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Alexandre Kojève, La notion d'autorité

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Le Banquet, n°21, 2004/2.
Domaine philosophie - thème politique.

Gallimard, 2004, 204 pages.

   
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Le fameux auteur de l'Introduction à la lecture de Hegel, notes de son cours professé à l'École pratique des hautes études devant un auditoire réunissant la fine fleur de l'intellectualité française de son temps, le véritable père de la « fin de l'histoire », décédé en 1968 alors qu'il siégeait au banc de la France à Bruxelles, a laissé une œuvre multiple, peu nombreuse mais percutante. Aussi, lorsqu'on exhume une sorte d'inédit, on ne peut qu'en mesurer la rareté et la valeur. C'est en zone libre, à Marseille en 1942, qu'Alexandre Kojevnikoff, de son vrai nom, publia ce bref essai sur une question essentielle, mais qui, pourtant, n'a que peu été étudiée par les philosophes, celle de l'autorité, de ses sources et de ses fondements. Le sujet aurait certainement mérité une étude approfondie, importante, argumentée. Alexandre Kojève n'en a pas eu le temps. Aussi ne fait-il souvent que poser les questions essentielles, éclairer le problème et parfois l'illustrer. Mais avec quel talent et quelle force ! On sent sa puissante pensée se développer sous nous yeux. Son but est de dégager des formes d'autorité à l'état pur, car l'autorité que l'on trouve dans les sociétés humaines n'en est qu'une combinaison.

Il en isole quatre formes : celle du Père, liée au passé à la tradition, aux racines. Celle du Chef, qui représente l'avenir du groupe car il lui fournit un projet pour l'avenir. Celle du Maître est bien connue depuis la dialectique du maître et de l'esclave de Hegel. Seul le premier est prêt à sacrifier sa vie pour un but, il triomphe. L'Autorité du juge enfin, la seule qui ne se rapporte pas au temps, car par définition elle le transcende, est celle de l'éternité, de l'équité, valable en tout temps et en tout lieu. Dans l'État, juge Kojève, l'autorité du maître semble valoir surtout dans la politique extérieure, dans les rapports avec l'ennemi ; celle du Chef dans la politique intérieure, dans les rapports entre amis. D'un point de vue philosophique, ajoute-t-il, l'autorité de l'être, c'est l'autorité du type « Père » : l'autorité de la cause, de l'auteur, de l'origine et de la source de ce qui est ; l'autorité du passé qui se maintient dans le présent par le seul fait ontologique de l'être. Dans le domaine politique, c'est l'autorité de l'action (du présent) et par conséquent du projet (de l'avenir), c'est-à-dire l'autorité du type « maître » et « chef » qui prime. Dans le domaine familial, en revanche, l'autorité première, l'autorité de base, est celle du type « père » du passé. Les autorités du juge (de l'éternité, c'est-à-dire de l'impartialité), du chef (qui prévoit et qui guide) et du maître (qui se décide et agit) sont dérivées de celle du Père (qui engendre l'autre et assure la pérennité du passé identique à lui-même). Dans l'État au contraire, c'est l'autorité du Prince (et du juge) qui est dérivée de celles du maître et du chef (celle du maître étant primaire).

Alexandre Kojève poursuit ainsi ses analyses phénoménologiques, métaphysiques et ontologiques de l'autorité qu'il convient de ne jamais confondre avec la force, sinon il n'y aurait plus d'autorité. Il en déduit ensuite un certain nombre d'applications, hélas trop brèves, politiques, morales et psychologiques. C'est ainsi que la séparation des pouvoirs de Montesquieu ne prend en compte que trois formes d'autorité, celle du chef, du maître et du juge (exécutif, législatif, judiciaire) mais ne prend pas en compte celle du Père. Est-ce pour cela que nous en concevons par période la nostalgie ? Certains reprocheront à Kojève d'avoir fourni une approche parcellaire de l'autorité car il ne prend pas en compte les nouvelles formes d'autorité, celle des médias. Mais s'agit-il d'une véritable autorité ? Plus sérieuse est la rapidité avec laquelle il évacue le phénomène religieux, Dieu n'étant qu'un mythe. Pour Kojève, cela n'a pas d'importance ; l'homme projette en Dieu ce qu'il découvre plus ou moins inconsciemment en lui, de sorte qu'on peut l'étudier en étudiant « son » Dieu. Cela dit, l'analyse de Kojève ouvre bien des perspectives d'approfondissement.

Le Banquet, n°21, 2004/2.
Domaine philosophie - thème politique.


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