La Corée : démocratie incomplète et société meurtrie

La Corée : démocratie incomplète et société meurtrie

Pendant plus de trente ans après la Guerre de Corée, le « royaume ermite » a été une dictature autoritaire, marquée à la fois par la répression par le pouvoir militaire en place et des mouvements de contestation parfois violents. Sa conversion à la démocratie date d’une trentaine d’années, mais de nombreux Coréens affirment que leur démocratie est encore incomplète et, en particulier, que la classe politique n’est pas encore, globalement, à la hauteur. Il existe comme une contradiction entre une économie prospère et une forme de démocratie inachevée. Cela se traduit d’ailleurs au sein de la société où inquiétudes et insatisfactions sont nombreuses.

Lee Chung-hee, professeur à l’université Hankuk et président d’une autorité indépendante, après avoir dressé un tableau de la scène politique coréenne, considère que les Coréens ne sont pas satisfaits de l’offre politique actuelle et demandent à la fois plus de leadership et de démocratie. Selon lui, le processus de démocratie est encore en cours et il existe trop de liens entre les milieux d’affaires et la classe politique, avec parfois des phénomènes de corruption. Certains groupes civiques ont joué un rôle de mise au jour de ces dérives et c’est aussi le rôle de la Commission nationale pour les élections. Certains intellectuels, mais encore trop peu, sont engagés dans la sphère publique. Le niveau de la classe politique s’élève, mais reste nettement insuffisant. Il faut également donner plus de pouvoir au Parlement, notamment en termes de contrôle de l’exécutif, mais aussi parvenir à plus d’indépendance des parlementaires par rapport à leur parti. Ces problèmes accroissent la tendance à la dépolitisation de la société. Lee Chung-hee considère également qu’il faut renforcer la décentralisation, mais les hommes politiques locaux restent aussi trop soumis à leur parti. Dans les relations sociales, les organisations syndicales doivent acquérir une culture de négociation plus que de confrontation. La transparence doit devenir un mot-clé de la politique coréenne.

Park Jai-chang, qui est aussi professeur à Hankuk et un conseilleur influent du parti conservateur, estime que la compréhension de la situation politique actuelle nécessite un détour historique. Une forte centralisation et la difficulté d’établir le dialogue sont largement ancrées dans la culture coréenne. Mais désormais les citoyens veulent plus de décentralisation et aspirent davantage à participer aux décisions. Une autre difficulté tient à l’importance des clivages anciens au sein de la société. Le contexte de la Guerre froide et toujours aujourd’hui de la division entre les deux Corées joue aussi un rôle. N’oublions pas que la Guerre de Corée a fait trois millions de victimes. La présence d’un voisin totalitaire explique d’ailleurs aussi pourquoi 30 % des Coréens votent systématiquement pour le parti conservateur. Enfin, alors que la démocratie est fondée sur une forme d’individualisme, la famille est centrale en Corée. Il existe, selon lui, une perception du temps long plus forte en Corée qu’ailleurs. Le « familialisme » est une notion essentielle pour comprendre la société coréenne actuelle – y compris les phénomènes de ségrégation qui contribuent à expliquer la difficulté du consensus. En fait, d’après lui, on est en train de passer, en Corée et ailleurs, d’un modèle de société à un autre, et l’on n’a pas encore trouvé le bon paradigme. Mais il est clair que les partis traditionnels et la loi de la majorité ne seront plus reconnus comme avant.

Moon Si-yeun, doyenne de l’Institut culturel coréen de l’Université de femmes Sookmyung, considère que deux courants traditionnels, respectivement en faveur prioritairement de la démocratie et du développement économique, continuent d’opposer les Coréens. On trouve aussi ce même type de division – largement sociale – au sein de Séoul. La société coréenne est une société de compétition, mais en même temps elle éprouve des difficultés à accepter la différence. On juge moins la personnalité que les résultats. Il existe une vraie vulnérabilité au sein de cette société, mais, estime-t-elle, les Coréens n’ont pas d’autre choix que d’être toujours plus compétitifs et innovants. Quant à la réussite du plan en faveur de l’« économie créative », elle ne pourra venir que des PME. Il faut enfin mesurer, notamment en ce qui concerne le mariage et le rôle des femmes, l’importance du conservatisme coréen, même si la jeune génération évolue lentement.

Cheon Soo-bok, sociologue et écrivain, déplore le déclin de la conscience politique en Corée. Quant aux mouvements de citoyens, ils sont plus temporaires qu’enracinés dans la société. Selon lui, l’idéologie de la compétition internationale domine la société et il existe peu de pensée critique et de débat. La scène intellectuelle est très coupée du monde public et les media de masse ont plus d’importance que les ONG. Le travail intellectuel est largement voué à être solitaire. Il faudra en tout cas du temps pour que la société coréenne échappe à la pesanteur de la tradition confucéenne. En même temps, la Corée est tolérante envers les diverses religions et ne connaît pas pour l’instant de rejet des étrangers. Le renforcement de la société civile et des media libres est selon lui une priorité. Cette société civile doit beaucoup plus irriguer le monde politique. Il importe ensuite que les étudiants apprennent à réfléchir davantage et il faut leur donner les ressources intellectuelles pour ce faire, plutôt qu’un esprit purement gestionnaire. Il faudrait enfin casser quelque peu cet esprit de hiérarchie qui commence dès l’âge de trois ans et se poursuit jusqu’à l’université, où trois établissements ont le quasi-monopole du recrutement aux plus hautes fonctions dans tous les domaines.

La discussion avec deux jeunes professionnelles, Suzin Ahn et Kyung Hwa Byun, apporte un éclairage concret sur la société coréenne vue de l’intérieur. Elles soulignent l’une et l’autre l’importance des inégalités, la difficulté de la vie quotidienne pour de nombreux jeunes et une forme d’oppression par le conformisme et la compétition forcenée. Le manque d’indépendance dans la pensée, dû largement aux méthodes d’éducation, leur paraît un phénomène inquiétant. Les valeurs confucéennes ont aussi quelque chose d’étouffant et l’ouverture de la société n’est que superficielle. Les jeunes sont en fait, selon elles, aussi conservateurs que leurs aînés, notamment les hommes. Le poids de la question nord-coréenne leur paraît aussi important. Il faut enfin que les débats soient moins conventionnels et d’ailleurs les gens eux-mêmes n’expriment pas aisément leurs opinions. Il faut absolument favoriser l’expression des différences. Mais cette société coréenne conservatrice, ne l’oublions pas, aime aussi l’amusement.