Les Européens et les autres, du rejet des barbares à celui des masses

Les Européens et les autres, du rejet des barbares à celui des masses

Dominique Franche

A propos de Josep Fontana, L’Europe en procès, Seuil, 1995, 205 pages

Attention ! si vous attendez un livre férocement anti-Maastricht, passez votre chemin !
Ne vous éloignez pas trop cependant.
Le titre ne doit pas être compris dans le sens d’un procès intenté contre l’Europe. Du moins pas seulement. Publié dans la remarquable collection « Faire l’Europe », dirigée par Jacques Le Goff, cet ouvrage est consacré au processus qui a donné naissance au concept d’Européen. Mais l’autre sens du mot procès est bel et bien présent, justifié par les critiques virulentes que formule l’historien catalan Josep Fontana à l’encontre de cette image que l’Européen « sûr de lui et dominateur », comme disait l’autre, a forgée de lui-même au long des siècles. Il s’agit de montrer comment l’Europe, qui ne correspond à aucune réalité de géographie physique — puisque ce n’est qu’une extrémité de continent —, est devenue une réalité culturelle dont les frontières imaginaires ont été concrétisées. Comment est née cette réalité, d’où vient le concept d’Européen ?

Les « miroirs » des Européens

Ne cachons pas notre plaisir : ce livre est un tour de force. Car enfin, résumer en 192 pages de texte plus de deux mille ans d’histoire d’une façon aussi limpide, vivante et critique, en formulant au passage quelques idées neuves, n’est pas donné à tout le monde. Josep Fontana nous présente avec talent neuf « miroirs » dans lesquels se sont regardés les Européens : « miroirs » barbare, chrétien, féodal, diabolique, rustique, courtois, sauvage, du progrès et du vulgum pecus, c’est-à-dire neuf manières à peu près chronologiquement successives de se définir par rapport à l’autre — extérieur ou intérieur —, par rapport à celui que l’Européen dominant a rejeté ou rejette encore, depuis la xénophobie grecque jusqu’au mépris des intellectuels du XXe siècle pour les masses.
Josep Fontana fait justice de bien des idées reçues qui encombrent toujours certains discours politiques ou l’histoire telle qu’on l’enseigne trop souvent. Ainsi montre-t-il brillamment comment l’image d’une pureté originelle de la civilisation européenne, issue de l’héritage grec, puis romain, oublie ce que nous devons à l’Orient ; elle n’est qu’un mythe fondé sur l’utilisation abusive du rejet du « barbare », de celui qui parlait une autre langue et était donc nécessairement inférieur — ce qui permettait alors de justifier l’esclavage. La culture européenne ne vient pas davantage du christianisme, elle serait plutôt une variante christianisée d’une culture plus ancienne. Vient-elle de l’Empire carolingien ? Toujours pas : « l’Europe ne s’est pas faite à partir de l’Empire carolingien mais contre lui. » (p. 48), et les « siècles sombres » du Moyen Age correspondent à une lente mutation plus qu’à une rupture, dont le miroir féodal, celui de la chevalerie, a « servi à occulter le rôle primordial des “masses” : des hommes et des femmes à pied » (p. 65). La culture européenne vient donc d’abord d’une succession de métissages.
Aux rejets des barbares puis des païens succèdent, d’une part, celui des « infidèles » et des « hérétiques » pourchassés pendant les Croisades extérieures et intérieures à l’Europe, de Jérusalem à Albi, et, d’autre part, celui des Juifs. C’est ce double rejet, externe et interne, qui marquerait, selon Josep Fontana, la « clôture de la société européenne » (p. 75) à partir du Moyen Age. Le passage à l’époque moderne, du XIVe au XVIe siècle, fut ensuite marqué par de nombreuses révoltes populaires extrêmement violentes, dont la plus connue est la guerre des paysans allemande. L’auteur y voit « un projet cohérent d’instaurer une société plus juste et égalitaire » (p. 102), un projet dont les traces se retrouveraient dans la culture dite « populaire », qu’il préfère appeler « culture critique » afin de se démarquer des partisans de la culture « lettrée » des « élites » qui se sont définies par opposition au « cul-terreux “vulgaire, stupide et méchant” qui mettait en danger l’ordre établi » (p. 107). La reprise du contrôle des couches populaires aurait fait l’objet d’une véritable reconquête intérieure, aux XVIe et XVIIe siècles, par la Réforme et la Contre-Réforme. Leurs luttes contre les sorciers ou contre les judaïsants d’Espagne, et peut-être plus encore pour la régulation de la sexualité, auraient eu pour effet de rendre la culture européenne plus homogène en réprimant ce que J. Fontana appelle la « culture alternative », que les lettrés s’approprièrent en codifiant les langues vulgaires. L’urbanité succéda de la sorte à la culture courtoise du Moyen Age, tandis que la rusticité devenait le nouveau nom de la barbarie. En même temps, les Européens se définissaient à l’extérieur par « leur foi en leur supériorité morale et intellectuelle » (pp. 130-131) sur les peuples « sauvages » — les Indiens d’Amérique bons pour l’extermination — comme sur les peuples « primitifs » — ceux qui furent colonisés plus tard.
La civilisation européenne devint ainsi la civilisation, dont la supériorité se fonda bientôt sur le mythe racial. Et les Européens en vinrent à élaborer « un schéma temporel qui présupposait une dynamique évolutive » (p. 147), une vision linéaire de l’histoire conçue comme la succession de différents stades allant dans le sens d’un progrès, vision à laquelle le marxisme lui-même n’a pas échappé. Les autres civilisations n’étaient plus, dès lors, l’illustration de la diversité humaine, mais des témoins de stades moins avancés de la civilisation ; les sociétés européennes étant plus « évoluées » que les autres, elles avaient donc le droit d’exploiter les « primitifs » puisqu’elles les éduquaient. Le concept d’Européen s’est d’autant mieux imposé que nous avons inventé de « fausses images des autres que, curieusement, nous avons réussi à leur faire accepter », telle celle d’une Afrique noire qui « n’aurait pas dépassé le stade tribal » (p. 155), une image que diffusent toujours les médias, hélas !
L’auteur examine enfin la naissance de la nation moderne comme forge d’une nouvelle conscience collective dont le but était de neutraliser les éléments dangereux aux yeux des dominants. Après le barbare, après le rustre, le sauvage et le primitif, le citadin pauvre et les « masses » comme menace. « Une menace d’autant plus redoutable que rapprochée » (p. 177). Les masses, cette nouvelle plèbe, inspirent dégoût et crainte à cause de leur proximité, de leur nombre croissant, voire de la dégénérescence dont on les accuse. Et les « intellectuels » de les mépriser et de les redouter, comme le fit naguère un Ernst Jünger. Voilà des pages dont la lecture résonne étrangement, quand on se souvient des discours qu’ont osé tenir certains « intellectuels » sur l’arriération mentale des masses et leur refus du progrès, pendant le référendum sur le traité de Maastricht ou lors des grèves de décembre 1995. Du rejet des barbares au mépris pour les masses, Josep Fontana déroule ainsi remarquablement un fil conducteur qui restait inaperçu.

Plaidoyer pour une « histoire alternative »

On relèvera particulièrement les conséquences tirées de l’étude des précédentes ségrégations : non seulement Josep Fontana réclame « l’égalité de traitement pour les exclus », mais il affirme « que beaucoup de ce qu’on a présenté comme progrès n’est guère que le masque des diverses formes d’appropriation économique et de contrôle social. En arrachant aux classes populaires leur histoire et leur conscience, nous les réduisons au rôle de sauvages de l’intérieur. […] Aujourd’hui, c’est le tour de l’ouvrier d’usine et de l’employé, qui voient menacées les minces concessions de stabilité et de bien-être acquises par la lutte syndicale, dénoncées maintenant comme obstacles à un “progrès” qui prétend continuer à les vampiriser en déguisant la déprédation en compétitivité » (pp. 180-181).
On débouche donc sur le réquisitoire annoncé par le titre à double sens, avant d’entendre, dans le dernier chapitre (« Hors de la galerie des miroirs »), un vibrant plaidoyer pour une autre histoire, pour une « histoire alternative », qui permettrait de « sortir de la galerie des miroirs déformants » en démontant « cette vision linéaire de l’histoire qui interprète mécaniquement chaque changement comme une amélioration, chaque nouvelle étape comme un progrès » (pp. 189-190), afin de « changer la façon de voir et comprendre les choses » et « d’abattre les murs dont nous, Européens, nous sommes entourés » (pp. 191-192).
Si certains lecteurs pourront être irrités par cette vision d’une histoire ouvertement militante, il convient de les avertir qu’elle n’est jamais simpliste, en dépit du nombre de pages très réduit que compte L’Europe en procès : à propos de l’Afrique noire, par exemple, Josep Fontana critique aussi bien la vision tribale de ce continent que celle qui attribue tous ses maux aux seuls Européens — les Africains participèrent, en effet, très activement à la traite des esclaves. Les passés mythiques, même élaborés en réaction contre ceux créés par les Européens, et même pour des causes justes, ne sont pas moins mythiques et criticables. L’historien catalan défend une histoire certes militante, mais en aucun cas une histoire aveuglée par des partis-pris idéologiques, comme a pu l’être l’histoire marxiste — ou prétendue telle. Au moins devra-t-on lui reconnaître le mérite de ne pas dissimuler ses opinions.
Une seule réserve : le rôle, assurément considérable, joué par l’Eglise dans les débats idéologiques et la formation de la culture européenne paraît parfois un peu exagéré dans ce livre, ou, plus exactement, celui d’autres forces, telles la monarchie ou la bourgeoisie, y est peut-être moins bien mis en évidence. Mais le format du livre imposait des choix. Evidemment, certains pisse-vinaigre pourront en outre pinailler sur la rapidité de quelques raccourcis, sur le télescopage des faits et des idées qu’entraîne la brièveté de l’ouvrage, sur la bibliographie, ou sur quelques infimes problèmes de vocabulaire — peut-être liés à la traduction de l’espagnol. Laissons-les à leurs urinoirs académiques rongés par l’acidité de l’envie.
L’Europe en procès n’en demeure pas moins un excellent livre d’histoire critique et d’éducation civique pour tout Européen soucieux de ne pas se laisser prendre au piège des idéologies et de l’européocentrisme. Par son humour souvent grinçant et par son ton parfois virulent, il constitue en outre une des synthèses les plus réjouissantes à lire sur l’histoire européenne. Finalement, ce travail est bien un procès contre l’Europe de Maastricht telle qu’elle se dessine, et pour une autre Europe plus ouverte.