La France et l’Allemagne, centre dirigeant de l’Europe de demain

La France et l’Allemagne, centre dirigeant de l’Europe de demain

Entretien avec Klaus von Dohnanyi

Pour des institutions européennes plus efficace

Le Banquet : On perçoit actuellement un certain europessimisme dans la plupart des Etats membres de la Communauté. Est-ce également le cas en République fédérale d’Allemagne ?

Klaus von Dohnanyi : Nous ressentons en Allemagne un climat quelque peu morose en raison des incertitudes liées à l’Union économique et monétaire. Une des préoccupations actuelles concerne la stabilité de la monnaie. Les Allemands ont également le sentiment que certaines décisions en matière de politique commerciale, le libre-échange par exemple, ont plutôt embrouillé la situation économique. Ils déplorent aussi que le libre-échange soit au cœur de la politique européenne alors que d’autres préoccupations les concernent au même titre, tels que l’avenir des entreprises en Allemagne, la politique de l’environnement et la santé, ce qui ne signifie pas qu’ils souhaitent renationaliser certains pans de la construction européenne. Les Allemands veulent que les sujets politiques soient au centre de sa construction.

Le Banquet : Que pensez-vous de l’élargissement de l’Europe et comment analysez-vous l’opinion de vos compatriotes à ce sujet ?

K.D. : On peut envisager l’élargissement de l’Europe à la République tchèque, à la Pologne, à la Hongrie comme un prolongement naturel. Des capitales comme Prague, Varsovie ou Budapest, ne font-elles pas partie intégrante de la culture européenne ? La question est de savoir quand réaliser cet élargissement ; et là, je pense que les citoyens sont conscients des problèmes entre autres agricoles et financiers qui en sont le corollaire.

Le Banquet : Y a-t-il, à votre avis, des réactions différentes à ce sujet dans les anciens et les nouveaux Länder ?

K.D. : Oui, dans la mesure où pour les nouveaux Länder, cela semble pour des raisons historiques plus évident.

Le Banquet : Du point de vue institutionnel, qu’attendez-vous de la conférence intergouvernementale destinée à revoir les institutions européennes ?

K.D. : L’efficacité est, je pense, ce qu’il y a de plus important et la compétence de l’exécutif, du Conseil des ministres, va principalement dépendre d’une réorganisation des institutions européennes. Mais la question de la réorganisation a déjà été abordée de nombreuses fois dans le passé. J’avais moi-même proposé, en 1985 je crois, une réforme des institutions de la Communauté. J’avais dit à l’époque qu’il serait opportun de renforcer la position du secrétaire général du Conseil pour en faire un poste aussi important que celui du secrétaire général de l’O.T.A.N. Cette proposition fut alors controversée et ne fut pas adoptée bien qu’on renforçât alors quelque peu le rôle du Conseil. En fait, je pense que, déjà pour une Europe à quinze, nous avons besoin d’un exécutif plus fort, qui devrait être élu pour une période plus longue, et non pas pour six mois ou un an, et que le modèle du secrétaire général de l’O.T.A.N. n’était pas un si mauvais modèle.
Je n’ai jamais été partisan d’un Parlement européen fort parce qu’il n’est pas, à mon avis, représentatif et que si, par ailleurs, il possédait un pouvoir exécutif réel, il entrerait en conflit avec les parlements nationaux. La rationalisation du rôle du Parlement européen me paraît une tâche à peu près impossible. Certes, il faudrait en réduire la taille et éviter qu’il atteingne mille membres à la faveur des élargissements successifs. Mais cela se révélera fort difficile. En effet, certains Etats membres auront le sentiment de n’y être pas suffisamment représentés : si les Danois y ont, par exemple, six parlementaires, ils estimeront que cette représentation est trop faible ; en revanche, si leur délégation est plus forte, ce sont les grands Etats qui, à raison, ne s’y trouveront pas proportionnellement représentés. Il y a là une source de conflits et c’est ce qui me fait croire que, tout en accordant un rôle précis au Parlement, une action concertée entre le Conseil des ministres et les parlements nationaux restera très importante.

Le Banquet : Quels sont les problèmes essentiel rencontrés par les institutions européennes ? Quelles sont les priorités de réforme et quelles modifications envisageriez-vous en ce qui concerne leur structure et leur compétence ?

K.D. : Je pense qu’il faut renforcer la position du Conseil en raison de l’importance du rôle des gouvernements nationaux. De son côté, le Conseil devrait concentrer ses pouvoirs exécutifs en une institution, par exemple un secrétaire général qui serait une personnalité politique. La France propose la nomination d’une sorte de ministre des affaires extérieures. C’est quelque chose d’équivalent que l’on devrait réaliser.
Il faudra, d’autre part, réduire les effectifs de la Commission et accepter l’idée que les Etats ne pourront pas toujours y être tous représentés. La Commission doit garder des dimensions contrôlables et si l’Union comporte un jour 20 à 25 Etats membres, il ne sera pas possible que chacun y soit représenté. L’Europe devra alors se doter d’un organe tel qu’un comité consultatif reflétant les intérêts nationaux. Mais la Commission devra être une institution plus ramassée, en prenant par exemple le modèle du Conseil de sécurité des Nations Unies, c’est-à-dire un noyau compact, relativement stable, entouré d’un Conseil de formation variable ; les Etats membres présents au Conseil de sécurité, ou pour l’Europe à la Commission, devront faire en sorte que le système reste viable.
Par ailleurs, je pense que, pour lui permettre de fonctionner, il faut éviter une dimension disproportionnée du Parlement. Je déplore les disputes entre Strasbourg et Bruxelles ; je pense que le Parlement devrait siéger à Bruxelles et qu’il faudrait trouver d’autres compensations pour la ville de Strasbourg. Mais pour une question d’efficacité, le Parlement devrait siéger là où le gouvernement européen se trouve afin d’éviter les va-et-vient du Parlement. C’est certainement difficile pour la France, mais on devra faire valoir l’efficacité du travail communautaire lors des discussions entre la France et ses partenaires. Enfin, il faudra doter le Parlement de compétences très précises, par exemple dans l’agrément des nominations de commissaires et dans l’approbation du budget. Toutefois, la Commission devra conserver une compétence importante dans l’initative des décisions et être elle-même contrôlée par le Conseil des ministres, sous l’impulsion d’un secrétaire général comme à l’O.T.A.N. C’est ainsi que je conçois une amélioration de l’efficacité dans la conduite des affaires européennes. Mais tout cela ne fonctionnera que si l’Allemagne et la France coopèrent encore plus intensément qu’elles ne le font déjà aujourd’hui.

Le Banquet : Toujours à propos du Parlement européen, son pouvoir « légiférant » est très relatif. Qu’en pensez-vous ?

K.D. : Il faudrait définir les compétences précises du Parlement dont les décisions devraient porter sur des points essentiels et être moins des déclarations de principe. La majeure partie de la « législation » doit rester du ressort de la Commission avec l’accord du Conseil des ministres. Je ne pense pas qu’on puisse appliquer à l’Union le système parlementaire de Westminster, pour employer des termes constitutionnels.

Les limites du fédéralisme

Le Banquet : Le modèle de l’Europe à venir doit-il être de type fédéral ? Ce modèle est-il compatible avec les différents systèmes politiques des Etats européens ? Serait-ce la solution pour une meilleure répartition des compétences entre l’Union européenne et ses Etats membres ?

K.D. : Mais nous avons déjà ce modèle ! L’Union est à ce jour compétente en matière de politique commerciale, agricole… Il y a donc déjà une nette répartition des compétences, de même en ce qui concerne la politique de la concurrence de l’Union. En revanche, ce qui touche la culture reste du ressort des Etats membres. Toutefois, comme partout se posera le problème des entraves à la compétition, il conviendra de régler, également dans le domaine de la culture, la question par exemple de l’équivalence des diplômes universitaires. Donc, nous avons un fédéralisme mais il n’est pas bien organisé, comme en Allemagne d’ailleurs où nous devrons réformer les principes de notre fédéralisme si nous ne voulons pas aboutir à une impasse.

Le Banquet : Que pensez-vous de l’idée d’une constitution européenne ?

K.D. : Il sera difficile dans le contexte européen actuel si varié et si complexe de s’accorder sur une vraie constitution. Mais je le répète, si la France et l’Allemagne s’entendent entre elles pour régler cette question pour leurs deux pays, elles créeront ainsi dans ce domaine un noyau d’influence sur le reste de la Communauté. Je suis donc pour une coopération encore plus intense entre la France et l’Allemagne.

Le Banquet : En ce qui concerne le rôle des institutions, on entend fréquemment, comme le disait Carlos Westendorp, ministre espagnol des affaires étrangères, qu’on ne sait plus qui est responsable de quoi et devant qui. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

K.D. : Oui, c’est vrai. Mais c’est également valable pour la République fédérale d’Allemagne. Nous avons, en effet, un gouvernement fédéral, un conseil fédéral, le Bundesrat, ainsi qu’une commission de conciliation qui est moins connue mais qui exerce actuellement le pouvoir en Allemagne car c’est là que sont prises les décisions communes entre le Bundestag et le Bundesrat. Et donc les rôles ne sont plus clairement définis. Nous avons besoin de plus de transparence dans la prise de décision, et c’est vrai également pour l’Europe ; en ce sens, il serait bon que l’Allemagne et la France tirent ces points au clair au sein d’un petit groupe de travail. Car un règlement défini en commun par la France et l’Allemagne sur ce point ne pourra qu’être suivi par les autres Etats européens.
La coopération franco-allemande devra également dégager les objectifs à atteindre dans la réorganisation de l’Europe. Ce qu’a dit le ministre espagnol est tout à fait vrai, les citoyens ne distinguent pas les mécanismes de décisions au sein de l’Union, et cela explique en partie l’europessimisme. Dans cet environnement déjà compliqué, les gens veulent savoir par qui sont prises les décisions alors que le bien-fondé de celles-ci leur échappe de plus en plus. En effet, s’ils sont dépassés quant aux raisons qui motivent telle ou telle décision, prise par exemple dans les relations commerciales avec la Chine ou Taiwan, ils voudraient au moins savoir à qui ils délèguent leur pouvoir de décision. C’est pourquoi il faut revendiquer plus de transparence pour savoir qui décide de quoi, aussi bien en Europe qu’en Allemagne.

Le Banquet : N’a-t-on pas trop attendu du principe de subsidiarité ?

K.D. : Je me demande plutôt si on l’applique suffisamment. La Commission est très ambitieuse et voudrait tout réglementer, ce qui lui pose d’ailleurs de gros problèmes car dans une communauté économique, beaucoup de lois et de réglementations concernent l’activité économique et donc la concurrence. Et si nous nous sommes bien souvent moqués en Allemagne des discussions de la Commission pour réglementer la taille des bonbons et des pots de yoghourt, il faut voir l’envers de la médaille et comprendre que ce sont là des questions touchant la concurrence et qu’elles sont de ce fait importantes pour la Communauté. Je ne pense donc pas qu’on ait trop attendu de la subsidiarité, mais au contraire trop peu. Il n’y a pas encore assez de subsidiarité et pas de règles clairement définies la concernant : aux uns de créer le cadre normatif, aux autres de le remplir, aux uns de définir des principes, aux autres d’élaborer les règles techniques permettant leur mise en œuvre. Les différentes compétences doivent être délimitées plus nettement dans l’Union, et notamment pour le travail concret le plus quotidien.

Le Banquet : Comment concevez-vous le rôle de la Cour de justice européenne en regard du principe de subsidiarité ?

K.D. : La Cour de justice européenne jouera, je pense, un rôle grandissant dans la mesure où l’on renoncera à trop réglementer au niveau central. Parmi les problèmes concernant les ressortissants de l’Union européenne, certains relèvent du domaine de la concurrence et de son arbitrage. Si l’on concède ainsi une réelle marge d’action aux Etats membres en réglementant moins au niveau central, ce que j’estime par ailleurs souhaitable, alors la Cour de Justice deviendra l’arbitre qu’elle est déjà devenue aux Etats-Unis par exemple. L’application du principe de déréglementation et de décentralisation s’accompagne inéluctablement, dans toute démocratie, d’un renforcement dans les institutions du rôle des tribunaux.

L’axe franco-allemand, noyau dur de l’Europe

Le Banquet : La C.D.U. a une position bien définie dans la question européenne, exprimée notamment par Wolfgang Schäuble et Karl Lamers. Pouvez-vous nous donner votre opinion à ce sujet ?

K.D. : MM. Schäuble et Lamers ne conçoivent, pour les résumer, la réalisation de l’unification européenne qu’à partir d’un noyau qui s’élargirait au fur et à mesure à d’autres Etats et estiment qu’une évolution parallèle n’est pas possible dans tous les Etats en même temps. Ils considèrent l’Allemagne et la France comme éléments décisifs de ce noyau en Europe. Je partage entièrement leur point de vue. Depuis que je m’occupe d’affaires européennes, j’ai toujours été un fervent défenseur d’une forte intégration franco-allemande. J’avais d’ailleurs été vivement impressionné, lors des consultations auxquelles j’avais en partie participé, du temps du général de Gaulle, entre la R.F.A. et le gouvernement français. A l’époque, régnait un véritable esprit de coopération qu’on a peut-être partiellement perdu au fur et à mesure de l’élargissement progressif de l’Europe et des changements survenus entre-temps dans le monde, en Europe et aussi en Allemagne, malgré la coopération très étroite entre le chancelier Kohl, d’une part, et les présidents Mitterrand puis Chirac, d’autre part. Mais nous devrions souligner l’importance d’une collaboration plus intense entre la France et l’Allemagne dans leurs décisions, les rencontres de leurs cabinets, dans leurs développements structurels, pour leur défense aussi, afin de former le noyau de direction qui fera progresser l’Europe. Je ne pense vraiment pas que nous puissions y arriver en avançant à vitesse égale dans tous les Etats.

Le Banquet : Cet esprit de construction de la Communauté européenne est-il en train de se perdre ? Doit-on trouver d’autres méthodes ?

K.D. : Oui, je pense qu’il faut trouver une autre méthode. Le traité de coopération franco-allemand de 1963 me semble, au vu de l’avenir européen, plus important que le traité de Rome. Il eût été préférable que le traité de coopération ait été signé six ans plus tôt et ait précédé d’une année le traité de Rome. Nous devrions retenir du traité l’intérêt que représente une coopération intense entre deux Etats également influents, puissants et importants sur notre continent et voir que l’Allemagne jouit d’une grande importance économique et que la France quant à elle jouit d’une grande influence politique et considérer l’équilibre entre ces deux forces. La France a, dans de nombreux domaines, plus de possibilité d’agir que l’Allemagne, de même l’Allemagne a davantage de force que la France dans certains domaines économiques. Il faudrait donner à cette coopération une nouvelle dimension pour conduire le continent et lui montrer la direction à suivre. Actuellement, l’Europe est sans tête, dans un monde qui en plus requiert des réactions rapides dans les domaines économiques, technologiques et industriels mais aussi en ce qui concerne la défense. Le désastre en Yougoslavie nous a montré que l’Europe actuelle est sous l’hégémonie américaine et non pas maîtresse d’elle-même, et je n’approuve pas cette situation. Il faut donc trouver une hégémonie européenne. En 1963, le général de Gaulle avait dit à Reims à peu près ceci : « La France a tenté un essai, l’Allemagne a tenté un essai, aucun des deux n’a pu le réaliser seul, nous ne pourrons que réussir ensemble ». C’est la conduite à tenir et nous devrions y revenir et en parler librement sans craindre que les pays voisins redoutent l’importance de nos deux pays. Personne n’a à nous craindre, car nous sommes des peuples raisonnables et pacifiques. Mais quelqu’un doit montrer la direction à prendre. Et c’est pourquoi je considère la position du rapport Schäuble-Lamers comme une thèse sage.

Le Banquet : C’est une bonne transition vers le thème de l’union politique. N’a-t-on pas méconnu jusqu’alors les différences politiques et culturelles entre les Etats ?

K.D. : Oui, mais pour donner une conduite commune à l’Europe, on ne peut pas considérer toutes les différences. Je le redis, si l’on veut tenir compte des diversités politiques de 15, 20 voire 25 nations, on ne sera plus opérationnel. Il est déjà suffisamment difficile de trouver le dénominateur commun entre les systèmes politiques français et allemand qui permette une action résolue. Il existe un joli dicton qui dit : « Two is a company, three is a crowd, à deux, on est une communauté, à trois, une foule » ; et donc, dès que l’on est à trois, l’affaire se complique. Nous devons laisser à chacun la possibilité de garder son identité politique sans que pour autant un perpétuel compromis ne nuise à la conduite de l’Union. On ne doit pas en arriver, par exemple, à ce qu’un électorat de 4,5 millions de Danois puisse s’opposer à l’instauration d’une monnaie unique entre la France et l’Allemagne. Les Danois peuvent en décider en ce qui les concerne, mais pas pour nous. En fait, le traité de Maastricht traduit une lâcheté en Allemagne et en France. Si, au lieu de cette notation scolaire que l’on a établie, justement parce qu’on veut régler la situation de 15 nations à la fois — à 3%, tu es bon, à 60%, tu es bon —, si la France et l’Allemagne s’étaient entendues et avaient décidé de définir la voie à suivre pour une monnaie commune, elles auraient compris qu’elles y sont aptes, sans besoin de notation. Nous en sommes arrivés à la situation insensée où nous nous demandons si nos deux pays sont en mesure d’instaurer une monnaie unique. Bien entendu qu’ils en sont capables ! C’est ensemble qu’ils doivent décider de ce qu’ils veulent. C’était donc une forme de lâcheté de ne pas avoir tous les deux nettement dit : « Voilà ce que nous voulons, voilà ce que nous allons faire et nous verrons comment les autres réagiront ».

Le Banquet : Il ne faut donc pas gêner la progression des Etats qui le désireraient ?

K.D. : C’est cela, et les deux qui doivent aller de l’avant, c’est l’Allemagne et la France. Ils doivent définir leurs options économiques. Nous avons quelques différends avec la France au sujet de la politique économique extérieure, il nous a fallu parfois reconsidérer la position française et en reconnaître dans certains cas le bien-fondé. L’ouverture des marchés est un processus de longue durée qui entraîne des bouleversements sociaux. C’est à nous de régler cette question avec la France. Mais si nous attendons l’accord du Portugal ou de l’Irlande, nous n’arriverons jamais à prendre des décisions importantes. Cela a toujours été mon opinion, qui est loin d’être une position orthodoxe en Europe, mais je pense que le temps et les évolutions n’ont pu qu’en confirmer la justesse.

Le Banquet : La Commission européenne constate dans son rapport sur le fonctionnement de l’Union que les deuxième et troisième piliers du traité de Maastricht ont échoué. Quels sont à votre avis les raisons de cet échec ?

K.D. : Je pense qu’il est lié à ce que je disais précédemment. Nous avons actuellement des problèmes en Allemagne et en France avec la politique en matière de drogue des Pays-Bas. Certes, les Hollandais sont en droit de faire comme bon leur semble. Mais si l’Allemagne et la France adoptent une position commune et rétablissent ensemble leurs frontières, ce sera aux Néerlandais de s’y conformer ou de choisir leur propre voie. Nous représentons en Europe centrale un nombre de 140 millions d’habitants et pouvons de ce fait en déterminer le poids réel et la direction. Si nous ne manifestons pas cette fermeté d’action, l’Europe ne pourra progresser. Cela concerne par exemple l’un des piliers qui est la politique extérieure.
Pour ce qui touche la défense et la sécurité, il y a des problèmes semblables. Sur ce point, les Allemands sont, en raison de leur histoire, c’est évident, fort désavantagés ; mais j’ai toujours pensé que les Allemands n’ont pas besoin d’un siège propre au Conseil de sécurité des Nations Unies ; en fait, ce dont ils ont besoin, c’est d’une bonne consultation franco-allemande. Il y a déjà un siège pour la France. Si, en s’appuyant sur le traité de coopération franco-allemand, nous rapprochions nos positions, nous disposerions en fait d’un siège. On pourrait se retrouver lors d’une consultation et en délibérer. Ce n’est pas un problème primordial pour l’Allemagne à mon sens. Je trouve plus important d’en discuter avec la France pour arriver à des consultations où elle pourrait en partie reprendre les vues allemandes et, peut-être que, dans cinq à dix ans, l’union politique entre les deux pays sera si avancée qu’on entendra la même voix lors des prises de position française et allemande. Cela demande beaucoup de courage à la France et également beaucoup de fermeté à l’Allemagne. De toute façon, nous devrons nous habituer au fait que nos petits voisins ne pourront pas toujours tous nous « aimer ». Ce n’est pas possible. Nous sommes une nation pacifique et civilisée, mais nous devons lier nos intérêts à ceux de la France.

Les conditions d’une politique étrangère de l’Union

Le Banquet : Le gouvernement français a proposé que soit nommé un « Monsieur politique étrangère et de sécurité commune ». Actuellement, nous avons un commissaire qui en est chargé et qui est, en même temps, le président de la Commission européenne — lequel n’est jamais qu’un primus inter pares de cette Commission. Faut-il une telle personnalité pour mener une telle politique extérieure au nom de l’Europe ?

K.D. : Oui, je pense qu’on devrait y réfléchir. On devrait procéder en même temps à la restructuration du rôle du secrétariat général du Conseil en installant une personnalité politique au poste de secrétaire général avec un important pouvoir dans la gestion du Conseil, pour une durée d’au moins trois ans, sinon cinq voire plus. Je peux très bien accepter le système actuel de la présidence du Conseil avec une rotation tous les six mois, pourvu que le secrétaire général détienne, dans la permanence, les vrais pouvoirs à l’image du président de conseil de surveillance tel qu’il est défini dans le droit allemand des sociétés.

Le Banquet : Pour la défense européenne, y a-t-il un intérêt commun entre la France et l’Allemagne ?

K.D. : Oui, je pense qu’il y a un intérêt commun, mais il n’y a pas d’entente sur la manière dont nous pouvons organiser la prise en compte de cet intérêt. Cet intérêt commun, la sécurité, est essentiellement d’ordre passif et axé sur l’Europe. Contrairement aux Etats-Unis, l’Europe n’a pas d’intérêts la poussant à intervenir dans le monde, ou, si elle a peut-être de tels intérêts, elle ne dispose pas de la capacité à les défendre au niveau mondial. Mais en ce qui concerne la zone européenne elle-même, nous avons en commun l’intérêt de notre sécurité et de notre défense. Sur ce point également, une étroite collaboration franco-allemande serait nécessaire pour réunir sous un même toit des conceptions aussi différentes que la neutralité et l’adhésion à l’O.T.A.N. par exemple. Tout revient à chaque fois à la constellation que le couple franco-allemand peut seul organiser.

Le Banquet : Mais comment peut-on régler cette organisation alors que les systèmes de défense sont si différents ? Coexistent, en effet, des Etats neutres comme la Finlande, la Suède et l’Autriche, deux puissances nucléaires, la France et la Grande-Bretagne, et des Etats comme l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne étroitement liés à l’O.T.A.N.

K.D. : Il est certainement très difficile et peut-être impossible de trouver le dénominateur commun. Une amorce dans cette recherche d’une base défensive commune entre la puissance nucléaire française et la puissance militaire allemande est la création du corps franco-allemand. Cette tentative, si elle est développée, pourrait ouvrir de nouvelles perspectives aux autres nations de l’Union. Mais je crains, là aussi, qu’on ne puisse pas réunir sous un concept unique la variété des intérêts en présence. La Finlande a une conception différente sur ce point de celle de la France ou de la Grande-Bretagne, mais aussi de l’Allemagne. La question de la défense sera difficile à résoudre mais j’espère qu’elle ne sera pas insoluble. Il faudra à ce sujet une concertation intense entre nos deux pays. Je regrette quelque peu le manque de consultation avec les Allemands dans la décision de refonte des structures de défense qu’a prise le Président Chirac. Je le déplore et ne retrouve pas l’esprit du traité de l’Élysée. Je ne peux que souligner que si l’Europe veut aller de l’avant, elle doit le faire sur les bases du traité franco-allemand.

Le Banquet : Comment voyez-vous l’avenir de l’Union de l’Europe occidentale ?

K.D. : Il est difficile de prévoir. Il faudra saisir les potentialités qui s’offrent à l’Europe tout en préservant l’entité de l’O.T.A.N. On devra respecter ces deux considérations. Nous avons encore à réfléchir sur ces problèmes.
Le Banquet : Vous avez évoqué l’hégémonie américaine. Pensez-vous que la création d’une défense européenne serait susceptible d’entraîner naturellement une diminution du rôle de l’O.T.A.N.?

K.D. : Non vraiment, je ne le pense pas. Mais si c’est une conséquence naturelle, alors elle ne se manifestera naturellement qu’en face d’une structure défensive franco-allemande forte et intégrée. Tant que ce n’est pas le cas, l’O.T.A.N. restera le pilier essentiel. Et si la France et l’Allemagne parviennent à mettre sur pied une défense commune, ce sera un complément à l’O.T.A.N. Il n’y a là , à mes yeux, pas source de contradiction ni d’entrave à l’entente avec les Etats-Unis. Mais si l’Europe ne veut pas être dominée par une hégémonie américaine, elle devra — pour employer une formule caricaturale — se forger une hégémonie franco-allemande. L’Europe à 15 ou 20 nations devra s’organiser pour que ce qui se passe actuellement en Yougoslavie ne se reproduise plus.

Le Banquet : Quels conseils donneriez-vous aujourd’hui au gouvernement allemand pour la conférence intergouvernementale ?

K.D. : J’envisage avec confiance l’approche du gouvernement allemand pour les consultations à venir dans l’esprit des vues exprimées dans le rapport Schäuble-Lamers que je soutiens. Un esprit d’audace sera nécessaire pour faire avancer l’Europe.

Propos recueillis par Jean-François Puech
Traduit de l’allemand par Françoise Dauer-Hemmerlé