L’Europe unie : base de notre bien-être à tous

L’Europe unie : base de notre bien-être à tous

Arend Oetker

L’Union européenne entre aspiration romantique et impératifs économiques

Le nombre 12 revêtait, dans les temps anciens, un caractère mythique. Il représentait le symbole de l’harmonie, de la perfection et de l’unité. Dans l’Orient antique, il était même synonyme de sainteté. Ainsi, on le retrouve constamment, dans le passé comme dans le présent, par exemple : les 12 travaux d’Hercule, les 12 portes de la Jérusalem céleste, les 12 signes du Zodiaque, les 12 heures du jour et de la nuit, les 12 mois et précisément les 12 étoiles sur fond bleu de notre drapeau européen. Il devient ainsi, hasard voulu ou non, le symbole de l’aspiration du continent européen vers l’harmonie, l’intégralité, l’unité dans la diversité sur les fondements de la paix, de la liberté et de la prospérité.
En ce sens, le processus de l’intégration dans le cadre de l’Union européenne est, malgré ses hauts et ses bas, une réussite. Ce n’est pas sans raison qu’a augmenté considérablement l’attrait exercé par la Communauté après la fin de la guerre froide. Les clivages politiques, alors inflexibles, entre Est, Ouest et neutralité n’existent plus. Aucun pays n’est plus condamné à en rester exclu de par la force d’un autre. Tout élargissement de la Communauté — indépendamment des possibilités actuelles — réalise ainsi comme une mosaïque, pierre par pierre ou plutôt pays par pays, l’idée mythique du symbole européen.
A côté de ces considérations politiques, peut-être philosophiques, voire romantiques, il y a un autre angle de vue, digne lui aussi d’intérêt : l’intégration en tant que résultante de contraintes économiques qui ont non seulement joué un rôle important dans le passé, mais vont à l’avenir plus que jamais influencer nos décisions.

Le statu quo de l’Europe : des avantages supérieurs aux inconvénients

Le marché commun intérieur actuel est extrêmement profitable aux petits systèmes économiques européens tributaires de l’exportation. Quiconque peut s’en assurer : que ce soit comme consommateur en faisant ses courses ou en ayant recours à des prestations de service, ou comme salarié qui va travailler dans un autre Etat membre, ou encore lors d’investissements directs hors de ses frontières. Pour les entreprises, ce sont principalement celles de taille moyenne en Europe qui, ne disposant pas d’un vaste réseau de relations internationales à l’instar des dénommés global players, profitent tout particulièrement de l’interpénétration économique au sein de l’Union européenne.
Sans le libre accès aux divers marchés de l’Union, et en raison de la compétition mondiale de plus en plus dure, on assisterait dans chacun de nos pays à des ruptures significatives de l’équilibre économique ; personne ne resterait épargné.

La prospérité par l’ouverture des marchés

Ce n’est donc pas une considération purement idéologique qui pousse à faire de l’ouverture des marchés un principe fondamental de l’ordre européen, mais bien les avantages théoriques, empiriques, indéniables qu’offre ce réseau serré de relations économiques transfrontalières. Ainsi l’intégration économique de l’Union améliore-t-elle, grâce à ses marchés de biens et de facteurs de production, l’efficacité de l’allocation des ressources. Il n’y a plus d’obstacles commerciaux tarifaires ou non tarifaires dégradant les conditions d’échange. La répartition du travail en est plus intensive car chaque entreprise peut et doit se spécialiser dans la production de marchandises dont la fabrication est, pour quelque raison que ce soit, moins coûteuse dans le pays du lieu de production.
Par ailleurs, au fur et à mesure de son développement, les débouchés se sont multipliés à l’intérieur du marché unique. Les entreprises sont désormais en mesure de produire de grandes séries. Les économies réalisées grâce à la production de masse peuvent à leur tour faciliter l’expansion des entreprises. La plus grande variété des assortiments, les concurrences plus intenses de prix et de qualité profitent naturellement en premier lieu aux consommateurs, mais aussi aux entreprises qui peuvent, le cas échéant, s’approvisionner à des conditions plus avantageuses et acquérir ainsi « une bonne forme » sur le marché mondial pour résister au vent vigoureux de la compétition internationale devant la concurrence japonaise ou américaine.

La surréglementation menace le succès économique

L’acquis de l’Union européenne, sa dynamique intérieure, son attrait sur les autres Etats sont une preuve vivante de son succès économique et, par là également, de ses résultats économiques et sociaux. Pourtant, cet acquis est constamment soumis à des attaques et autres dangers contre lesquels il convient de réagir de toutes nos forces. Il faut mentionner ici l’excès d’harmonisation, source d’un grand nombre de risques. En tant que membre d’une équipe germano-britannique de déréglementation regroupant des patrons allemands et britanniques, j’ai eu l’occasion de réfléchir intensément à cette question. Ensemble, et avec notre conviction la plus profonde, nous nous sommes engagés à Bruxelles pour plus de subsidiarité et moins de réglementations centrales en Europe. Notre message, publié sous le titre La déréglementation, maintenant , peut se résumer ainsi : nous ne pourrons continuer à compter parmi les régions innovatrices et à forte croissance du globe que si nous évitons à l’avenir, au sein de l’Union européenne, les réglementations inutiles et élaguons les textes actuels de la pousse sauvage des prescriptions et directives. La surréglementation diminue en définitive la compétitivité internationale des entreprises européennes. Les potentiels de croissance de nos économies voient leur développement freiné en raison d’une baisse sensible de la disponibilité à créer des investissements, à poursuivre la recherche et l’expansion. Les victimes de cette situation sont les travailleurs à la recherche d’un emploi pour lesquels la réglementation du marché du travail complique de surcroît et de manière discriminatoire l’accès à un emploi. Le chômage de masse n’est pas une catastrophe naturelle inéluctable, mais (aussi) la conséquence de marchés surréglementés.
Dans ce sens, une politique sociale commune de l’Union aurait des effets contraires à ceux recherchés. Non seulement elle éreinterait le processus de rattrapage des Etats les moins prospères, mais en plus à la longue, elle serait préjudiciable à la situation économique des systèmes plus stables. La revendication de l’égalité de jure des conditions de travail et d’un niveau de vie élevé entraînera de facto l’effet socio-politique inverse. Une hausse du chômage — avec des différences suivant les régions — qui serait provoquée par un enchérissement du facteur travail, entraînant vraisemblablement d’importants transferts financiers, causerait un préjudice durable au développement de la prospérité de tous les Etats de l’Union européenne .
L’ensemble de la problématique peut se résumer ainsi. La culture européenne est diverse. Près de 370 millions d’êtres humains, de la Finlande à la Sicile, de la Normandie à Francfort-sur-Oder ne peuvent vivre selon un mode unique. Il faut donc pouvoir garder la liberté de gérer ce qui est différent de manière également différente, dans la mesure où cela ne menace pas véritablement la marché intérieur. Un trop-plein de réglementations détaillées va à l’encontre de cette condition ; au lieu de créer plus d’unité, elles engendreront le rejet. La tendance à l’uniformisation, dont font preuve souvent à l’excès les institutions européennes, représente pour cette raison un obstacle non seulement économique, social et politique, mais en plus — et ceci n’est pas à sous-estimer — intellectuel.

L’Union monétaire européenne : une chance pour l’économie européenne

Une monnaie européenne commune présente, quant à elle, un important potentiel d’intégration. Le marché intérieur sera consolidé, les relations politiques plus étroites ; au bout du compte, la maison Europe y gagnera en stabilité. Un inutile ajournement, portant en soi le danger d’un non accomplissement, pourrait avoir des conséquences désastreuses sur l’actuel acquis. C’est pourquoi il est souhaitable — et tous les efforts devraient porter en ce sens — de faire démarrer l’Union monétaire le 1er janvier 1999.
Toutefois, dans ce but, une « masse critique » d’Etats membres doit pouvoir effectivement satisfaire aux critères de convergence. L’Union réduite à deux pays est tout aussi dénuée de sens qu’une Union monétaire sans la France ou l’Allemagne. De fait, moins il y aura de (grands) pays qui y participeront et plus faibles seront les avantages que représentera pour les entreprises la monnaie unique. En effet, le montant des coûts de transaction et de garantie des cours est en corrélation réciproque avec la taille de l’espace monétaire.
A coup sûr, et même si toutes les conditions en sont remplies, un espace monétaire commun pour des Etats souverains, ne va pas sans risques.
En premier lieu, il pourra y avoir des conflits entre la politique financière et monétaire supranationale et la politique économique et financière nationale qui reste du ressort de chaque Etat membre : une politique qui favorise l’endettement national, ou qui ne peut ou ne veut réduire les déficits existants, peut dans certains cas entraîner une hausse des taux d’intérêt à l’intérieur de l’espace monétaire commun. Ceci dépend, d’une part, de l’endettement et, d’autre part, du nombre d’Etats dont la politique financière ne s’oriente pas vers la stabilité des prix. Bien qu’un Etat membre n’ait pas à répondre des dettes d’un autre (clause du non bail out), on peut se demander dans quelle mesure la solidarité communautaire ne se mettra pas automatiquement en marche en faveur des pays en difficulté.
De même, il faudra s’attendre à des problèmes économiques issus d’effets contraires entre des politiques salariales à orientation nationale et une politique monétaire commune. On peut imaginer deux scénarios. Ou bien la banque européenne d’émission ne soutient pas sur le plan monétaire (ce qui serait souhaitable) les augmentations de salaire dépassant les surcroîts de productivité, auquel cas ces augmentations irresponsables de salaire conduiraient immanquablement à une compression du personnel et donc obligatoirement à des transferts financiers. Dans le deuxième cas de figure, la banque européenne d’émission, éventuellement à la suite de fortes pressions politiques, engagerait une telle politique monétaire, entraînant des conséquences imprévisibles en matière de stabilité monétaire, ce qui équivaudrait à ouvrir la boîte de Pandore.
Enfin, les chocs économiques exogènes, jusque-là rattrapés grâce au mécanisme macro-économique du cours des changes, ne pourront plus être compensés dans une Union monétaire que par les paramètres internes du système. Si l’on ne peut jouer suffisamment sur les prix (les coûts, par exemple les salaires), il y aura, suivant les régions, des baisses de croissance et de l’emploi qui entraîneront de nouveaux transferts financiers.
Malgré ces conflits potentiels, les grands avantages économiques et politiques découlant de l’existence de la monnaie unique, et cités ci-après, devraient nous inspirer du courage. D’abord, elle améliorerait l’allocation des facteurs de production — la production et les investissements n’étant plus conditionnés par les cours des changes. Ensuite, elle permettrait une plus grande transparence des prix et du marché pour le consommateur comme pour les approvisionnements. Elle offrirait aussi une augmentation en taille et en liquidité du marché financier de l’espace monétaire commun avec une éventuelle baisse des taux effectifs (en moyenne pondérée) par rapport à ceux des marchés financiers dans les pays respectifs. Elle aboutirait également à une baisse des coûts de transaction et de garantie des cours de manière inversement proportionnelle à la taille de l’espace monétaire. Enfin, apparaîtrait la possibilité d’utiliser la monnaie unique du grand marché européen, comme le dollar américain et éventuellement en concurrence avec lui, comme monnaie de transaction, de placement et de réserve avec pour avantage moins de problèmes de cours de change avec les pays tiers.
Il n’y a pas de réussite qui ne prenne de risques. A nous de saisir notre chance et d’oser franchir ce pas, naturellement dans des conditions techniques et juridiques précises. Il se pourrait que cette chance ne se représente plus jamais.

L’unité de l’Europe par la subsidiarité, la liberté de circulation et l’ouverture

Le processus d’intégration économique et politique sera d’autant mieux consolidé qu’il sera accepté par la population. L’Europe ne pourra convaincre ses ressortissants que si, évitant de se montrer trop centralisée et trop bureaucratique, elle sait au contraire tenir compte de leurs singularités et créer leur prospérité. Il ne faut pas niveler les diversités culturelles issues de leur histoire : l’unité dans la diversité, avec la subsidiarité comme élément constitutif de la maison Europe.
Mais cela ne suffit pas : il faut considérer l’intégration européenne comme une mission continuelle. S’arrêter, c’est reculer et donc perdre l’acquis. De même, ce pas en direction de l’Union monétaire, c’est un mouvement et donc une progression. Mais ces relations ainsi tissées entre les Etats membres ne doivent pas faire de la Communauté une société close.
L’Union européenne doit, de par son principe même, rester ouverte à d’autres pays européens. Le renforcement de ses propres liens ne doit pas exclure de fait son élargissement. Les douze étoiles sur fond bleu du drapeau européen doivent en sorte symboliser l’aspiration du continent européen vers l’harmonie et la plénitude. Par conséquent, cela doit être notre but à tous d’accueillir dans un avenir prochain les pays d’Europe centrale et orientale au sein de notre commune maison européenne. Il y a à cela des raisons politiques, car ce sera le seul moyen d’assurer la paix et la liberté dans ces pays (éventuellement aussi chez nous), mais aussi historiques — nous sommes partie intégrante les uns des autres —, culturelles — ils nous apportent leurs facettes propres de nos références communes — et économiques. Il sommeille, en effet, dans leurs marchés d’énormes potentiels de croissance qu’il s’agit de réveiller et de mettre à profit.
L’Union européenne est synonyme dans le monde de paix, de liberté, de prospérité. Nous devons tout faire pour qu’il en demeure ainsi. Nous y réussirons si nous arrivons à faire nôtres, comme bases indispensables de notre action, les valeurs de subsidiarité, d’ouverture (également vis-à-vis des tiers ) et l’effort constant pour faire progresser l’intégration.

Traduit de l’allemand par Françoise Dauer-Hemmerlé