Né dès 1940, il s’engagea dans l’ensemble des actions propres à ce mouvement. « Défense de la France » ne fut pas pourtant un mouvement parmi d’autres. D’abord maréchaliste, puis giraudiste avant de devenir gaulliste, il traduit aussi les ambiguïtés de la Résistance de l’intérieur, ses déchirements et ses aspirations contradictoires. Et l’ouvrage ne s’arrête pas à 1944, mais poursuit ses investigations dans l’après-guerre — celle de la création de France-Soir par certains résistants de « Défense de la France » et des illusions perdues.
Cet ouvrage, écrit par un des plus brillants jeunes historiens de l’époque contemporaine, on l’aura compris ne décrit pas qu’un mouvement. Sans sacrifier à la rigueur nécessaire de l’historien — étude exhaustive des sources, recueil de nombre important de témoignages de survivants —, il retrace de manière passionnante la manière dont quelques hommes et femmes s’engagèrent, vécurent et souvent moururent pour la liberté. Sa précision même et les cas exemplaires qu’il cite en font une des contributions les plus claires et parlantes à l’histoire de la France pendant cette période.


Robert CONQUEST, La grande terreur. Les purges staliniennes des années 30 précédé de Sanglantes moissons. La collectivisation des terres en U.R.S.S., Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1995, 1050 pages

La remarquable collection« Bouquins » nous offre là l’une des meilleures histoires du totalitarisme soviétique des années 1930. Soviétologue anglais résidant à l’université de Stanford, Conquest dresse le bilan minutieux de l’horreur stalinienne. Sanglantes moissons explique la stratégie délibérée de Staline de destruction de la paysannerie russe — la « dékoulakisation » et la collectivisation des terres — et d’élimination par la famine de l’Ukraine. Le résultat est connu : vingt millions de morts, dont cinq millions dus à la seule famine ukrainienne. La grande terreur décrit la répression qui sévit à l’intérieur du Parti et dans la population russe dans son ensemble.
Malgré le caractère ciselé et précis, voire pointilliste, des précisions que nous donne l’auteur, jamais le lecteur n’a le sentiment d’être perdu, jamais non plus il n’a la tentation de sauter des pages. Il restera au contraire accroché par chaque élément du mécanisme de décisions implacables. On ne verra pas dans ce livre un travail d’idéologue ou de théoricien du totalitarisme. L’auteur ne cherche pas à démontrer une thèse, mais il prouve des faits. Il ne généralise pas, mais il montre. Il ne conclut pas, mais décrit. Et telle est peut-être la véritable portée pour la science politique contemporaine d’un tel travail : comprendre comment le totalitarisme fut possible.


Walter LAQUEUR, Histoire des droites en Russie. Des centuries noires aux nouveaux extrémistes, Éditions Michalon, 1996, 338 pages

Le grand historien anglais de l’Allemagne et du sionisme nous offre ici un tableau saisissant de l’extrême droite russe contemporaine, de son idéologie et de son action en vue du pouvoir. Mais il ne s’agit pas seulement d’un ouvrage d’actualité — quand bien même l’intention de l’auteur est d’abord actuelle : alerter l’opinion sur les dangers que représentent les droits russes —, mais aussi d’histoire, et d’une histoire peu connue. Chacun a deux ou trois idées vagues sur le patriotisme russe d’avant 1917 ; il se rappellera peut-être que les Protocoles des sages de Sion, pièce maîtresse dans la propagande antisémite de l’Allemagne nazie, sont importés de Russie et la création de l’extrême droite russe ; mais les manuels ne mentionnent pas l’existence d’une extrême droite à l’époque même de Staline et de ses successeurs et la grande presse ne parle qu’allusivement de la droite russe contemporaine au-delà des frasques sinistres de Jirinovski et de quelques allusions au mouvement Pamiat. C’est dire tout l’intérêt de cet ouvrage précis et fondé sur des sources de première main qui nous aide à mieux comprendre aussi les rouages du pouvoir russe.