La Finlande pour une plus grande sécurité de l’Europe

La Finlande pour une plus grande sécurité de l’Europe

Entretien avec Kari Rahkamo

Le Banquet : Qu’est-ce que l’Europe pour vous ?

Kari Rahkamo : Une unité historique qui nous fait partager, à nous les Européens, l’unique héritage de la civilisation occidentale. De plus, notre adhésion nous rattache directement à l’Europe.

Un objectif de paix

Le Banquet : Les objectifs de l’union européenne en 1996 sont-ils identiques à ceux d’il y a trente ans ? Qu’est-ce que votre pays attend de l’Union au cours de la prochaine décennie ?

K.R. : Dans l’ensemble oui, l’objectif essentiel étant d’établir une paix durable. La principale raison de notre décision d’intégrer l’Union a été d’obtenir une garantie de paix et de prospérité. En ce qui concerne l’aspect économique, environ 70% de notre commerce extérieur s’effectue au sein de l’Union. Demeurer encore longtemps en dehors de l’ensemble européen aurait pu être dommageable pour notre économie, d’où notre choix de 1995.

Le Banquet : Quelle est la position de l’opinion publique finlandaise sur l’Union européenne ?

K.R. : Les sentiments sont partagés dans la mesure où la Finlande ne fait partie de l’Union que depuis 1995. Dans l’ensemble, les Finlandais sont plus ouverts et ont une opinion plus favorable de l’Union que, par exemple, les autres pays scandinaves et l’Autriche.

Ni fédération, ni noyau dur

Le Banquet : Est-ce que votre position et vos attentes pourraient changer si le nombre d’Etats membres augmentait ?

K.R. : Les quinze Etats membres ont autant de particularités historiques, sociales et politiques. Il n’est donc pas possible de mettre sur pied un système de fédération. Une zone de libre-échange est la seule solution raisonnable pour rassembler les différents Etats membres au sein d’une même organisation. D’ailleurs, le budget européen ne peut contribuer au développement des nouveaux venus, notamment en raison de l’importance des sommes à leur allouer pour la politique agricole commune et structurelle. Un système fédéral est un rêve louable, mais n’a rien de réaliste.

Le Banquet : Que pensez-vous du processus d’élargissement dans son ensemble ?

K.R. : L’élargissement est la raison d’être de l’Union européenne, mais l’élargissement n’est réaliste qu’à partir du moment où les postulants se sont pliés aux exigences de l’ordre européen. Autrement, nous aurions à affronter un problème financier et politique majeur et difficilement soluble. Si l’élargissement est mené de manière cohérente et réaliste, l’Union en ressortira même plus puissante.

Le Banquet : Un certain nombre de pays de l’Union ont développé le concept de noyau dur, notamment pour l’Union monétaire. Que pensez-vous de l’Union monétaire et de son calendrier ? Que pensez-vous du concept même de noyau dur ?

K.R. : La Finlande doit participer à l’Union économique et monétaire. Le calendrier paraît réaliste, mais non les critères de convergence. La Finlande doit cependant tâcher de répondre aux critères. L’Union économique et monétaire est une étape importante vers une intégration plus poussée et un renforcement des marchés intérieurs. La stabilisation des marchés de change et des marchés monétaires est tout aussi importante. Si le concept de noyau dur doit se développer, cela sera certainement un recul pour la Finlande, tout spécialement si la Suède reste en dehors de l’Union monétaire et ne s’associe pas à notre politique monétaire.

Défense des institutions actuelles

Le Banquet : Que pensez-vous du fonctionnement des institutions européennes ?

K.R. : Le système institutionnel a bien fonctionné dans le passé. Aujourd’hui, il faut en modifier le fonctionnement afin d’introduire une plus grande efficacité. Je pense que ce rôle essentiel revient à la Commission qui doit demeurer la clef de voûte dans le processus décisionnel de la Communauté. Le système actuel a l’avantage de laisser à chaque pays sa place et d’éviter un condominium d’un ou deux Etats. Dès lors, la composition du Conseil des ministres ne devrait pas être modifiée. En particulier, il ne faut pas changer le système de rotation de la présidence qui permet à chaque pays de s’impliquer dans les affaires de l’Union. En revanche, le Parlement pourrait être davantage responsabilisé dans la procédure budgétaire ainsi que dans la nomination mais aussi la démission des commissaires — voire même d’un commissaire particulier —, à la majorité qualifiée. Il ne faudrait pas que des complications supplémentaires apparaissent, ce qui serait le cas si le processus de décision était trop partagé entre les institutions.

Le Banquet : Aujourd’hui, il semble qu’il n’y ait pas de responsabilité politique très claire, ni de la Commission, ni du Parlement européen, ni même du Conseil des ministres où les procédures sont secrètes. Faudrait-il qu’il y en ait une ?

K.R. : La responsabilité politique existe déjà. Les ministres ne sont-ils pas responsables devant leurs parlements nationaux ?
Le Banquet : Selon vous, que doit-on attendre des institutions européennes en matière de compétences et de structure ?

K.R. : Allégement, simplification, pragmatisme, dérégulation, concentration sur les principaux enjeux au lieu de s’éparpiller sur des milliers de sujets différents : voilà ce qu’on doit attendre des institutions européennes si l’on veut obtenir plus rapidement des résultats plus efficaces. Et c’est bien ce que nous voulons, n’est-ce pas ?

Le Banquet : Est-ce que l’absence de modèle constitutionnel empêche l’Union européenne d’être plus forte notamment dans le domaine de la « coopération politique » (deuxième pilier du traité de Maastricht) ?

K.R. : A mon sens, non. Il y a une limite à tout, tout spécialement en ce qui concerne le possible élargissement. Il est évident que l’Europe ne sera jamais les Etats-Unis. L’Europe est trop hétérogène et nous, les Européens, sommes trop nationalistes pour envisager un système fédéral. Cependant, sur le processus de décision, l’Union européenne pourrait reprendre à son compte certaines pratiques du système fédéral américain. Quant à l’idée d’une constitution européenne, elle n’est pas réaliste tant les constitutions des divers Etats membres ont différé par le passé.

Le Banquet : Donner plus de pouvoir au Parlement européen serait-il un moyen d’améliorer la légitimité démocratique ? Faudrait-il, comme certains le proposent, renforcer aussi les pouvoirs du Comité des régions ?

K.R. : Si l’on garde à l’esprit l’objectif de l’élargissement, l’équilibre actuel des pouvoirs est satisfaisant et il n’y a pas lieu d’accroître les pouvoirs conférés au Parlement européen. Le statut du Comité des régions me convient tel qu’il est actuellement, c’est-à-dire une instance consultative qui participe par ses avis à l’édification de certains textes communautaires en veillant à la prise en compte de la dimension régionale. Lui donner plus de pouvoirs créerait des complications et, probablement, un « effet de dominos » indésirable au sein du système institutionnel actuel multipliant les risques de paralysie et les procédures inutiles.

Le Banquet : Le principe de subsidiarité a été introduit dans le traité de Maastricht. Est-ce que cette notion aide à clarifier la répartition des compétences entre les institutions européennes ? Quelle est votre analyse concernant son introduction non seulement au niveau européen par rapport au niveau national, mais également à l’échelon régional ou local par rapport aux niveaux européen et national ?

K.R. : La subsidiarité est avant tout un principe idéologique qui ne peut pas vraiment s’appliquer dans un contexte d’élargissement. Introduire un niveau local ou régional dans le concept de subsidiarité n’est pas réaliste si les objectifs de la conférence intergouvernementale sont l’Union économique et monétaire, l’élargissement et une amélioration du processus de décision. Je ne crois pas non plus à l’utilité de donner la capacité d’action en justice au Comité des régions pour faire respecter le principe de subsidiarité.

Le Banquet : Peut-on concilier les différents traités de défense et de sécurité (U.E.O. et O.T.A.N.) et l’Union européenne ? Si oui, Comment ?

K.R. : Le récent exemple de la Bosnie a mis en évidence la nécessité du vote à la majorité en matière de politique étrangère et de sécurité commune. L’O.T.A.N. apparaît parfois comme le mauvais garçon et l’U.E.O. comme le brave type. Cette vision est dépassée. Dès lors, une coopération accrue entre l’O.T.A.N. et l’U.E.O. devrait être à l’ordre du jour de la Communauté dans les meilleurs délais.

Le Banquet : Étant donné la position particulière de votre pays, quelle est votre analyse de la défense au sein del’Union européenne ?

K.R. : La Russie est un voisin gigantesque et imprévisible pour la Finlande. Notre frontière de 1200 kilomètres avec la Russie est désormais aussi la frontière de l’Union européenne. Ce qui se passe en Russie a un effet direct en Finlande et aussi en Europe. Il est ainsi fondamental pour nous de participer à la politique européenne vis-à-vis de la Russie. La participation de la Finlande à l’Union européenne est avant tout une garantie de paix, les autres avantages étant secondaires.

Propos recueillis par Jean-François Puech
Traduit de l’anglais par Jean-Philippe Barade