Politique et actualité (8)

Politique et actualité

Alain BERGOUNIOUX et Gérard GRUNBERG, L’utopie à l’épreuve. Le socialisme européen au XXe siècle, Ed. de Fallois, 1996, 406 pages

Ouvrage d’histoire et livre politique, cet essai se fonde sur l’examen de cent ans d’histoire du socialisme en Europe non seulement pour décrire son évolution et expliquer comment il a répondu aux évolutions économiques, sociales et politiques, mais aussi pour tenter d’apporter une solution à l’espèce de marasme qu’il connaît actuellement. Auteurs engagés au parti socialiste et collaborateurs de longue date de Michel Rocard, Bergounioux et Grunberg visent à apporter des réponses à deux questions : « Comment un modèle politique peut-il s’adapter aux changements ? Les changements peuvent-ils transformer un modèle politique sans le détruire ? » (p. 14). Si deux cents pages sont consacrées à l’histoire des partis socialistes depuis 1880, cent trente examinent les défis contemporains, tant sur le plan électoral et militant que sur celui des politiques concrètes — un chapitre d’une vingtaine de pages étudie même l’Europe et sa défense.
Quatre pages sont notamment consacrées à la question posée aux socialistes par la coupure entre le peuple et les élites. Le « communautarisme » de Tony Blair est ainsi situé dans cette perspective (pp. 341-342). Pourtant, l’analyse du cas français manque singulièrement ou est abordée avec des formules générales — « le socialisme est autant l’affaire de la société elle-même que du seul gouvernement. […] Seule l’action quotidienne des citoyens et la fermeté de leurs valeurs constituent le fondement d’une action socialiste véritable » (p. 342) —, alors que c’est la pratique du parti socialiste dans son ensemble que ce problème met en cause. Peut-être l’engagement des auteurs les a-t-il empêchés d’aller aussi loin qu’ils l’auraient dû dans leur critique ? On regrette aussi que la section intitulée « l’Etat-nation en question » ne parle finalement que de la structure d’organisation des partis socialistes en Europe et dans certaines des régions des Etats qui la composent. De même, les auteurs ne trancheront pas, par prudence, sur la question évoquée de l’aggiornamento libéral de certains partis socialistes, mais se contenteront de décrire les problèmes posés par la domination d’une philosophie libérale. Quant aux questions du travail et de la redistribution — le terme « inégalités » n’est pas prononcé —, elles font l’objet d’un constat d’échec des auteurs et d’une absence de maturité de la réflexion des partis socialistes, notamment en France — ce que chacun avait constaté.
En somme, l’ouvrage apporte des précisions historiques intéressantes mais, pour l’avenir, il ouvre plus de questions qu’il n’offre de réponse. Il a le grand mérite de montrer que le socialisme en tant qu’idée et que force politique n’est pas morte des transformations de la société. La réflexion sur sa longévité est bien conduite, quand bien même elle ne se résume pas seulement, comme le disent les auteurs, à l’adéquation qu’il a réalisée « entre un type d’organisation et de culture politique et un système économique et politique, alliant la dynamique du marché et la dynamique de la démocratie » (p. 363). La force de l’idée socialiste ne tient pas qu’au mouvement qu’elle permet mais aussi à la représentation de la société qu’elle peut donner — et qu’actuellement elle paraît incapable d’offrir puisque « les politiques pragmatiques […] ne peuvent pas satisfaire ce dessein » (p. 373). Car aujourd’hui l’enjeu est bien sa « capacité de susciter dans l’avenir une adhésion suffisamment forte pour structurer la vie politique européenne » (p. 367). Ce sera peut-être l’objet d’un autre livre.


Alain-Gérard SLAMA, La régression démocratique, Fayard, 1995, 286 pages

Après L’angélisme exterminateur , Slama continue de pourfendre la pensée molle d’un politically correct à la française. Projet louable sans doute, mais qui mériterait qu’il soit fait avec discernement. L’angélisme contenait déjà un certain nombre d’approximations ou, plus exactement, de confusions. Peut-être parce qu’il est écrit sous le coup d’une fureur personnelle, qu’il se présente comme inspiré par l’urgence d’éviter ce qu’il appelle « le totalitarisme du prochain siècle (p. 9) — il vaudrait mieux ne pas galvauder un tel mot, ce que décrit Slama présente peut-être des risques, pas celui de faire des millions de morts —, bref parce qu’il a été écrit trop vite, il manque sa cible. C’est d’autant plus dommage que certaines des causes ici présentées mériteraient d’être défendues et que la confusion entre ce qui n’a rien à voir décrédibilise l’ensemble.
Et cela sur deux plans : d’abord, il eût été pertinent de faire une analyse plus fine et détaillée des idéologies contemporaines et, pour ce faire, de s’appuyer sur des exemples précis issus de la littérature récente, théorique ou non. Mais dire, d’un côté, il y a le citoyen, la république, l’exception française, de l’autre, la communauté, l’ordre moral, la mystique de la vie, etc. ne permet pas de combattre efficacement ce que Slama dénonce, faute de faire la généalogie des sources. Ensuite et surtout, il eût été pour le moins rigoureux de différencier les phénomènes dénoncés au lieu de tout agglutiner, de tout englober, de tout mettre sur le même plan : la puissance des juges, l’obsession de la transparence, la peur du conflit, le conformisme, la dépolitisation, le féminisme ultra, l’expansionnisme de l’Eglise catholique, l’idéologie de l’exclusion, etc. Tous ces phénomènes n’ont pas les mêmes causes, ne recèlent pas les mêmes dangers, s’expliquent différemment voire surtout, contrairement à ce que dit Slama — qui ne le démontre jamais —, ne participent pas du même complexe idéologique.
Parce que ce que dit Slama intéresse, que parfois il frappe juste, que toutes ses intuitions méritent d’être explorées — quitte à être contredites —, que l’objet même de son livre est au cœur des questions que nous devons nous poser, on en sort agacé par le fait qu’il ait — par opportunisme éditorial ? — gâché l’objet de sa réflexion et son talent lui-même par un manque frappant de rigueur. On est encore plus gêné par le fonds affectif de l’ouvrage qui transparaît souvent sans être ni gommé par un propos centré sur l’objet principal de l’ouvrage, ni clairement explicité — « d’où parles-tu, camarade ? », comme on disait jadis. Lorsque Slama parle des classes moyennes, son objet est si flou qu’on ne sait de quoi il parle. Lorsqu’il dénonce — avec pertinence par ailleurs — le concept d’exclusion, avait-il besoin de dire que cela n’existe pas parce que les chômeurs sont indemnisés, qu’il existe un revenu minimum d’insertion, que les communes doivent offrir un toit à ceux qui n’en ont pas (p. 114) ? Vivrait-il, lui, avec des allocations chômage d’un chômeur en fin de droits ou avec le R.M.I.? S’il est facile de critiquer la tentation communautaire et la nouvelle rhétorique à laquelle elle donne lieu, est-il possible de rejeter tout entière l’idée de communauté — telle que dégagée par Tönnies, Weber ou, aujourd’hui, Taylor, Skinner ou Sandel — sans s’interroger sur la nature même du lien de société ? Cela est pour le moins rapide et léger.
Peut-on s’insurger contre l’obstination des juges, qu’elle soit ou non fondée dans chaque affaire précise, sans comprendre que ce n’est pas sans raison que le citoyen demande justice ou a l’impression que justice n’est pas ou incomplètement rendue ? Peut-on condamner la montée en épingle de l’affaire du logement du Premier ministre sans percevoir qu’à travers sa personne c’était tout un système, de fait secret, d’apparence en tout cas arbitraire et laissant accréditer dans l’opinion l’idée de toutes les turpitudes, qui était condamné, l’idée en somme que la justice pour les uns n’était pas la justice pour les autres ? Nul ne peut définir la justice, mais une société que les citoyens estiment injuste ne peut donner à ses institutions et à ses gouvernants la moindre légitimité.
On donnera volontiers quitus à un chapitre « L’Eglise contre la République », qui est sans doute le meilleur du livre, car le plus précis et le moins « généralisant ». Il décrit en des termes rigoureux le tournant de l’Eglise que marque l’encyclique Evangelium vitae de mars 1995 dont il montre combien elle critique les fondements mêmes de la démocratie et sape l’idée de séparation entre autorité spirituelle et pouvoir temporel, la première se comportant comme un véritable pouvoir. Restait peut-être néanmoins à analyser comment ce retour à une prétention de l’Eglise de régenter la loi humaine — et pas seulement la loi morale que s’imposent les croyants — participe d’une logique de la transcendance qu’on voit surgir ailleurs. Si Slama a raison de dire, en d’autres pages, que la sanctification de l’idée de droit contre la loi humaine y participe, ce n’est peut-être pas tant la révolte des « petits juges » qu’il fallait viser.


Jean CHARLOT, Pourquoi Jacques Chirac ?, Ed. de Fallois, 1995, 332 pages

L’auteur, en sympathie avec le nouveau Président de la République, tente de nous expliquer, en explorant les coulisses de la campagne présidentielle, pourquoi il a fini par l’emporter. Fondé sur de nombreux témoignages, anonymes ou non, d’acteurs de la campagne et sur l’analyse de documents internes à celle-ci, il nous dessine ce que fut la stratégie du président du R.P.R., y compris les changements de cap et l’élaboration des discours.
Pour autant, ce livre de militant autant que de professeur de science politique pâtit des défauts de l’une et de l’autre des caractéristiques de l’auteur. Certes, la sympathie permet de mieux comprendre et d’éviter le travers de la mesquinerie dans l’interprétation, mais elle entrave toute distance critique et, à lire Pourquoi Jacques Chirac ?, on a parfois l’impression que la victoire du maire de Paris était, cette fois-ci, inscrite dans les astres de la politique. Souffle sur le livre comme un déterminisme dont on a du mal à trouver, malgré tout, une justification. La conclusion sur le gaullisme et la volonté de montrer, à travers tout le livre, la solitude du candidat, le fait que c’est bien lui qui prenait toutes les décisions quant à l’orientation de sa campagne en font un personnage certes attachant mais ne rendent pas compte de toute la réalité. S’agissant du travers du professeur de science politique, il apparaît dans le fait qu’aucune analyse n’est donnée — ce qui constitue une lacune regrettable — sur le fond du discours présidentiel, sur ses imperfections, sur les silences qu’il comportait, or cela nous aurait mieux laisser entrevoir la suite des événements. Et telle est aussi une des limites de l’ouvrage : il nous donne à voir ce que fut la campagne présidentielle — et certaines de ses pages sont suffisamment vivantes et précises pour nous faire remonter le temps —, il se veut aussi un ouvrage sur un homme, mais il ne nous éclaire pas sur la politique quant au fond. Or la politique, ce n’est pas qu’une campagne.


Martine AUBRY et Olivier DUHAMEL, Petit dictionnaire pour lutter contre l’extrême droite, Seuil, 1995, 268 pages

Ou l’art de traiter de manière légère un problème grave. L’enracinement du Front national et la contamination de son idéologie sont aujourd’hui les phénomènes les plus inquiétants qui caractérisent la société française. Le combat efficace contre l’extrême droite est la priorité de toute action politique. Elle doit se faire pied à pied, sur le terrain (les auteurs ont raison de le rappeler), et surtout par des actes politiques qui ne donnent pas de prise à l’idéologie monstrueuse du Front. Rétablir la confiance en l’action politique, faire en France de la justice une réalité, être impitoyable avec le mépris des lois, en particulier par les « élites », cesser les incantations vaines et les leçons creuses, tout faire pour que la politique se traduise dans les faits par des succès — en matière d’emploi, d’éducation, de cadre de vie, de sécurité —, faire comprendre que la fierté de la France à l’égard des étrangers qui vivent sur son sol est de pouvoir leur appliquer une politique généreuse, fût-elle d’une rigueur absolue à l’égard de ceux, Français ou non, qui contreviennent à la loi, telles sont les solutions à long terme pour éradiquer la lèpre lepéniste — ou au moins la réduire à ce qu’une démocratie requerrait qu’elle soit : un quarteron de fascistes, clairement identifiés comme tels. Cela chacun ou presque le sait, chaque démocrate l’attend, dût-il ronger son frein devant l’impuissance ou la myopie de ses dirigeants politiques de tous bords.
Ce n’est pas dans cette voie périlleuse, qui consiste à analyser, en détail et de manière scrupuleuse, les origines du phénomène frontiste et à proposer des solutions crédibles, que s’engage l’ouvrage d’Aubry et Duhamel. Non, ce livre organise la lutte, mais sans rien changer au fond. Il pourra satisfaire notre bonne conscience — nous arrêterons d’acheter des points Bic ou du champagne Piper-Heidsieck, dont les dirigeants sont liés au Front — ou de prendre une vedette de la compagnie des bateaux-mouches pour notre promenade sur la Seine. Très bien, mais ces trois exemples n’expliquent pas d’où le Front tire — ou plutôt tirait — l’essentiel de ses ressources privées, question autrement importante… et sulfureuse. On aura aussi la démonstration claire du fait que Le Pen est bien raciste et antisémite, citations à l’appui (le travail d’archives est bien fait). Qui pouvait encore l’ignorer ? On approuvera aussi tout ce qui peut être fait pour renforcer l’arsenal juridique contre les discriminations raciales et le racisme. On aurait aimé cependant une condamnation plus claire de la révision du code de la nationalité de 1993, que Le Banquet a clairement dénoncée . Bref, nous pouvons facilement être d’accord avec ce qui est écrit à 99%, mais là n’est pas le problème. Aubry et Duhamel disent à un moment que « la lutte contre l’extrême droite pose la question sociale » (p. 185). Oui, bien sûr, mais l’article « peur » du Dictionnaire s’arrête là. Admettons aussi — on pourrait nuancer l’affirmation au fond — la mièvrerie qui ouvre l’article « église » : « “Plus nous aimons, plus nous sommes proches de l’expérience spirituelle“ (Paulo Cœlho). Plus nous détestons, et plus nous sommes proches de la bestialité » (p. 75). A quoi sert ce genre de banalités ? Nous ne pourrons aussi qu’approuver le constat : « Un des grands chantiers du prochain millénaire sera la reconstruction de la ville, la renaissance de la ville » (p. 239). Et maintenant que fait-on ? De manière générale, que faire ? Gageons que ce livre ne nous éclairera pas beaucoup sur ce point, qui est pourtant la seule question intéressante et digne de l’urgence qu’invoque l’ouvrage. Car dans l’urgence, précisément, il faut aller à l’essentiel.


Alain TOURAINE, Lettre à Lionel, Michel, Jacques, Martine, Bernard, Dominique… et vous, Fayard, 114 pages

Un petit Touraine très tourainien. Tout y est : le Sujet (avec une majuscule), les incantations sur l’ouverture dans la solidarité, la complexité, l’éloge de la diversité, la défense du politically correct américain, les généralités sur les droits des femmes, et bien peu de propositions concrètes. Le sociologue n’a jamais dû rencontrer la société pour tenir un tel discours à des hommes politiques dont on ne voit pas quelle force mobilisatrice il pourrait avoir. On notera aussi un passage embrouillé sur l’égalité et l’équité, des propos stupéfiants — et classiques — sur l’école pour laquelle aucun programme hiérarchisé de savoirs n’est proposé, la qualification du mouvement écologiste et antinucléaire d’une « des forces les plus nouvelles et les plus énergiques de la vie publique » (p. 17), l’idée d’une société postindustrielle — comme si les activités de service n’avaient aucune base industrielle —, ou encore la confusion — polémique et peu rigoureuse — entre l’idéal républicain et l’idée d’Etat et les dérives corporatistes ou clientélistes. Peut-on, en effet, écrire, que « le modèle de recrutement des élites dirigeantes est le produit direct du mythe républicain » (p. 17) ? Le mal est réel et l’explication est facile, en tout cas peu utile pour le combattre.
Quelques points en décalage avec les propos convenus peuvent toutefois être relevés au détour d’une phrase : « ce ne sont pas les petits salaires qui sont trop élevés, mais les très hauts salaires qui sont trop nombreux » (p. 53). Mais qu’en déduit l’auteur ? Il est juste aussi de relever les difficultés de la science française à remporter autant de prix Nobel que certains autres grands pays (p. 18) et de déplorer que les grandes écoles et les universités françaises n’accueillent pas suffisamment les meilleurs étudiants du monde entier (p. 23). Mais l’analyse rigoureuse de cet état de fait et des moyens de le pallier manque. On approuvera aussi son indignation lorsqu’il s’exclame : « qui proteste aujourd’hui contre l’absence, presque complète, de réfugiés bosniaques en France ? » (p. 22). Les propos sur le dépassement de l’opposition entre société et communauté sont plus intéressants ainsi que la reprise par l’auteur du thème communautarien de la capacité par l’individu à intérioriser et à raconter sa propre histoire (p. 82 notamment). On peut toutefois douter que, dans l’état présent de la société et de la faculté narrative des individus, l’appel à la diversité et à la libération que lance Touraine puisse y conduire.


Michel GUÉNAIRE, Un monde sans élites, Grasset, 1995, 160 pages

Voilà un livre dont le sujet est important et l’idée maîtresse digne d’intérêt : une société sans élites est une société qui n’avance pas et est « privée d’action ». On n’en est que plus furieux que ses thèses soient défendues sans rigueur, de manière purement impulsive et dans un style de khâgneux mal dégrossi qui emprunte plus à la faconde insipide et mièvre d’un Léotard — apparemment le « grand homme » de l’auteur, dont l’article du Monde du 4 mai 1993 contre le Canard est cité presque in extenso avec une parenté de style troublante… — qu’à la tradition de la critique universitaire. L’auteur confesse dans son épilogue digne d’un mauvais pastiche de Rousseau qu’il a « écrit ce livre avec le cœur » (sic, p. 160). Ce n’est pas une excuse pour ses approximations, pour son refus d’examiner l’ensemble des faits, pour ne pas opérer le moindre examen de ce que ses devanciers ont écrit sur le sujet.
Car ce livre est d’une insoutenable légèreté. Quasiment rien n’est dit sur ce qui justifie la critique des élites actuelles — même s’il est justement, mais trop allusivement dit, faute d’exemples un peu nourris, que « les élites ne donnent plus l’exemple » (p. 69) — « pas » au lieu de « plus » aurait d’ailleurs été plus exact. Il est bien rapide aussi de dire que le droit, sous sa forme actuelle, a tué l’action politique et que « la règle de droit est devenue en tout la règle contre l’action » (p. 44). Admettons éventuellement la critique de l’opinion à laquelle se livre Guénaire — il s’agit, en fait, surtout de s’en prendre aux journalistes et aux juges d’instruction — ; mais quelle autre instance de jugement des élites imagine-t-il ? Ces élites « victimes » n’ont-elles pas attisé le jeu de l’opinion ? Ne conviendrait-il pas aussi de constater les limites de fait à la liberté de la presse en France et les obstacles qui subsistent à l’indépendance de la justice ? Autrement dit, si les élites sont devenues si apparemment frêles, n’est-ce pas aussi le fait de leur propre inconsistance, de leur caractère tout sauf irréprochable, de leur absence de volonté d’action ? Que les élites doivent aussi s’en prendre à elles, qu’elles soient responsables — y compris des maux qu’entraînerait une situation où les élites sont discréditées — n’effleure pas l’esprit de notre publiciste.
On passera aussi sur toutes les facilités larmoyantes et infantilement réactionnaires — « le progrès a détruit toute société entre les hommes » (p. 65), « la chaîne de l’ingratitude l’a emporté sur la chaîne de la bienveillance » (p. 81) — et contrevérités historiques — l’« appartenance à un même monde ou à une même société a aujourd’hui disparu. […] Les mœurs des gens n’apprennent plus du modèle de vie que dictent les élites une relation de société » (p. 66) ; où diable, concrètement, l’auteur a-t-il vu cela ? ni sous l’Ancien Régime, ni au XIXe siècle. Ne mentionnons même pas non plus les propos rapides sur l’Etat, l’individualisme, l’histoire ou l’éducation qui auraient, pour le moins, nécessité un peu plus de travail… ne serait-ce que pour nous informer sur ce que « pense » vraiment l’auteur. Et tel est le drame de ce livre inutile : général et incantatoire, il ne se soumet — et les élites avec lui — ni à l’épreuve des faits ni au tribunal de la pensée.


Jean-Marie PONTAUT et Jérôme DUPUIS, Les oreilles du Président, Fayard, 1996, 276 pages

Des révélations soigneusement contrôlées — on imagine assez bien que rien de ce qui est dit ne puisse être corroboré par une pièce à l’appui —, des faits précis, et pourtant on pourra aussi s’ennuyer faute de vraie « affaire » livrée par les écoutes réalisées par l’Élysée lors du premier septennat de François Mitterrand. Celles-ci, en effet, portaient sur des journalistes, des avocats, des magistrats, des hommes politiques, des écrivains et des très proches du Président beaucoup plus que sur des personnages douteux et liés à des trafics divers (un chapitre sur dix).
Car telle est l’une des leçons implicites de ce livre : toutes ces écoutes — ou la plupart d’entre elles — étaient futiles, d’ordre essentiellement privé — protéger le secret du Président contre les frasques de Jean-Edern Hallier (cela donnera L’honneur perdu de François Mitterrand, paru après la mort du Président) — ou éventuellement politiques. Il n’y avait même pas de plan établi, de dessein de manipulation, à peine de la suspicion. Et ces écoutes servirent peu — sauf à satisfaire la curiosité des commanditaires. Mais l’autre leçon de l’ouvrage est encore plus terrible : que vaut une démocratie où de telles pratiques ne sont pas — ou bien peu — sanctionnées ? Où elles ne débouchent pas sur une procédure d’empeachment ? Où elles ne créent aucun mouvement d’indignation publique ? On se plaît à imaginer l’effet qu’un tel ouvrage comme les articles de presse qui l’ont précédé auraient eu aux Etats-Unis, en Allemagne, au Royaume-Uni ou dans n’importe quelle démocratie digne de ce nom — ce que la France n’est à l’évidence pas.


Bernard BRIGOULEIX, Histoire indiscrète des années Balladur, Albin Michel, 1995, 290 pages

N’épiloguons pas : ce livre apprendra des demi-vérités à ceux qui ne vivent pas dans le sérail et n’ont pas fréquenté de près l’ancien Premier ministre. Il leur confirmera des intuitions sur le cynisme de certains de ses conseillers, leur manque de sens politique et les errements du candidat qu’ils se remémoreront ainsi. Ils auront le sentiment de pénétrer, comme en effraction, dans les coulisses du pouvoir dont ils saisiront quelques données imparfaites de la même manière qu’un maître d’hôtel perçoit les bribes des conversations des invités. Mais le problème que pose ce livre n’est pas là : au-delà des quelques inévitables piques qui font vendre, souvent criantes d’une vérité qui méritait d’être dite , il est évident qu’il ne dit pas tout — ce dont on ne peut faire le reproche à l’auteur. D’abord, il ne comporte — et là c’est un reproche qui aurait pu être corrigé — aucune analyse serrée des politiques conduites. Mais surtout, que vaut l’histoire ainsi racontée ? Qu’elle soit accablante ou indulgente — c’est question d’appréciation politique —, c’est une histoire volontairement tronquée, sélectionnée et arrangée. Et cette forme particulière de complaisance se voit d’autant moins qu’elle peut donner les apparences de la franchise. Et cela, c’est une faute.