Philosophie et lettres (8)

Philosophie et lettres

Ernst CASSIRER, Le problème de la connaissance dans la philosophie et la science des temps modernes 4. De la mort de Hegel aux temps présents, Cerf, 1995, 420 pages

Histoire de la pensée, histoire de la science, histoire de l’épistémologie, il est difficile de classer ce quatrième volume du Problème de la connaissance qui constitue une contribution impressionnante à la compréhension de notre modernité. Même si les philosophes sont assez peu traités et si l’auteur n’a pas voulu écrire une histoire de la philosophie, c’est bien une œuvre de philosophe qu’on lira ici. On espère que les autres volumes seront prochainement accessibles en français. Chacun sera émerveillé par l’encyclopédisme de la connaissance de l’auteur qui ne tourne jamais à l’érudition gratuite, mais vise à replacer chaque courant de pensée dans une synthèse compréhensible. On passera avec une joie allègre de la découverte de la géométrie non euclidienne au darwinisme, de l’historicisme au positivisme, du romantisme aux théories de l’Etat. Les textes ne sont jamais sollicités de manière excessive pour les faire rentrer dans des cases préétablies, mais sont chaque fois analysés avec rigueur et sans tentation anachronique.
L’objet de l’ouvrage est de comprendre les conditions de naissance de la science — dont la philosophie est une des composantes nécessaires — et, au-delà, de saisir les idées à la fois dans leur genèse et dans leur transmission (ou déformation) à travers les époques. Chacun pourra regretter les manques et les trous ou les partis-pris philosophiques implicites — notamment une philosophie de l’histoire qui se veut l’héritière des Lumières. Mais l’objet de l’auteur n’était pas de faire une histoire totale, quand bien même on y percevrait une ambition hégélienne de savoir englobant de différents moments de l’histoire de la pensée. A ceux qui trouveraient la philosophie de Cassirer dépassée — Le mythe de l’Etat (Gallimard, 1993) souffre d’approximations évidentes —, il resterait à se satisfaire d’informations irremplaçables et rares sur le mouvement des idées contemporaines.


Gérard DELEDALLE, La philosophie peut-elle être américaine ? Nationalité et universalité, Jacques Grancher, 1995, 304 pages

Un petit livre clair et sans prétention autre que pédagogique, construit sous forme de questions et de réponses sur la philosophie américaine ou, plus exactement, sur ceux qu’on pourrait appeler les ancêtres de la philosophie américaine contemporaine (Emerson, Peirce, James, Royce, Dewey et Santayana et non Rorty, Putnam, Quine, Davidson, Goodman, Searle, Sellars ou Cavell). Le cheminement est rigoureux, les concepts sont systématiquement définis, la langue est précise et des citations judicieusement choisies illustrent le propos de l’auteur.
Chacun pourra évidemment reprocher certains présupposés à l’auteur — une présentation peut-être un peu rapide de Wittgenstein, qui se trouve incluse dans cet ouvrage, une volonté trop marquée de montrer tout ce qui séparer Dewey de Rorty lorsque ce dernier s’en réclame, une mise en perspective des différentes philosophies sans doute trop peu développée —, mais cet instrument de travail accessible reste précieux.


Christian DELACAMPAGNE, Histoire de la philosophie au XXe siècle, Seuil, 1995, 386 pages

Faire tenir toute la philosophie du XXe siècle en un petit ouvrage relevait de la gageure et, comme l’annonce l’auteur, il a dû faire des choix. En même temps, son souci de ne rien oublier d’essentiel le conduisit à préférer la présentation parfois un peu plate — ne serait-ce que pour « contextualiser » la pensée des auteurs ici présentés — au détriment d’une ligne directrice qui est difficilement repérable. Il s’agit donc avant tout, comme son titre l’indique, d’une histoire de la philosophie que d’un ouvrage de philosophie à l’aide duquel l’auteur pourrait penser par lui-même. Les doctrines philosophiques sont présentées comme des faits au détriment d’une interprétation critique qui serait l’œuvre d’un philosophe.
On pourra notamment regretter qu’au-delà de la présentation du libéralisme aronien ou du marxisme althussérien, voire sartrien, peu de choses soient dites sur la philosophie politique contemporaine. Peut-être en trouve-t-on la clef dans ce jugement qui aurait pour le moins mérité d’être mieux argumenté sur l’auteur d’Eichmann à Jérusalem : « Il manque en somme à la pensée — moralement incontestable (sic) — de Hannah Arendt une véritable rigueur philosophique » (p. 221). Où se s’opère, pour l’auteur, le partage entre philosophie et non-philosophie ? Que penser notamment des controverses qui ont parcouru le XXe siècle sur la philosophie du droit ? Carl Schmitt est à peine évoqué à trois reprises, Gauchet est aux abonnés absents, Descombes n’est sans doute pas un philosophe, huit lignes sont consacrées aux communautariens : est-ce vraiment la loi du genre ? On pourra donc à bon droit être déçu par ce livre. Il restera pourtant un instrument utile pour les étudiants et quelques autres, pourvu évidemment qu’ils ne s’arrêtent pas là.


Alain DE LIBERA, La querelle des universaux. De Platon à la fin du Moyen Age, Seuil, 512 pages

Nul n’entrera aisément dans cet ouvrage qui ne se lit pas comme un roman. Et pourtant, c’est quasiment d’une histoire romanesque qu’il s’agit, avec ses drames, ses trahisons, ses faux amis, ses vengeances à travers les âges, ses confréries et ses meurtres (ou plutôt ses exécutions sur les bûchers de l’Inquisition). L’exceptionnel travail de Libera, qui s’étend de Platon au début du XVe siècle et du continent européen au monde arabe, byzantin et juif, porte sur un sujet d’apparence ésotérique — la querelle entre « nominalistes » et « réalistes » — qui ne saurait être résumé en quelques lignes, mais qui a structuré toute la conscience politique occidentale moderne. C’est à travers les concepts qui sont ici examinés que se sont forgées les principales catégories de la philosophie contemporaine et, quand bien même on n’en discernerait plus la source — magistralement reconstituée ici —, nous en portons inconsciemment le legs.
Au-delà de l’intérêt intrinsèque de la question examinée par Libera, son ouvrage offre aussi un intérêt épistémologique. L’auteur montre, en effet, qu’il n’y a pas une question des universaux, cadrée et repérable à travers les âges et les lieux sous la forme d’énoncés réguliers. Cette histoire est celle de multiples déformations, de questions annexes, de déviations de sens. Mais c’est dans le cadre de cette querelle que des questions nouvelles ont été posées, que des inventions conceptuelles ont eu lieu et qu’ainsi le Moyen Age peut apparaître comme la matrice de concepts modernes — malgré ce que l’auteur appelle « l’interruption » de l’Age classique. L’histoire décrite par Libera pose ainsi la question de la manière dont les concepts et les catégories sont transmis d’une époque à une autre, question dont nous commençons tout juste à percevoir l’importance alors même que nous ne connaissons pas l’origine des mécanismes de pensée qui nous permettent de formuler nos idées.