Société, sociologie, politique sociale (8)

Société, sociologie, politique sociale

Philippe d’IRIBARNE, Vous serez tous des maîtres. La grande illusion des temps modernes, Seuil, 1996, 216 pages

Il faut lire cet ouvrage, impérativement. Rarement, un livre nous a donné un tel choc, nous a donné l’impression que se trouvait là l’essence de la pensée sociale contemporaine, nous a paru aussi fondamental pour comprendre notre époque. Bref, un livre-phare, un livre rare, à méditer, à reprendre sans cesse, à découvrir dans le recoin de ses analyses, à lire entre les lignes, à commenter, à annoter…
On pourrait s’arrêter là, et à ce passage fait pour les citations tronquées des publicités pour navets. Reprenons donc et développons ce point de vue pour que le lecteur qui aurait lu le livre avant d’en parcourir la critique, de rage, ne ferme pas Le Banquet. Ce qui nous est offert est un des condensés les plus explicites d’une certaine dérive de pensée de la deuxième gauche contemporaine. Quelle est l’hypothèse fondamentale de l’ouvrage ? « On » méprise les pauvres, « on » ne les considère pas comme des égaux, le problème est celui de nos mœurs. Le problème essentiel n’est pas dans le problème de la pauvreté — d’autant que « de manière qui à vue humaine paraît indépassable, des forts coexistent avec des faibles » (p. 12) — mais dans la conversion du regard. Celle-ci est nécessaire puisque qu’il faut rompre avec le modèle de l’« autonomie radicale » (p. 199) qui est « inaccessible » (p. 198).
Le problème n’est pas celui de la dépendance — le modèle des sociétés anciennes est, de manière à peine voilée, appelé au secours des thèses de l’auteur —, mais du regard porté sur la situation de dépendance. C’est donc le modèle de l’égalité civile qu’il faut combattre — ce que l’auteur fait à travers une étude généalogique des thèses de Rousseau, Locke, Sieyès, Marx et quelques autres. C’est ainsi l’objectif même d’égalité sociale qui se trouve combattu, mieux le but même de faire de chacun un « citoyen autonome et responsable » (p. 31). La Bible et notamment les Évangiles sont convoqués pour mieux établir sa thèse : il ne faut pas mépriser la misère (on ne sait toujours pas qui est coupable d’un tel péché). Et Iribarne ne craint pas d’écrire cette phrase où seuls des mauvais esprit pourraient voir des sous-entendus : « Attentive à la dignité des humbles, la vision biblique ne cherche pas pour autant à en faire des maîtres. Elle tend à regarder comme digne de respect ceux-là même qui sont les plus démunis de pouvoir, seraient-ils dans la condition, si infamante pour un Grec, d’esclave » (p. 205). Bien sûr, dans cette vision binaire, il n’y a dans la société que des maîtres et des esclaves.
Chaque phrase serait suffisamment révélatrice pour mériter une analyse à elle toute seule, sans parler des anachronismes interprétatifs — ainsi lorsque la virulente critique de Sieyès contre les privilégiés dont la société devrait se débarrasser (certes, il n’est pas question de légitimer les dérives révolutionnaires) est perçue comme une « préfiguration de thèmes qui serviront un jour à justifier l’Holocauste » (p. 43). Mais c’est le contrepoint de l’analyse de Rousseau qui laisse le plus songeur. Certes, on peut critiquer les termes de l’interprétation de Rousseau faisant de l’état de sujet de monarque un esclavage. Il est toutefois remarquable de voir l’énoncé que fait Iribarne de ce que ne voit pas Rousseau : le pasteur peut aussi être « plein de sollicitude pour ses brebis », les « humains, voués par la nature (nous soulignons) à des destins distincts » peuvent rester « tous pleinement humains » (qui dit le contraire ?, le problème n’est pas naturel mais politique), « c’est pour le bien de tous que l’obéissance des uns s’échange contre la protection des autres », « le faible recherche un maître protecteur » (pp. 22-23).
On commence à comprendre pourquoi ce livre est remarquable : dans son travail de sape de l’espoir de libération porté par les progressistes depuis deux siècles. La réalité de la société, c’est la domination et l’inégalité, mais celle-ci doit être humaine et la religion peut nous y aider. Donnez de l’amour aux pauvres et aux chômeurs — déjà Don Juan payait Monsieur Dimanche de mots —, éliminons tout espoir de progrès social vers plus d’égalité — des situations et des richesses — et la question sociale sera résolue. Voilà décidément une deuxième gauche qui a de forts accents de nouvelle droite.


Jean-Baptiste DE FOUCAULD et Denis PIVETEAU, Une société en quête de sens, Odile Jacob, 1995, 302 pages

Voilà un livre triste. Et à plus d’un titre. Non parce qu’il traite de la crise traversée par notre société ou des drames humains provoqués par le chômage et ce qu’il est désormais convenu d’appeler l’exclusion. Non pas, non plus, parce qu’il essaie de tout embrasser des difficultés vécues par des millions de gens, mais parce qu’il les brasse au nom d’une logique unique et réductrice.
Un lecteur optimiste dira qu’à l’instar d’une comédie de Molière nous avons affaire à deux médecins hallucinés : le sens, vous dis-je ! Un lecteur moins naïf, ou plus sombre, trouvera dans ce livre l’imposition forcée d’une causalité obscure qui est la marque de toutes les orthodoxies. Car au-delà de tous les couplets sur la liberté, l’innovation, les marges de manœuvre, nos deux auteurs développent une thèse bouclée sur elle-même, dont ils repèrent partout la confirmation et qu’ils introduisent partout avec une grande violence. Au moins, le poumon de Diafoirus nous promettait de l’air !
Au terme d’une lecture harassante, de quelques schémas pour lecteurs illettrés (pp. 163-178) et de l’incessante répétition que notre problème est l’absence de sens, le manque de sens, la déficience du sens, la difficulté à produire du sens, on ne peut manquer de se rappeler la critique que G. Deleuze et F. Guattari adressaient à la psychanalyse classique dans L’Anti-Œdipe : allez, dis que c’est le sens, avoue que c’est le sens et tu seras récompensé ! Inutile, bien sûr, d’ajouter que ce livre fouillis aurait pu être écrit en bien moins de pages pour développer le point de vue théologique qui est le sien et qu’un article de quotidien résumerait assez bien leurs propositions sur l’emploi. Car le sens, que nos auteurs prennent rarement le temps de définir — ce qui leur en laisse plus pour le fourrer partout — est avant tout un sens religieux. Et le grand malheur de notre société puise sa source dans l’effondrement des grandes religions, trop rapide pour laisser à l’homme le temps de se reconstruire une intériorité. Ce qui explique qu’« à la détresse qui nous côtoie, nous faisons la réponse de Caïn : “Qui m’a fait gardien de mon frère ?” » (p. 83) Qu’il est doux de parler sans cesse de modernité quand c’est la Genèse qui nous fournit les éléments de sa figuration et quel confort d’avoir, à toute question, une réponse toute prête : le sens, le sens, le sens…
Rien ne se démontre dans cet ouvrage ; tout y est affirmé. Et sur quel ton : la France est une nation schizophrène (pp. 91 et 95), la société est devenue une « émulsion » (sic) « et le problème évidemment, c’est qu’entre les bulles et l’émulsion, il n’y a plus rien » (p. 79). Ce n’est pas avec des concepts pareils que nous risquons d’aller loin dans l’analyse. Remarquons, au passage, qu’une pareille problématique laisse totalement hors champ les concepts d’Etat, de pouvoir, de décision et de responsabilité. C’est « la France » tout entière qui est responsable (coupable ?) de sa situation. Elle est non seulement folle, mais de plus en plus engluée dans une immoralité patente : « Nous vivons dans un système hybride que l’on peut caractériser comme une sorte de concubinage [les métaphores de la famille brisée ou « illégitime » abondent dans le livre] […] entre un Etat-providence fort […] et une très forte individualisation des comportements » (p. 93). Après la schizophrénie, l’union illégitime. Voilà décidément des gens qui ont quelques problèmes avec la psychiatrie, la famille et, à coup sûr, la politique. Et quand nos auteurs se lancent dans la comparaison historique, les choses ne vont pas mieux : « La société française paraît ne savoir évoluer autrement que par crise majeure. Notre histoire de France des deux derniers siècles est rythmée par de violents soubresauts politiques, là où d’autres pays voisins comme la Suisse ou la Grande-Bretagne ont su épouser les grandes évolutions politiques et sociales par le réformisme » (p. 95). Passons sur la Suisse et la pertinence de la comparaison (pourquoi pas San Marin, le Liechtenstein ou Monaco ?), mais la Grande-Bretagne ? Ce n’est pas parce qu’elle a fait sa révolution avant nous qu’il faut oublier les terribles mouvements sociaux qui s’y sont déroulés et la guerre civile irlandaise. On est surpris, d’ailleurs, que des auteurs aussi favorables au modèle rhénan n’aient pas évoqué l’Allemagne, sans doute certaine période récente était-elle trop gênante ? L’Italie et son Risorgimento et le fascisme, l’Espagne avec sa guerre civile ne sont pas, non plus, dans le paysage. Le sens, que voulez-vous, fait que la France est seule, toute seule…
La pauvreté de cette thèse unique et monotone se déroule sur près de 300 pages. Le malheur, bien sûr, c’est que refusant la théologie qui est sa véritable nature, elle aboutit parfois à une philosophie de Monoprix (au sens propre, car le « sens » est désormais en « libre service ») qui confine trop souvent à la caricature. On renverra le lecteur à un passage désopilant sur « le Français » et ses comportements où lui est, pêle-mêle, reproché son « mutisme froid » dans les transports en commun et sa volonté de se servir dans les magasins (p. 96). L’expérience de nos auteurs en ce qui concerne le métro et les courses n’est décrite nulle part, mais gageons qu’elle ne doit pas être trop importante. Il en va de même pour ce qu’ils appellent les « acteurs du sens », expression dont l’obscurité fait toute la profondeur.
On reconnaîtra dans tout cela un avatar de la vieille histoire des mentalités que les historiens sérieux ont jetée par dessus bord depuis longtemps. On y reconnaîtra aussi la propension de certaines élites administratives de notre pays à se lancer sans cesse dans une incantation du « complexe » pour lui apporter des solutions imaginaires appuyées sur des pratiques tirées d’une nouvelle imagerie d’Épinal. Dernier exemple de cet « impetus » administratif : l’idée de transformer les conflits sociaux en tables rondes. Ah ! que les inégalités sont jolies quand on les rêve comme des objets de commissions… Ah ! si tout pouvait ainsi se planifier, les intérêts, les rapports de forces, le malheur et l’exaspération, comme la vie serait belle au pays des administratifs sensés et du sens administré !