L’Italie et L’Europe

L’Italie et L’Europe

Romano Prodi

L’Europe est l’une des grandes réussites de notre temps. L’intelligence de nos pères fondateurs, qui ont su se montrer si visionnaires il y a de cela près de quatre décennies, nous a permis d’atteindre un niveau de prospérité et de bien-être sans précédent. Au fur et à mesure de leurs efforts, les profondes blessures héritées de siècles de compétition et de deux guerres mondiales ont été guéries. A présent, il va de soi qu’une nouvelle guerre entre la France et l’Allemagne est inimaginable. Pourtant, aux débuts de la Communauté économique européenne, une telle perspective aurait été écartée d’emblée tant elle aurait paru idéaliste.
Si cette réussite veut aller de l’avant, l’Europe doit définir de nouveaux objectifs et adapter sa configuration pour se donner les moyens de les atteindre. L’architecture institutionnelle du Traité de Rome était adaptée à une organisation à six Etats destinée à l’établissement d’une simple zone de libre-échange. Nous parlons à présent d’une Union à 15, 20 ou 25 membres avec des objectifs plus ambitieux. Une reforme institutionnelle complète s’impose donc et la conférence intergouvernementale me paraît un rendez-vous crucial.

L’Europe : une voie vers la maturité politique de l’Italie

L’un des faits marquants du débat sur l’Europe au cours de ces dernières années est qu’il est devenu partie intégrante du paysage politique national. Les hommes politiques de tous les Etats membres doivent se situer sur une échelle allant des europhiles aux europhobes. Cette évolution est positive car l’Europe n’apparaît plus comme un sujet secondaire laissé aux mains de mandarins des affaires étrangères, mais bien comme faisant partie de la vie quotidienne et de la politique intérieure.
Bien entendu, le débat n’en est que plus animé comme le référendum sur le traité de Maastricht et les virulentes prises de position en Angleterre l’ont montré. Même en Italie, où l’Europe est l’un des rares sujets sur lesquels s’établit un consensus général, deux coalitions s’opposent. La coalition de droite est, en effet, bien moins optimiste que celle de gauche quant à l’avenir de l’Union. Au sein du gouvernement Berlusconi, le ministre des Affaires étrangères, M. Martino, se faisait le porte-parole des eurosceptiques. Le principal allié de M. Berlusconi, M. Fini, dirige un parti construit sur les cendres du parti néo-fasciste M.S.I. qui s’était initialement opposé à une intégration européenne fondée sur des principes libéraux. Dernièrement, M. Fini a rendu hommage à ses propres racines en s’attaquant au traité de Maastricht.
A l’autre extrémité du spectre politique, la coalition que j’ai l’honneur de présider, et qui comprend les principaux membres italiens des deux plus importantes familles politiques européennes que sont le parti socialiste européen et le parti populaire européen, a fait de l’Europe l’un des piliers majeurs de ses plates-formes.
Lorsque nous employons le mot Europe, nous l’utilisons dans un sens large. Nous ne nous référons pas uniquement à une monnaie commune ou à une politique étrangère commune, mais aussi à un vaste ensemble de règles non écrites qui façonnent cette conception européenne de la démocratie. Un Italien européen convaincu n’accepterait pas une concentration massive dans le secteur des media. Pas davantage n’accepterait-il la présence en politique d’un magnat de la presse qui garderait le contrôle direct de ses participations. Plus précisément, il n’accepterait pas les deux à la fois. C’est aussi simple que cela, mais en Italie cela ne va pas de soi.

Le besoin d’Europe

L’Italie a besoin de l’Europe tout autant que les autres Etats membres. Nous devons tous faire face à des problèmes de transition qui influencent et menacent notre stabilité et pour lesquels les Etats pris séparément n’ont ni la taille suffisante ni la capacité requise pour y apporter des solutions. Les questions de stabilité monétaire internationale, d’environnement, d’immigration, de terrorisme, de trafic de drogue et d’autres de même nature ont à la fois des causes et des effets qui dépassent les frontières territoriales traditionnelles. Même dans le domaine plus traditionnel encore de la politique étrangère, le débat sur la Bosnie a montré à quel point les Etats européens n’avaient pas individuellement la masse critique pour influencer les événements. C’est la raison pour laquelle nous devons nous diriger vers une intégration toujours accrue de l’Union. Si l’on veut répondre aux attentes des citoyens quant à une vie plus prospère et sûre, une Europe plus intégrée devient une nécessité. Sinon nous perdrions toute prise sur les événements et condamnerions nos pays à l’inefficacité.
Ce processus d’évolution n’est ni nouveau ni révolutionnaire. Lorsqu’au cours du siècle dernier la révolution industrielle a rendu obsolètes les dimensions des petits Etats comme Hanovre ou la Toscane, de nouveaux et plus grands ensembles ont vu le jour, et c’est ainsi que l’Allemagne et l’Italie se sont établis. Dans ce monde contemporain, nos Etats n’ont tout simplement pas la taille suffisante pour jouer dans la cour des grands sur la scène internationale. C’est la raison pour laquelle je crois que le processus d’intégration européenne doit aller de l’avant et y parviendra.

L’opting in et la théorie des trois cercles

Cependant, nous devons réviser le modèle institutionnel qui était le nôtre jusqu’à présent. L’intégration au sein de l’Union européenne de nouveaux membres du Nord, de l’Est et du Sud a rendu obsolètes les mécanismes de présidence et de Commission. Dans le cadre institutionnel actuel, nous pourrions avoir une troïka présidentielle composée de la Lettonie, de la Lituanie et du Luxembourg ou une Commission composée de 30 a 35 commissaires. Nous avons besoin d’une géométrie plus variable qui pourra permettre un élargissement rapide vers l’Est, ce qui est crucial dans le cadre d’une transition réussie, sans enlever aux nouveaux membres la possibilité de rejoindre un noyau dur à un stade plus avancé de l’intégration. D’où les propositions pour une présidence tournante alternant grand et petit Etat ou l’établissement de circonscriptions comprenant quatre ou cinq petits pays.
Ce que je propose revient à substituer aux dynamiques d’opting out des dynamiques d’opting in. Jusqu’à présent l’Europe n’a pu avancer qu’avec l’accord de quasiment tous ses membres tandis qu’un petit nombre de pays préféraient demander l’application d’une clause d’opting out plutôt que de mettre leur veto sur tout le processus. C’est ce qui c’est passé sur le chapitre social et sur l’Union monétaire. L ’opting in signifierait au contraire que si certains pays souhaitent aller de l’avant et en ont les moyens, ils puissent le faire sans engager leurs partenaires qui auraient la possibilité de les rejoindre par la suite.
Dès lors, j’envisage une Europe organisée à trois niveaux. Premièrement, une vaste zone démocratique de libre-échange qui s’étendrait de l’Europe de l’Est jusqu’à l’Atlantique. Une seconde couche serait composée de l’actuelle Union européenne et de ses membres d’aujourd’hui. Troisièmement, un noyau fédéral serait doté d’une monnaie commune et d’une politique étrangère et de défense commune. A court terme, une Europe à une seule dimension serait incapable de faire face à des tâches multiples et quelque peu incompatibles. Le moment venu, le noyau dur encouragerait tous les pays à le rejoindre et tout le continent pourrait être uni sous un même cadre institutionnel qui constituerait en lui-même un acteur dans l’arène internationale.
Une union revitalisée aurait pour objectif d’amener la stabilité à l’extérieur et la prospérité à l’intérieur. Sur la scène internationale, l’élargissement de l’Union européenne représente la meilleure contribution au maintien de la paix en Europe. Nous ne pouvons oublier l’influence positive et le stimulant que les perspectives d’intégration européenne ont donnés à la consolidation de la démocratie occidentale en Espagne, au Portugal et en Grèce ainsi qu’auparavant en Allemagne et en Italie.
Deuxièmement, une Europe plus affirmée pourrait renforcer l’Alliance atlantique. Les Etats-Unis montrent de plus en plus de réticence à assumer seuls le rôle de gendarme veillant sur la paix dans le monde. Seule une Europe plus unie pourrait partager les coûts ainsi que les responsabilités, améliorant de fait l’équilibre des relations transatlantiques. Nous risquons autrement de retomber dans le syndrome de la Yougoslavie où l’Europe se plaignait à Dayton des instincts hégémoniques des Etats-Unis tandis que ceux-ci regrettaient la passivité de l’Europe.
Troisièmement, une union plus intégrée contribuerait de façon plus efficace au dessein universel des Nations Unies. Non seulement ses capacités à projeter ses forces seraient renforcées, mais son rôle dans le développement économique serait aussi accru. Seule une Europe unie peut mobiliser les ressources nécessaires en vue d’une politique d’aide efficace. Surtout, l’Europe pourrait servir de modèle pour les autres régions.

Afin d’avancer dans ce sens, l’Italie a encore un long chemin à parcourir. La mentalité de la classe politique doit évoluer afin que les effets des opérations « mains propres » soient durables. Les systèmes constitutionnels et de parti doivent être modernisés afin de présenter un choix clair entre des plates-formes d’alternance aux élections et d’offrir des gouvernements stables entre ces élections. Il ne s’agit pas simplement de réformer la loi électorale, mais d’adopter les habitudes et le comportement responsable d’une démocratie moderne.
Les interventions dans l’économie doivent être limitées afin de restaurer la crédibilité des actions du gouvernement et de libérer des ressources pour des actions utiles plutôt pour le paiement des intérêts de la dette. Le traité de Maastricht n’a qu’un aspect masochiste s’il ne permet pas d’agir pour corriger la politique économique.
Néanmoins, je pense que l’Italie est une composante nécessaire et indispensable du noyau européen et jouera un rôle important dans sa construction. Nous avons, comme je l’ai déjà dit, encore beaucoup de chemin à parcourir, mais nous devons aux générations futures de faire le plus de chemin possible sur la route tracée par les pères fondateurs de la Communauté européenne. Sur cette route, j’espère vous avoir convaincu qu’en Italie, où tout est un peu différent, left is right and right is wrong.

Traduit de l’anglais par Jean-Philippe Barade